LIBERATION- REPORTAGE«On ne va pas rester enfermés toute la journée»

826481-g1202036Après les attentats, un samedi dans un Paris sous état d’urgence.

C’est un samedi matin gris de novembre à Paris, pas forcément plus désert qu’un autre samedi d’automne. Quelques joggeurs s’égrènent au bord du canal de l’Ourcq, les rues sont silencieuses, jusqu’à un marchand de journaux de la rue du Faubourg-Saint-Martin où une femme répète en boucle «Pourquoi ? Pourquoi ?». La question revient inlassablement, un peu partout au hasard des rencontres. «J’ai d’abord ressenti un sentiment d’irréalité dans un mon petit confort, dit Daniel, 62 ans, ingénieur, moustache grisonnante. Et puis de l’horreur, de l’incompréhension. Pourquoi des gens peuvent-ils en arriver à commettre de tels attentats. Alors que l’on sait que ce ne sont pas forcément des gens incultes, comme l’ont déjà montré les auteurs des attaques précédentes.» Pour lui, la vie continue, avec désormais, une certaine appréhension. «Cela dit, il faut relativiser nos peurs quand on voit le nombre de morts sur les routes.»

A l’arrêt de bus de la rue de Turbigo, Jeanne, 79 ans, retraitée, lunettes noires et cabas orange, revendique une assurance tranquille : «Je ne vais pas me laisser impressionner par ce qui vient de se passer, je ne veux pas céder à la violence et à la crainte. A mon âge, les carottes sont cuites. Si je dois mourir quelque part, je mourrai.» A une poignée de mètres, Baptiste, 20 ans, ôte son casque de musique pour dire aussi «qu’il n’a pas envie de se laisser embobiner par le jeu des auteurs d’attentats». Il découvre aussi la proximité de l’horreur, celle «qui vous touche personnellement alors que lorsque ça se passe ailleurs, on n’est pas spécialement intéressé».

Angle Réaumur-Sébastopol, Thierry, 56 ans, médecin anesthésiste pour une société d’assistance et de rapatriement, vient d’acheter Libération au kiosque qui fait face au Monoprix. Il va au travail un peu plus tôt car «il subodore un peu plus d’activités, on va surtout s’occuper des familles des victimes». Sa «vraie crainte est que se reproduise le scénario de 1995 avec un attentat tous les deux jours pendant dix jours. Je n’ai pas peur pour moi mais pour les gamins qui travaillent sur mon plateau».

«Colère du matin»

Soudain, il se fait plus volubile, à la lisière de la colère, quand il revient sur les attentats de vendredi : «On a manifesté pour Charlie en disant “attention, il ne faut pas faire d’amalgame avec les musulmans de France.” Mais aujourd’hui, je dis qu’il faut appeler un chat un chat : les musulmans dans leur globalité ont une part de responsabilité dans ce qui se passe. Je suis dans la colère du matin, je ne dirai peut-être pas la même chose dans trois jours. Evidemment il faut que nous restions soudés mais il faut que les musulmans se remettent en question, comme les Allemands l’ont fait en 1945.» Thierry raconte qu’il n’a pas oublié non plus «les petits sourires narquois de certains de ses collègues arabes après les attentats du 11 septembre 2001». Il redoute le communautarisme qui a gagné sa profession, citant un confrère de Saint-Denis venant exercer à Epernay et disant «ça fait du bien de venir travailler en France». Thierry ne votera jamais «la mère Le Pen», comme certains de ses confrères. Ni pour ce «crétin» de Sarkozy et Hollande «qui a échoué». Il sera de garde pour les prochaines élections, «ce qui lui fera une bonne excuse pour ne pas aller voter».

Rue Saint-Denis, Salem, 22 ans, a failli ne pas venir travailler dans la sandwicherie où il coupe des pains. Son collègue Gasmin, 25 ans, a tombé le rideau de fer quand il a appris la nouvelle vendredi soir et il est rentré chez lui la peur au ventre. Il répète «il faut plus de contrôle, fermer les frontières» tandis que Salem insiste : «On doit tous rester solidaires.»

Aux Halles, porte Berger, trois policiers lourdement armés font ouvrir les sacs, affables. En bas de l’escalator, c’est un long tunnel de vides et de silence entre tous les rideaux tirés des magasins. Jean-Philippe, 57 ans, fonctionnaire, a été réveillé dans la nuit de vendredi à samedi à 4 heures du matin dans sa chambre d’hôtel pour la vérification des identités des pensionnaires. Il vient de recevoir un mail de son syndicat s’enquérant de possibles victimes parmi ses adhérents. Marie-Josée, 47 ans, téléconseillère bancaire, fait du lèche-vitrines devant la bijouterie Pandora. Toute la nuit, un hélicoptère a tourné au-dessus de chez elle à Saint-Mandé. Asthmatique, elle a pris trois bouffées de Ventoline pour chasser son stress.

« Prise de conscience »

Au Supermarket de Châtelet, Semican, 50 ans, épicier, a déjà côtoyé dans sa vie ce déchaînement de violences qui a envahi Paris, vendredi soir. «Je suis Kurde? Chez nous, c’est tous les jours que des gens se font tuer par l’Etat turc. Ce même Etat qui a aidé Daech en Syrie et fait que l’Etat islamique frappe aujourd’hui en France. Mais quand Daech est entré en Syrie tout le monde a fermé les yeux.»

Sur l’île de la Cité, le marché aux fleurs est désert. Michel, 50 ans, a quand même ouvert sa jolie boutique où une dizaine de touristes étrangers viennent de s’arrêter. Il est dans l’inquiétude «parce qu’il se dit qu’il y a eu le 11 janvier, le 13 novembre et que l’on n’imagine pas que cela s’arrête là. Cela dit, cela ne va pas changer grand-chose à ma vie, je ne me poserai pas de question quand j’irai boire un verre ou à un spectacle». Au bout de l’île, Notre Dame de Paris reste portes closes. Des touristes prennent en photos de dos des militaires casqués qui patrouillent sur le parvis. Christophe, 48 ans et Arlette, 47 ans, tous deux cadres fonctionnaires, viennent de Besançon. Vendredi soir, ils assistaient à un spectacle place de la République quand ils ont vu le quartier bouclé par les forces de l’ordre. Les mesures de sécurité ont considérablement réduit leur programme. Ils disent : «On savait que cela pourrait arriver mais il y a une prise de conscience, celle d’être en vie et que la vie continue.»

Jacky Durand

Rive gauche
«Fermeture exceptionnelle». Le papier est griffonné et scotché sur une vitrine d’une boutique de chaussures de la rue de Sèvres, dans le VIIe arrondissement. Et sur une autre, et encore une autre. Dans cette artère parisienne très huppée, quand les boutiques ne sont pas fermées, elles sont tout simplement vides. Après avoir ouvert ses portes pendant quelques heures dans la matinée, le magasin Bon Marché et la Grande Epicerie ont descendu les grilles. «C’est étrange de voir les décorations de Noël aujourd’hui», dit une passante, sortie faire quelques courses en montrant les quelques illuminations déjà installées. Les rues de la rive gauche n’ont évidemment pas l’affluence normale mais elles ne sont pas vides.

Mais tout, des rues aux jardins publics, semble être mis en mode silencieux. Les terrasses du Flore, des Deux-Magots, sont presque pleines mais tout semble être mis en pause. Ce qui rend d’autant plus saillants les quelques éclats de rire dans les phrases, d’autant plus ahurissantes les scènes «normales», encore plus grotesques les selfies des touristes… Evidemment, chaque conversation est un récit de la manière dont a été vécue la soirée de la veille. Une habitante de la rue de Sèvres nous dit «c’était le calme plat», précisant que dans les rues vides, à peine une voiture passait toutes les demi-heures. Un homme, au téléphone, dit à son interlocuteur : «Je ne vais pas me mettre à avoir peur.» Quelques instants avant, Sandrine, une vendeuse de chaussures d’une boutique de la rue de Babylone, confiait : «Il n’y a personne, ma patronne a tenu à ce qu’on reste ouvert. Je suis bloqué ici jusqu’à 19 heures, je veux rentrer chez moi.»

Clément Ghys

Dans le XVIe arrondissement
Rue de Passy, dans le bourgeois XVIe arrondissement de Paris, les riverains vaquent, comme à l’ordinaire. Peut-être un peu plus pressés, comme cette vieille dame qui revient des courses presque sans provisions ou ce couple qui marche vite en se tenant par la taille. «On fait attention. Tous les magasins sont fermés. Ça fait un peu peur», explique Grace, 26 ans. Axel, son ami, 27 ans, étudiant : «Ici ça va, il y a du monde. J’étais avec ma mère ce matin à Odéon, un quartier touristique, c’était plus inquiétant. Mais on ne va pas rester enfermés toute la journée. Il faut juste éviter les terrasses.»

Un peu plus bas, dans une bijouterie, Odette, 70 ans, retraitée, discute avec Sandra, le même âge, qui tient la boutique. «Cela fait peur. On ne sait pas si c’est terminé, ça peut revenir à n’importe quel moment ! On sait si tout le monde a été arrêté ? […] Surtout que c’est pas notre président qui nous a rassurés. Il nous a plus apeurés qu’autre chose.» Elle fait un signe de tête vers la rue, où l’on ne voit aucun policier, aucun CRS, aucun militaire. «Ici on est protégé. Nous avons un sas. Si je vois un barbu habillé en noir, je ne le laisse pas entrer.»

«Tout le monde est touché»

Dans la galerie commerciale Passy Plazza, tout est ouvert. Ou presque. Zara Home est fermé, «mais comme tous les magasins ici à partir de 14 heures», explique un commerçant. Kanda, vigile, la quarantaine, a beaucoup de boulot. Il fait ouvrir tous les sacs des clients à l’entrée de la galerie, les sacs plastique, les sacs à main, à dos, tous. «On a eu du renfort, cinq ou six personnes en plus. Mais c’est les dérogations de Noël, tout est ouvert. On aurait pu être plus tranquille.» Au sous-sol, à la Grande Récré, le type derrière la caisse refuse de commenter l’ouverture de la boutique. Au milieu de la galerie marchande, près du Monoprix ouvert et bourré de monde, une aire de jeux Légo. Quatre ou cinq enfants s’y affairent. Des grands-parents sont assis. Pascal, 37 ans, chef d’entreprise, y accompagne son fils, Louis, 8 ans. «J’ai peur d’avoir peur. J’ai peur de changer mon mode de vie et que les terroristes aient atteint leur but. Contrairement à janvier, où les journalistes étaient principalement ciblés, aujourd’hui tout le monde est touché.» Il a quand même dû renoncer à son programme initial : «Nous aurions dû aller déjeuner chez un camarade de classe de mon fils, rue Oberkampf. Cela a été annulé.»

Non loin de la tour Eiffel, fermée, sous laquelle autant de militaires que de touristes circulent, Jerry et Susanna, Irlandais proche de la cinquantaine, appareil photo en sautoir : «Nous sommes arrivés hier. C’est notre premier voyage depuis notre lune de miel. C’est terrifiant. Mais nous n’avons pas peur. Nous sommes inquiets et concernés.» Bouleversés, aussi, par les messages de soutien venus du monde entier.

Plus bas, sur le pont de Grenelle, deux mariés souriants se font photographier avec la tour Eiffel à l’arrière-plan : Moustapha et Lamia, 27 et 24 ans. «C’est sûr qu’on est stressés», explique le marié qui n’en rajoute pas et s’engouffre avec sa femme en blanc dans une limousine en double file. Sa sœur, Asma, 22 ans, prend le relais : «La nuit d’hier était terrible. D’autant qu’on préparait aussi le mariage. Mais n’allez pas croire que nous sommes sans cœur. Nous compatissons ! C’est horrible ce qui s’est produit.»

Par Jacky Durand , Clément Ghys et Guillaume Tion

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