Mendomo Hans revient de guerre …

Au début de l’année 1941, en pleine seconde guerre mondiale, Mendomo Hans, un paysan du village d’Ozem, se rend à Ebolenji pour vendre un sac de cacao. Il y est arrêté par la milice coloniale et enrôlé de force dans les Forces Françaises Libres, FFL. Puis, il est envoyé en Afrique du Nord au front libyen combattre l’armée italienne. Au mois de décembre 1944, il est démobilisé et rapatrié dans son pays. Mais, il n’est plus le même homme. La crainte de l’homme blanc s’est évanouie en lui. 

     A travers ce récit, c’est la révolte des anciens combattants africains de la seconde guerre mondiale de retour dans leurs pays qui est décrite, et tous les changements politiques qui en ont découlé en Afrique où plus rien ne pouvait plus être comme avant entre les colons et les indigènes. Les travaux forcés et les corvées de portage ont été supprimés, le code de l’indigénat a été abrogé, la citoyenneté française a été accordée aux indigènes, et le 21 octobre 1945 ont été organisées les toutes premières élections de députés de l’histoire africaine.

      Au Cameroun, Alexandre Douala Manga Bell a été élu, et a été ainsi le tout premier indigène à représenter le pays à l’Assemblée nationale française à Paris.

……………………….

Lorsque le jour s’était levé, un des officiers français qui avaient voyagé avec Mendomo, avait regroupé sur le pont du « Général Lyautey », tous les soldats indigènes qui étaient appelés à descendre à Ezezamville. Ne devaient plus demeurer dans le paquebot, que ceux dont la destination était Port-Gentil au Gabon et Pointe-Noire au Moyen Congo. « Garde à vous ! », avait-il aboyé. Mendomo et ses compagnons s’étaient raidis.

— Vous faites partie du premier contingent des démobilisés des Forces Françaises Libres. Vous êtes au nombre de quatre cents. Vous avez servi loyalement la France et avez contribué à sa libération, en combattant les Italiens et les Allemands en Afrique du Nord. La France vous en sera éternellement reconnaissante. Tout ce que vous lui demanderez, elle vous l’accordera. Ceux d’entre vous qui le désireront, seront recrutés dans la milice locale. Mais, quelle que soit votre décision, à savoir regagner vos villages ou continuer à demeurer sous les drapeaux, sachez, mes chers amis, que vous bénéficiez d’ores et déjà du statut d’ancien combattant, en plus de celui de « compagnons de la libération ». A présent, vous allez descendre du bateau. Vous allez être accueillis sur le quai par des supérieurs à vous qui vous y attendent. Ils vous emmèneront au camp Lafayette, et de là, chacun de vous recevra un pécule lui permettant de regagner son village.

L’officier français avait parlé en marchant de long en large sur le quai, devant les soldats indigènes au garde à vous. Puis, il avait demandé : « il y a-t-il des questions ? » Il s’était mis à les dévisager. Aussitôt, l’un d’eux avait levé le doigt

─  Oui ! avait réagi l’officier blanc.

─  Ma capitaine, c’est quoi pé ….. pé-coule ?

L’officier avait légèrement souri, puis lui avait répondu.

─  Je vois, pécule signifie, un peu d’argent.

A ces mots, toute la troupe devant lui avait souri, et des murmures s’étaient mis à se faire entendre en son sein. Un autre soldat avait levé le doigt.

─  Ma capitaine la pécoule-là, c’est combien ?

─  Oh, pas grand-chose, pas grand-chose, mais avec ça, chacun pourra atteindre son village, même si ce dernier est situé à l’autre bout du territoire.

Un autre doigt s’était levé

─   Pas grand chauss, pas grand chauss,  pas content. Veut boucoup, boucoup boucoup.

Toute la troupe avait aussitôt approuvé d’une seule voix, et quelques soldats s’étaient mis à acclamer par des applaudissements, les paroles qu’ils venaient d’entendre. Cette réaction avait décontenancé l’officier français.

─ Euh… euh… mes chers amis, tout sera réglé au camp La fayette et à votre convenance, avait-il répondu pour calmer les soldats et éteindre la fronde qui était en train de voir le jour. Ceci dit, je constate qu’il n’y a plus de question. Aussi je vous dis, mes chers amis, non pas adieu, car des amis ne se séparent pas, mais, au revoir.

Chapitre III

Le camp Lafayette était situé au quartier des Blancs à Ezezamville. Il était constitué de quelques bâtisses et d’une grande cour, le tout logé dans une grande clôture en fils de fer barbelés. Il hébergeait le commandement militaire français de la région, les logements des officiers et sous-officiers français. Les hommes de troupe indigènes quant à eux étaient logés dans une caserne située non loin de là et appelée « camp indigène ». Au milieu de la cour de ces deux camps, flottait gaiement le drapeau bleu, blanc, rouge.

Mendomo et ses compagnons avaient été transportés dans des camions jusqu’au camp Lafayette. Ils y avaient été déversés dans la cour. Peu de temps après leur arrivée, le commandant du camp, le Colonel Cadoux, était venu vers eux. « Garde-à-vous ! » Il s’étaient raidis. C’était un manchot. Il avait perdu un bras au combat. Une grenade le lui avait arraché. Il avait le regard mauvais, une voix nasillarde, des épaules de catcheur et était de grande taille. Il avait sensiblement deux mètres. Il impressionnait par sa corpulence.

─  Mes petits gars, je vous souhaite la bienvenue parmi nous, et vous félicite pour le travail accompli en Afrique du Nord. Il a été admirable. Vous avez vaincu la vermine allemande. (Il s’était arrêté de parler, s’était mis à dévisager les soldats noirs en rangs devant lui. Puis avait repris la parole). A présent que vous êtes de retour, la guerre étant finie, vous allez regagner vos villages. Vous passerez la nuit à la caserne, au « camp indigène » ce soir, le temps de nous permettre d’apprêter votre pécule. Demain matin, vous reviendrez ici, et nous nous dirons au revoir. Voilà ce que j’avais à vous dire. Il y aurait-il des questions ? (Il s’était mis à survoler du regard les soldats indigènes devant lui).

─ Oui, ma Colonel, avait après un moment répondu un soldat.

─  Je t’écoute.

─  Sergent Mpele, numéro matricule 425.

─  Oui, Sergent « M »  Pele, je t’écoute.

─  Ma Colonel, la pécule-là c’est combien ?

Tout comme pour l’officier du « Général Lyautey », cette question avait décontenancé le Colonel Cadoux.

─ Euh … le montant du pécule est calculé en fonction de la distance séparant Ezezamville du village de chacun de vous. Il va sans dire que celui par exemple dont le village est situé avant Me-yega, tout près d’ici, percevra bien moins d’argent qu’un autre dont le sien est situé dans la banlieue de Fort-Foureau, à la frontière avec le Tchad. Autre question ?

Un autre doigt s’était aussitôt levé.

─  Oui !

─  Caporal Emgbwang, numéro matricule 719. Ma Colonel est-ce que la pécoule-la c’est seulement Ezezamville de mon village ? Il n’y a pas rien, dedans, un petit cadeau pour guerre que nous les Noirs nous gagnez pour vous les Blancs ? Ma Colonel, il faut nous répondez.

L’embarras du Colonel était visible, tout comme son agacement. C’était la toute première fois depuis qu’il était arrivé en Afrique, qu’un indigène s’adressait à lui de manière si effrontée. Pis encore, ces Noirs devant lui étaient avant tout des soldats, et lui un Colonel de l’armée française, ils lui devaient respect et considération, en plus, il était un Blanc.

─  Caporal euh … ton nom, désolé, est trop compliqué. D’abord, il n’est pas juste de prétendre que les soldats africains ont gagné la guerre pour les Blancs, non. C’est l’armée française qui a remporté la guerre, l’armée française et rien d’autre. Ensuite, demain, j’ai oublié de vous l’annoncer, je vous prie de m’en excuser, vous tous serez décorés de la médaille de la « Bravoure de guerre », une grande distinction de l’armée française, que même des Français de France engagés dans la guerre n’auront nullement le privilège de recevoir. Enfin, vous emporterez avec vous, votre paquetage, c’est-à-dire, les uniformes de l’armée française que vous portez en ce moment, les chaussures, la couverture qui se trouve dans votre sac à dos, et, naturellement, le sac à dos lui-même. Vous devez, mes chers amis, remercier profondément la France pour ces cadeaux d’une valeur inestimable. Combien, parmi vos congénères, dans leurs villages  disposent-ils d’une couverture dans leurs lits ? Pas grand monde, n’est-ce pas ? Or, vous, vous rentrerez avec des vêtements, des paires des chaussures, etc. C’est beaucoup.

A ces mots, des murmures avaient envahi les rangs. Rapidement, ils s’é-taient nués en chahut. Le Colonel Ca-doux, d’abord désemparé par la réaction des soldats indigènes, avait aboyé : « silence ! ». Peu à peu, les murmures avaient cessé. Son regard était devenu plus mauvais que jamais. Il s’était mis à arpenter la cour, le regard rivé sur les soldats, tel un fauve sur sa proie. Sur ces entrefaites, un doigt s’était de nouveau levé. Cadoux s’était figé, avait foudroyé du regard le soldat qui l’avait fait. Ce dernier, indifférent, s’était mis à parler sans attendre qu’il le lui permette.

─  Serzan-sef Makouta, numéro matri-coule 215. Ma Colonel, pas facher, pardon, pas facher. Nous, boucoup donner la France. Boucoup boucoup. Nos camarades, mourez, mourez boucoup. Boucoup boucoup. Nous veut récompensez, nous veut cadeau, gros cadeau. La pécoule-là, faut zouter. (Aux autres indigènes). Est-ce que zé mentez ?

─  Applaudez ! avait enchaîné un autre. Tous s’était mis à applaudir bruyam-ment et longuement.

Le Colonel Cadoux était tétanisé. Les yeux s’étaient mis à rouler dans leurs orbites telles des boules de feu, tellement ils étaient devenus rouges de colère. Des Nègres étaient en train de le défier, lui un Colonel de l’armée française, et il ne pouvait plus rien leur faire, dès lors qu’ils étaient en train de retourner à la vie civile. Au bout d’un moment, il avait ouvert la bouche pour parler, mais aucun son n’en était sorti. Il l’avait finalement refermée.

─  Nous, pas bisoin médailles, nous, bisoin zouter, ma Colonel, bisoin zouter, c’est tout, avait rajouté à haute voix, un autre soldat dans les rangs. Cadoux était fou de rage, des Nègres le défiaient impunément. C’était trop. Il avait explosé de colère.

─ Fermez vos gueules, bande de con-nards. Vous vous attendez à quoi ? Que la France vous paie ! Que la France vous paie ? Eh bien, laissez-moi vous dire, que celui qui n’est pas content aille se pendre, vous avez compris ? Qu’il aille se pendre. C’est pas vrai ça ! Pour qui vous prenez vous ! Hein ? Pour qui vous prenez vous ?

Du tac au tac, un autre soldat lui avait répondu :

─ Nous pas pendez, nous pas pendez, nous bisoin zouter, c’est tout.

─  Bon, mes Négros, cela ne va pas se passer comme vous le pensez. Pour commencer, (à un soldat français) adjudant Dumontier !

─  Oui chef ! avait répondu ce dernier tout en se tenant au garde-à-vous après avoir claqué le talon.

─  Tu me prends tous ces chimpanzés qui font l’andouille depuis un moment-là devant moi, tu me les jettes en cellule après les avoir fessés publiquement ici devant nous tous. Cinquante coups, pas un de moins compris ? Exécution !

  A vos ordres !

─  Ouai ! Je vois, vous vous prenez déjà pour des Blancs, parce que vous revenez de guerre. Vous vous permettez désormais de parler aux Blancs comme s’ils étaient vos égaux. Ah là là ! Ah là là ! Je le savais ! Je le savais ! Ces Nègres n’allaient pas manquer de revenir différents, transformés par la guerre. Je savais qu’ils n’allaient plus avoir aucun respect pour nous. Je savais qu’ils n’al-laient plus avoir aucun respect pour la France. Je ne maudirai jamais assez ce criminel d’Adolf Hitler.

A cause de lui, les Nègres ont changé. Ils n’ont plus peur de nous. « Zouter ! Zouter ! » Ils n’ont plus que ce mot à la bouche. Zouter quoi ? Zouter rien, rien du tout. Vous avez compris ? Zouter rien du tout. C’est moi qui vous le dis…

L’adjudant Dumontier, après avoir une nouvelle fois claqué les talons, s’était avancé vers les soldats noirs, puis, au vu de leur nombre, il avait compris qu’il ne pouvait exécuter l’ordre du Colonel et s’était arrêté. Il s’était mis à regarder alternativement ce dernier et la foule noire effrayante devant lui. Cadoux avait une fois de plus explosé de colère, il s’était mis à agiter nerveusement son seul bras, en direction des Noirs, en aboyant littéralement.

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