Les délires de non-sens en démocratie : une contribution à l’éthique de l’insensé (Par El Hadji Thiam)

Dans le déni de la responsabilité de soi et des autres, s’ouvre un espace de grand territoire de retour sur sa propre individuation. Le drame traumatique de l’individu, incapable de trouver une apparence cohérente à son désir, fonctionne comme une pathologie commune que l’on se partage à une échelle très large.

Au travers de sa vie symbolique et souvent rétrograde, allant jusqu’à l’horrible, l’individu a comme l’impression d’être toujours dans l’inaction et moins dans la soumission absolue. Car, le désir s’implante massivement dans « son moi minimal » à force de loisir. Des lors, il lui est impossible de miser sur la soumission, mais beaucoup plus sur l’insoumission.

Ces principes de vie, à l’origine de tous les maux, sont à chercher peut-être dans le travestissement des valeurs qui le surveillaient. À une dimension ésotérique souvent complexe d’une transmission des valeurs morales et politiques, la légitimité des voix semble être peu conciliante. De partout on voit de fait se fissurer le sentiment spirituel de vie commune, y compris dans la sphère religieuse. Une situation due en partie à la parole peu prodigieuse des prêcheurs, des acteurs politiques, des idéologies. Des différences de conception qui ont forcément un impact sur le plan social, politique et économique.

Au niveau politique, dans les petites démocraties tout comme dans les plus grandes démocraties, à chaque palier de la vie de l’homme s’incorpore un régime de juridiction souvent contraignant au sein même de la société. C’est parce qu’il est difficile de contenir les passions de celui-ci qu’on est en droit d’opposer certaines limites à son existence de la part des gouvernants. Une manière de comprendre un phénomène, ou des phénomènes assez complexes en liaison directe avec le mécanisme politique dans les petites démocraties.

L’impact de la vie politique dans les pays en voie de développement traduit en effet des phénomènes jusque-là ignorés par l’intelligencia, qui les regarde plutôt d’un œil éloigné ; ce qui entraîne bon gré mal gré toutes formes de mutations dont les soubassements demeurent psychologiques.

L’orientation de la vie active des citoyens s’imprime dés lors d’une tendance très affirmée vers l’éloge de la démence, sous toutes ses formes. De l’art publicitaire aux comportements amoureux chez l’homme, l’impression la plus fine laisse toujours penser une certaine surréalité, quelques parades comme le syndrome du délire : jeu d’inconscient, jeu de délire à usage massif, voire même à usages collaboratifs et participatifs.

Il s’agit dans cette perspective de comprendre le phénomène de déperdition en cours, lié surtout au manque de dynamisme moral. Et dans bien des sphères, la morale se soustrait en contrepartie de la vie politique par obligation de performances et de résultats politiques. L’obligation de résultats impose par moments des restrictions à l’individu en mal de repères, par-delà l’enchantement idéologique dont il est victime. Des mutations éparses, qui sont la résultante d’une chosification galopante, teintée de délire politique chargé parfois de violence. Cette logique de transformation a bien un répondant psychologique immédiat en raison de la nature des drames qu’elle occasionne.

Le délire de non-sens correspondant ici à la transformation des principes démocratiques en passions individuelles. Chacun peut, selon son schéma de pensée ou sa doctrine politique, se faire un espace de liberté sans limite, pourvu qu’il entre en interaction avec son milieu. De là découle le fantôme du mal être, doublé d’une possible incompréhension. Le principe naturel d’une voix politique que l’on respecte dans une démocratie équivaut logiquement au respect de ces mêmes principes, dotés irréversiblement d’une intangibilité reconnue.

L’enchaînement des passions de l’homme sur le terrain neutre de l’évolution est plus que problématique. Le peuple, dans ses différents segments, incruste naturellement ses sentiments afin de donner une couleur à ses propres revendications. Ce type de scénario est en effet perceptible dans un continent comme l’Afrique, où les élections sont loin d’être un gage de bonne gouvernance ou de respect permanent des acquis démocratiques. Des principes comme le respect de l’autre, l’isolement de la violence, l’égalité et la régularité sont un témoignage sur le climat délétère qui accompagne souvent le principe de vote. Car, elles n’ont en réalité aucun contenu objectif dans bien des aspects.

La rigueur, la discipline, le patriotisme apparaissent de façon plutôt romantique dans les prises de parole des jeunes, surtout lorsqu’ils veulent se reconnaître à une vision, à un symbole ou plutôt à un passé politique porteurs de miracles, de prophétie démocratique. Les citoyens africains ont tendance à réanimer le passé politique de leur pays comme pour rendre hommage à un paradis perdu.

En théorie, c’est des formes de réaction plus ou moins constructives à l’échelle du continent, même si l’action commune demeure complexe du point de vue de son application concrète dans le système.

Le dynamisme des idées fait souvent délirer les masses incommodes, autodirigés pour la plupart vers des sentiments diffus si l’on se réfère aux derniers développements et à l’histoire politique et sociale de certains États. Des tendances lourdes au délire collectif sont souvent remarquées dans un autre sens lors des grandes manifestations. Dans ces moments de fortes turbulences, il s’agit toujours d’une volonté consciente qui s’explose au signal du régime de l’inconscient, sinon à l’angoisse existentielle.

Ce qui traduit que la foule est souvent incompressible dans sa dynamique même s’il faut tout détruire. Or, dans leur rêve (de la masse) diffus se projettent pour autant le paradoxe du sujet politique, son manque de sagesse, peut-être, voire l’incongruité d’un système clos, où les citoyens semblent être les principaux perdants.

En Afrique, cette conditionnalité est particulièrement plus apparente. La valeur marchande du vote citoyen fait moins sens, car elle devient finalement un calcul que l’on accepte paradoxalement dans l’inconscient collectif. Il est presque inutile de vouloir faire du vote une espèce d’hommage à la démocratie. Ces deux sont en réalité souvent déliés le temps d’une élection. D’où les séquences conflictuelles dans le globe. Autant de situations de guerre sur des périmètres réduits. De l’Afrique aux Caraïbes en passant par le Moyen Orient, l’idéologie de la menace, auréolée de discours intimidants, fonctionne comme un dogme « moderne » supplémentaire auquel il faut donner à la fois sens et fière impression.

Peut-on faire pour autant l’éloge de la folie dans ces genres de situations ? Délires moral et politique forment quotidiennement la trame du récit humain du moment il est toujours possible de faire clin d’œil.

Sous un autre angle, il est clair que le délire n’en apparaît pas moins dans le discours des acteurs. Au travers de mises en scènes politiques, on remarque par moments un certain profilage, des actes de parole stéréotypés voire même incongrus. Tout participe de bon accord à accréditer la thèse du monopole politique par l’extravagance ; l’extravagance peut faire converger de façon démocratique, sans ironiser, les illusions les plus suprêmes.

Des acrobaties impressionnantes et étranges sont souvent tolérées. Avec le développement des médias, l’affaire prend progressivement les couleurs d’un effet de mode : il faut délirer pour se faire élire, monopoliser son propre corps, balancer son corps pour se faire entendre, produire de l’imagination un peu partout, au mépris de la psychose. On remarque certains épisodes du genre dans la déclaration d’anciens chefs d’État, avide de communication au rabais, afin de mieux influencer Peut-être l’actualité. C’est pour cela sans doute que les tenants du pouvoir n’en disent rien ; ils restent quelque peu friands de ce nouveau mode de sédition politique. On l’a remarqué récemment en Espagne suite à la déclaration d’indépendance ratée des Catalans. Le langage politique est souvent parsemé d’incohérence, de sentiments involontaire et diffus, de fiction politique. Le délire évoque dans leur imaginaire quelque chose de sérieux, un acte de guerre politique en raison de son propre dérèglement et de son caractère révolutionnaire.

Plus loin, c’est souvent au nom d’un système, du progrès, voire du totalitarisme  » féminin, politique, religieux, que les délires les plus absurdes sont envisagés. La révolution est une chose sacrée, même dans le souvenir le plus lointain pour un ancien bolchevique. Le délire idéologique permet probablement de tisser des liens dans un monde dématérialisé.  La fonctionnalité du totalitarisme se calculant en effet sur le mode de la propagande, du mensonge politique, du délire entre autres.

Et si on avait une définition exacte et conciliatrice du sexisme, du terrorisme, du communisme, du libéralisme ! Les humains seraient peut-être moins intolérants à l’égard des autres personnes avec lesquelles ils partagent la même planète, ou encore les mêmes valeurs.

Chacun y va cependant de sa lecture propre des faits. Autant dire tout obéit à « l’entêtement introspectif », à la folie du moment sans droit de regard lucide sur la vérité des faits. Du coup, l’interpénétration des regards est plus une entrave conceptuelle qu’un lien capable de démêler les sous-tendus.

El Hadji Thiam collabore à la revue Courrier International, version communiste

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