MARS 1974 Houphouët «force» la libération de Dia

hophouet_senghorLe rendez-vous avec Dia est fixé donc pour le 29 mai au pavillon pénitentiaire de l’Hôpital Aristide Le Dantec, à la suite d’un rapatriement par avion de Kédougou en dépit des réticences de Jean Collin alors ministre de l’Intérieur et sur injonction du Premier ministre Abdou Diouf qu’il rencontre le 24 mai, dans l’ancien bureau du président du conseil qu’il occupe depuis deux ans. « Vois-tu, raconte-t-il, lui dis-je, je ne puis m’empêcher de penser à toutes les fois où je me suis  retrouvé ici même face à celui qui occupait alors le fauteuil où tu te tiens… »

Il parle aussi de sa complicité avec Abdou Diouf, proche collaborateur et par la suite, Premier ministre de Senghor à partir de 1970. C’est le Capitaine Diop qui le conduit auprès d’un des plus célèbres prisonniers politiques africains de l’époque.

« Le lundi 29, au soleil déclinant, je pénètre dans le bureau du capitaine Diop. Il me donne, d’entrée de jeu, l’impression  d’un homme simple, militaire efficace et discipliné. Nous sommes dans une 2 chevaux Citroën banalisée qu’il conduit lui-même. Nous sommes proches de l’hôpital Le Dantec que je connais bien où mon fils Dominique est né. Une bouffée de souvenir,

Le Cap manuel et le Palais de Justice où Dia été condamné se trouvent dans le prolongement de l’avenue, et, en contrebas, l’Hôpital au pied de la falaise…Nous franchissons le portail de l’établissement. Après quelques détours, de précaution dans le dédale des voies intérieures, dans un terrain au bout de l’enceinte, nous arrivons au pavillon pénitentiaire : un bloc de hauts murs bardés de barbelés. A la lumière du soir, le capitaine Diop me fit entrer dans cette rude prison…

Bruits de clés, grincements de portes en métal, me voici devant Mamadou Dia. Emotion intense. Nous tombons dans les bras l’un de l’autre. Il porte un boubou blanc. Je lui trouve les traits tirés. Mais la joie étincelle dans ses yeux blessés… Mamadou Dia avait été informé de ma visite. »

Pathétique, les retrouvailles de deux amis, des vrais, va marquer une étape dans la vie des deux hommes mais aussi avoir une forte influence sur la décision finale du président de libérer son ancien ami. Rolland Colin de poursuivre dans la narration, «  je lui raconte par le menu mes entretiens avec Senghor et les propositions qui lui sont faites. Il irradie un calme intérieur qui me touche par-dessus tout. Il m’interrompt soudain : « c’est l’heure de la prière. Nous reprendrons aussitôt, après. Il se place dans la direction  sacrée, devant le maigre espace de la véranda et je suis témoin d’une scène inouïe.

Les gardiens s’approchent, dans la cour, derrière la grille et, le prenant comme imam, se livrent au rituel de la prière sous sa direction. J’aurais donné tout l’or du monde pour que pareille scène soit fixée dans l’histoire et connue de l’extérieur. A la reprise, poursuit le narrateur, il m’explique qu’il juge inacceptable la proposition de Senghor. Il a cette formule fulgurante ; «  je préfère vivre libre en prison plutôt que prisonnier dehors. Il faut que Senghor le comprenne… Il me demande de prendre sous sa dictée le texte du message de réponse qu’il destine à Senghor. »

Dans cette cellule mal éclairée et confronté à la grave insuffisance du traitement de son glaucome qui avait fortement réduit ses capacités visuelle, l’ancien président du conseil répond, «  J’en viens (…) à l’essentiel. Je suis convaincu du fait que tout tourne autour de la renonciation à la politique qui m’est demandée. Ceci me semble si important que je veux tout mettre en œuvre pour écarter le moindre risque de méprise à ce sujet. Si ma réponse est donc non (…) C’est un non à des choses bien précises, claires, identifiables, et non pas un non entêté et viscéral.

Ce non n’est pas une fermeture, tout au contraire, mais l’indication d’une volonté profonde de ne pas être, de ne plus être séparé de ceux à qui je parle… le Sénégal ne m’appartient pas, ajoute Dia, mais moi, j’appartiens au Sénégal d’un mouvement aussi naturel que l’air que je respire, ici ou hors d’ici, que je le veuille ou non (…) J’aurais pu m’en tenir à ces déclarations et refuser de faire connaître  ce que je souhaiterais faire demain. La loyauté et la franchise  me portent à le dire sans équivoque (…)»

A la suite de cet échange rugueux entre les deux hommes, l’injonction faite à Senghor par Houphouët-Boigny de libérer Dia avant sa visite au Sénégal en 1974 fera le reste. Et la libération surviendra le 28 mars 1974. Le Sénégal est encore à la veille d’un autre changement à venir. Roland Colin évoque la volonté du président Senghor de quitter le pouvoir dès 1976, soulagé de s’être ôté une grosse épine du pied, de sa volonté de quitter le parti socialiste et le pouvoir pour le laisser à son Premier ministre Abdou Diouf, le plus docile et le plus disponible de ses ministres.

Mame Aly KONTE

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