Les Kurdes demandent le départ des djihadistes étrangers détenus en Syrie

A captured Sudanese woman, who had joined the Islamic State, holds a baby as she is accompanied by Abdulkarim Omar, head of the foreign relations commission in the autonomous administration, during her transfer back to Sudan, in Qamishli, Syria September 20, 2018. REUTERS/Rodi Said

Les autorités kurdes de la Syrie du Nord font cependant une exception : ils ne demandent plus le rapatriement des djihadistes français vers l’Hexagone.

Le discours n’est pas nouveau mais le ton a changé. Dans une série de tweets récemment publiée, Abdulkarim Omar, le principal responsable officiel des relations extérieures de la Syrie du Nord, a appelé fermement les gouvernements des pays dont les ressortissants djihadistes sont détenus sur ce territoire à organiser leur rapatriement. La France, toutefois, ne serait pas concernée par ces déclarations.

Le chiffre annoncé est vertigineux : « Le nombre de combattants de l’organisation Etat islamique [EI], de femmes et d’enfants placés en détention dans le nord et l’est de la Syrie est important : 900 combattants, 400 à 500 femmes et plus de 1 000 enfants originaires de quarante-quatre pays », a déclaré Abdulkarim Omar sur son compte Twitter, samedi 6 octobre. C’est la première fois que des représentants officiels de la Syrie du Nord publient des chiffres détaillés sur cette question singulièrement sensible et qui se pose avec acuité depuis la fin 2017.

La Fédération de Syrie du Nord est l’entité politique qui contrôle les zones à majorité kurde du nord-est du pays et les territoires repris à l’EI par les Forces démocratiques syriennes (FDS), à dominante kurde. De victoire en victoire, celles-ci, soutenues militairement par la Coalition internationale, ont capturé de nombreux djihadistes dont le sort demeure en suspens un an après la chute de Rakka, leur ancienne capitale. S’ajoutent à ces prisonniers de guerre des femmes étrangères qui ont épousé des membres de l’EI ainsi que leurs enfants.

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Exception française

« Nous confirmons que nous ne poursuivrons pas les combattants de l’EI dans notre région (…), chaque pays devrait rapatrier ses citoyens et les poursuivre sur son sol », a encore déclaré Abdulkarim Omar dimanche sur son compte Twitter. Reprenant le discours véhiculé par l’administration de la Syrie du Nord depuis que le problème se pose, il a répété que la sécurité des Etats concernés était en jeu.

« Notre région est instable, toute situation de chaos pourrait permettre aux combattants de l’EI de fuir. Certains sont dangereux et pourraient poser des menaces graves contre l’Europe et la communauté internationale », a-t-il indiqué samedi. Joint par Le Monde lundi, le responsable kurde syrien n’a pas souhaité étayer sa position sur ce point.

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Khaled Issa, représentant de la Syrie du Nord à Paris, a, pour sa part, confirmé au Monde la volonté de son administration de voir les djihadistes étrangers rapatriés de manière officielle. Il a toutefois précisé que cette position connaît une exception de taille : la France, dont une centaine de ressortissants est détenue par les FDS.

« Relation privilégiée avec Paris »

« Nous avons une relation privilégiée avec Paris et la question des djihadistes de nationalité française présents dans nos prisons est gérée dans un cadre propre avec nos partenaires français. Nous n’appelons pas la France à les rapatrier comme nous le faisons pour les autres pays », a indiqué M. Issa au Monde.

Il y a un an, ce traitement spécial n’était pas à l’ordre du jour. La nature exacte du cadre dans lequel cette question est traitée n’a toutefois pas été précisée. Contacté à ce sujet par Le Monde, le cabinet de la ministre des armées, Florence Parly, n’a pas répondu.

Le président de la République Emmanuel Macron est le seul chef d’Etat occidental à avoir reçu officiellement une délégation des FDS, de leur encadrement politique, le 30 mars. La France avait par la suite renforcé sa présence militaire dans la ville de Manbij, alors menacée par les forces turques qui venaient de remporter une victoire contre l’enclave kurde d’Afrin, dans le nord-ouest syrien. Paris a promis aux FDS un appui humanitaire et médical. La France a, en outre, débloqué 50 millions d’euros pour les aider à gérer les réfugiés venus d’Afrin, et soutenir la gestion de leurs prisonniers djihadistes.

Les autorités françaises rappellent régulièrement qu’elles n’entendent pas se préparer à un retour de ses ressortissants détenus en Syrie. En février, le ministre des affaires étrangères Jean-Yves le Drian répétait cette position. « Ils ne seront pas rapatriés en France dans la mesure où ce sont des combattants – donc ce sont des ennemis, c’est vrai pour l’Irak, c’est vrai pour la Syrie – qui ont combattu des citoyens de Syrie, qui ont combattu des Turcs, qui ont violé, qui ont fait des actes de barbarie », avait-il affirmé à BFM-TV.

Bien que les autorités de la Syrie du Nord bénéficient d’un soutien financier de la coalition internationale pour renforcer leur système pénitentiaire, elles estiment que la présence des djihadistes sur leur sol pèse sur leurs ressources en s’installant dans la durée. Les combattants sont détenus en prison tandis que les femmes et les enfants séjournent dans des camps de déplacés fermés.

Recherche de reconnaissance politique

En automne 2017, des membres de l’encadrement politique des FDS avaient indiqué sur place au Monde qu’ils excluaient que des djihadistes non-syriens soient jugés localement.

La solution privilégiée par les autorités de la Fédération de Syrie du Nord consiste à organiser officiellement le retour des ressortissants étrangers dans leurs pays d’origine aux moyens de protocoles officiels signés publiquement avec les gouvernements concernés. De tels procédés sont par ailleur perçus comme à même de leur donner un succédané de reconnaissance diplomatique officielle.

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Bien qu’elles entretiennent de fait des relations avec une multitude d’Etats, ne serait-ce que dans le domaine militaire, les autorités de la Syrie du Nord ne sont pas considérées comme un acteur doté d’une légitimité politique officielle par leurs interlocuteurs et partenaires étrangers. En cause, leurs liens avec le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), considéré comme une organisation terroriste par Washington et l’Union européenne du fait de la lutte qu’il mène contre l’Etat turc.

Des rapatriements ont cependant déjà été organisés, en 2017, avec l’Indonésie d’abord, puis avec la Russie. Dans ce dernier cas, des femmes et des enfants, principalement originaires du Caucase du Nord, étaient concernés. Mais les autorités de la Syrie du Nord peinent depuis à reproduire l’expérience et elles utilisent la question des djihadistes étrangers pour obtenir une reconnaissance politique. En septembre, une femme soudanaise a été rapatriée vers son pays d’origine.

lemonde.fr

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