LES ABRIS PROVISOIRES DE LA « HONTE »

 

À l’heure de la promotion de la qualité de l’éducation, le gouvernement lance le programme zéro abri provisoire de 125 milliards FCfa pour une école de l’équité et de l’égalité des chances. Dans un horizon un peu lointain, les abris provisoires, plaie de l’école sénégalaise, devront être un vieux souvenir, surtout pour les apprenants des régions du Sud (Sédhiou, Kolda, Ziguinchor..) mais aussi de Dakar. Eh oui ! Certaines circonscriptions académiques de la capitale sénégalaise abritent des abris provisoires. Les potaches des communes de Niagha fréquentent des écoles de fortune.  Les élèves s’assoient à même le sol à l’aide de nattes pour suivre les enseignements-apprentissages. L’école élémentaire de Tawfekh Yakaar est sans électricité ni eau, les élèves utilisent les toilettes d’un daara mitoyen avec tous les risques qui en découlent. Ces difficiles conditions ne se limitent pas à Tawfekh, l’école élémentaire Niagha 3 et le centre de formation professionnelle utilisent les mêmes locaux, causant une difficile cohabitation entre élèves.

A l’origine de l’harmonie retrouvée, les sinistrés de la banlieue dakaroise ont été recasés par le gouvernement dans plusieurs zones périphériques de Dakar. Rufisque, la ville chargée d’histoire, constitue la terre d’accueil des populations déguerpies par les fortes pluies enregistrées ces dernières années. Les habitants de Thiaroye, Yeumbeul, Gounass et autres migrent ainsi vers le Plan Jaxaay et Niagha. De nouvelles habitations y ont été construites par l’Etat du Sénégal, avec l’installation de l’électricité et l’approvisionnement régulier en eau.

Dans ces sites de recasement, on pourrait dire sans risque de se tromper que Dakar est aussi l’une des villes les plus inégalitaires d’Afrique francophone, en termes de promotion de l’équité dans les politiques publiques, mais aussi pour ce qui est de structurer l’égalité des chances en aidant les enfants à oser l’ambition scolaire.

Dans cette dynamique, la rareté des ressources et la très problématique répartition de l’enveloppe consacrée au secteur marquent fondamentalement la situation d’échec dans laquelle l’école sénégalaise s’est embourbée ces dernières années. En plus du temps d’apprentissage fortement impacté par les grèves récurrentes des syndicats d’enseignants, les abris provisoires constituent un des facteurs avancés pour expliquer les contreperformances dans les écoles. Bien que l’Etat préfère mettre les élèves dans les abris, plutôt que de les laisser dans la rue, c’est devenu une réalité qui perdure dans le système éducatif, surtout dans les régions de l’intérieur du pays. On compte près de 6 000 abris provisoires au Sénégal, selon la Coalition des organisations en synergie pour la Défense de l’Education Publique (Cosydep) qui nous informe dans une étude, du faible niveau de résorption. A la foire des innovations pour l’éducation et la formation, première édition de 2017, Baïdy Mar, consultant de Cosydep à l’époque, expliquait que sur les 68 688 salles physiques, il y avait 6874 abris provisoires en 2016. Selon lui, la région Sud est la plus touchée. En 2016, si l’on en croit toujours le consultant Baïdy Mar, 28,39 % des classes des écoles primaires étaient des abris provisoires, contre 14,91 % à Ziguinchor et 17,14 % à Kolda. Dans le moyen-secondaire, la situation est plus préoccupante. Elle touche 42,08 % des salles de classe à Sédhiou, qui se trouve être la localité la plus affectée du Sénégal. Vient ensuite la région de Kolda pour un taux de 29,03 %. Quoique alarmante, cette situation n’a jamais fait l’objet d’une attention particulière dans la capitale sénégalaise. Oui ! Tenez-vous bien, à Dakar, il existe bel et bien des abris provisoires. A 17km de Rufisque, on trouve les établissements scolaires les moins bien lotis du public. Comment en est-on arrivé à ce stade au niveau de la capitale longtemps épargnée ?

Dans la gestion humanitaire des inondations, l’Etat a mis sur pied une politique de recasement des sinistrés de la banlieue dakaroise. Ainsi, des milliers de personnes ont été déplacées à Niagha, suivies des services sociaux de base, notamment l’électricité et l’eau.  Dans le secteur éducatif, l’absence d’un environnement et d’un climat propice à l’apprentissage est notoire dans cette localité, loin du cadre paradisiaque du Lac Rose.

A Niagha et Tawfekh Yakaar, les élèves et le personnel enseignant franchissent les limites de l’illégalité pour s’en sortir. Vendredi dernier,  en ce début de matinée, de la route goudronnée s’élèvent d’épaisses volutes de poussière. Les va-et-vient des camions pleins de sable en sont la principale cause. Difficile de faire quelques mètres sans apercevoir une maison en chantier. Tout est en chantier dans cette zone. Les maçons se démènent comme de beaux diables. Les locaux de l’inspection d’éducation et de formation (IEF) ne sont pas épargnés par les travaux. Impossible de s’aventurer plus loin sans que la poussière ne vous tombe dans les yeux. Niagha est en extension perpétuelle. Les quartiers vont de 100 à 800. L’école élémentaire Tawfekh Yaakaar est nichée dans la zone 700. Pour s’y rendre, il faut avoir un très bon sens de l’orientation et prendre son mal en patience pour suivre les taxis clando…Jusqu’à l’école de Tawfekh. « Les clandos passent devant l’école. Elle se trouve au quartier 700. Il faut suivre le clando bleu », nous indique un maçon. Interpellé, un chauffeur, qui aide une jeune dame à sortir ses bagages de la malle accepte de nous indiquer l’école. Quelques minutes de route plus tard, le chauffeur sort son bras du véhicule pour nous montrer l’école. Sans cela, difficile de se rendre compte qu’il y a une école par ici.

Nous y voilà. Réfugiées sur un vaste terrain, les classes de l’école élémentaire Tawfekh Yaakaar se comptent sur le bout des doigts : 2 classes en crétin, CI et CP. Nouvellement créée, l’école compte aujourd’hui 129 élèves dont 85 en classe de CI et 45 en classe de CP.

L’image pitoyable des élèves de la classe de CI assis sur des nattes, frappe tout visiteur. Sous un abri de fortune, les élèves sont assis côte à côte sur les nattes : jambes devant, jetant un regard au tableau pour suivre les explications de l’enseignant directeur, Cheikh Diop. En cette période, les classes sont exposées au vent qui peut arracher à tout moment les abris provisoires. Ainsi, les élèves et les enseignants ne sont-ils pas l’abri de la poussière.

A l’origine de cette situation

Le processus de recasement est à l’origine de l’augmentation de la population scolarisable. L’installation de cette école a été possible grâce à l’engagement de la communauté. Pour éviter un parcours du combattant de 2km à leurs enfants, avec son lot d’insécurité, les habitants ont été appelés à donner 1000FCfa par foyer pour mettre sur pied des abris, après l’engagement pris par le ministère de l’Education d’envoyer un personnel enseignant dès que les abris seraient installés.

« Nos enfants faisaient 2 kilomètres pour aller à l’école, raison pour laquelle nous nous sommes engagés à mettre des abris provisoires sur cotisation. La majeure partie des habitants sont venus des zones fortement impactées par les inondations, notamment la banlieue », a fait savoir le délégué de quartier Tawfekh Yaakaar, Samba Ndiaga Diop. Avant d’ajouter que l’école est sans eau, ni électricité, sans parler des latrines. Que font les élèves alors ? « Nous utilisons les latrines du daara d’à côté », précise-t-il.

Pour le président de l’association des parents d’élèves, « l’urgence était pressante vu le nombre d’enfants scolarisables dans les différents quartiers. Nous avons enregistré 840 logements. Ce qui constitue des centaines d’habitants, donc un bon groupe d’enfants ». Sidy Ndiaye soutient : « nous nous sommes rendu compte que les enfants sont dans une situation extrêmement difficile. Car ces quartiers sont des sites de recasement, donc toutes les commodités doivent être trouvées sur place ». Non sans inviter le gouvernement à prendre les dispositions pour la construction de classes en dur.

Si le village vise une école de classe en bâtiment équipées en tables-bancs, il n’en demeure pas moins qu’en ce moment les potaches vivent le calvaire. Les conditions minimales d’apprentissage ne sont pas réunies. Sans électricité ni adduction en eau potable, les élèves de la classe de CI sont installés à même le sol, à l’aide de nattes achetées par la communauté. Les élèves sont laissés au gré du vent qui constitue un vrai problème avec les crétins.

Ecole Niagha 3 et Centre de formation professionnelle : une cohabitation difficile       

Autre école, même réalité. L’école élémentaire de Niagha 3 est confrontée à d’énormes difficultés. Difficile d’y avoir un entretien paisible. La cohabitation est quasi impossible entre le centre de formation professionnelle de Niagha et l’école, à cause de leurs emplois du temps respectifs. Les élèves du centre sont en pause, au moment où les petits frères sont en cours. Face au déficit de classes, la directrice du Centre donne son cours dans un couloir, dans un tohu-bohu total. Le cadre est bruyant, en permanence. Entre deux cours, on note des récréations. Près de 400 élèves répartis dans 8 classes pédagogiques dont 2 classes à double flux (CI et CP) dans l’école primaire et 100 enregistrés dans le centre. Difficile de trouver un environnement favorisant des conditions sereines de travail. S’y ajoutent les classes en crétin. Autre paramètre qui peut détourner l’attention des élèves : les puces, ou « fel » en wolof. De petites bestioles qui envahissent les salles de classes qui deviennent donc impraticables les débuts de semaine. Non loin de la capitale. A quelque 17 km de Rufisque…

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