Mouhammadou M. Fall, Anesthésiste à l’hôpital Principal : «La prise en charge pré-hospitalière fait défaut au Sénégal»

Si la prise en charge de la brûlure grave pose problème au Sénégal, c’est surtout à cause de son corollaire, c’est-à-dire la prise en charge pré-hospitalisation souvent mal faite et qui cause beaucoup plus de tort aux patients. Dans cet entretien, le Docteur Mouhamadou Mansour Fall, anesthésiste-réanimateur à l’hôpital Principal de Dakar, est revenu sur la stratégie mise en place dans son établissement, qui a misé sur la qualité au détriment de la quantité. Ce qui a valu à cet hôpital, d’être la première structure hospitalière en termes de traitement de la brûlure grave au Sénégal et de réduire le taux de mortalité de 42% à 33%.

Que peut-on dire de la prise en charge hospitalière de la brûlure grave au Sénégal ?

La prise en charge pose plusieurs problèmes. D’abord, il y a l’offre qui est limitée en termes de places, par rapport aux brûlés graves. Très souvent, ces patients nous parviennent  d’une manière non conventionnelle, c’est-à-dire non médicalisée. Ce qui est synonyme d’aggravation qui fait que les patients viennent avec des défaillances d’organes, ce qui rend beaucoup plus difficile notre tâche de réanimation. Ils sont très souvent transportés dans des conditions  pas idoines, donc non protégés des infections et mal emballés. Ils viennent avec des souffrances surajoutées qui ne devraient pas être, s’il y avait une médicalisation des secours. C’est vrai, il y a la prise en charge hospitalière, mais il y a aussi le pré-hospitalier qui fait beaucoup défaut dans ce pays.

Concrètement, quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face en salle de réanimation ?

Au niveau de l’hôpital Principal quand même il y a des difficultés inhérentes au fonctionnement de l’hôpital, grosso modo dans les services, mais l’avantage qu’on a, c’est que très tôt, on a su réfléchir sur des stratégies qu’on a mises en place pour certes, ne pas prendre beaucoup de brûlés, parce qu’on a diminué le nombre de places par deux, en créant une salle de traitement des brûlés en milieu de réanimation mais au moins on a choisi de systématiser, donc de rendre beaucoup plus efficace la prise en charge du peu de brûlés que nous prenons en autonomisant leur prise en charge. Ils ne sortent pratiquement plus chaque deux jours pour aller au bloc en pansement, c’est nous les médecins réanimateurs, aidés des infirmiers, ce qu’on appelle les réanimateurs plasticiens, qui nous occupons de la prise en charge de ces patients aux soucis de mesures de réanimation jusqu’au stade où nécessairement  il y a l’acte chirurgical qui, très souvent, est obligatoire pour la couverture cutanée chez des brûlures profondes, et là, c’est des chirurgiens qui entrent en action pour faire des greffes.

Est-ce à dire que votre hôpital est assez outillé pour la prise en charge des brûlés graves au Sénégal ?

Comparé aux autres structures sanitaires, je pense sans risque de me tromper pouvoir dire que nous sommes la structure hospitalière la plus outillée pour prendre en charge les brûlés. Mais il faut relativiser cela, car on est très limité en termes de places. En cas d’afflux massif de brûlés, on n’est pas outillé, on risque d’avoir des problèmes, car on a deux lits seulement extensibles à trois. Mais, il ne faut pas se voiler la face, la prise en charge d’un brûlé grave est assujettie, au-delà des aspects pré-hospitaliers, à une nécessité d’actes chirurgicaux et ces actes sont obligatoirement assortis de moyens, c’est-à-dire la greffe cutanée. On a l’autogreffe, c’est la peau du patient que tu prends pour la couvrir sur les versants brûlés, mais rendus propres. Il y a aussi l’allogreffe qui est très importante. C’est la greffe artificielle, qui va disparaître au bout de 21 jours ou la greffe de peau humaine prise sur des cadavres ou des patients en état de mort cérébrale. C’est possible ou bien la xénogreffe, la peau porcine. Ce sont ces outils qui nous permettent une chirurgie précoce à savoir rapidement exciser les escarres des brûlés et les recouvrir. Ce qui facilite les mesures de réanimation, parce que ces types de greffes temporaires permettent de passer les caps de l’infection et de secousse pleine en termes de réanimation, protègent le malade et le font évoluer vers de meilleures conditions de prise en charge pour sa couverture cutanée.

Elle doit être coûteuse cette prise en charge ?

Parfaitement. En Europe, un lit de réanimation d’un brûlé, c’est 3 000 euros par jour. Nous, on ne comptabilise pas, parce qu’on est à environ à 60 000 francs par jour de réanimation sans compter tous les actes qu’on pratique chez les malades et qui ne sont pas payés, ce qui est ridicule, excusez-moi du terme. Je pense qu’il faut varier. Et au-delà, je pense que c’est un problème d’environnement et de plateaux techniques qu’il faut régler et des ressources humaines aussi. Sinon, cela ne sert à rien de doser le coût de prise en charge des brûlés, sans leur offrir réellement le soin nécessaire et pour cela, il faut un effort en ressources humaines, en plateaux techniques et c’est important parce qu’il vaut mieux faire un effort pour la création d’un centre de traitement des brûlés, qui nous permettra à tous, d’avoir un nombre de places beaucoup plus important, de régler les problèmes des Sénégalais et des Africains de l’Ouest. Ce qui fera qu’à termes, les gens, au lieu d’évacuer les brûlés en Europe, non seulement ils vont restés ici, mais l’Afrique de l’Ouest va évacuer à Dakar.

Quel est taux de mortalité lié à la brûlure et quelle est la principale cause ?

La cause principale de la mortalité, c’est l’infection, la complication infectieuse et irrespiratoire très souvent. Mais, on s’est rendu compte que le taux de mortalité, ne serait-ce qu’avec cette stratégie d’isolation et de systématisation de la prise en charge des brûlés à l’hôpital principal de Dakar, a considérablement régressé. On est passé de 42% à 33% avec de petits moyens. Et cela vraiment, c’est en absence de grands moyens, c’est important. Il y a des efforts à faire qui seront rentables pour tout le monde.

ksonko@lequotidien.sn

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