Musulmans : Ils ont choisi d’être chrétiens

Choix intime et rationnel ou sentiment mystique d’«être appelé», les musulmans qui décident de se convertir ont longuement pesé leur décision. Car au-delà d’une foi mieux vécue dans le christianisme que dans l’islam, ils endurent la honte, voire les persécutions de leur famille. Ils vivent souvent dans la peur de représailles. Certains ont accepté de se raconter à visage découvert. Enquête de Paris-Match.

Son accent fleure sa Tunisie natale, il a une tête à plutôt s’appeler Mohamed. Ce sera David, son prénom de baptême. La cinquantaine, dégaine de cadre sup, visage sympathique. Il nous fait confiance. Enfin, il essaie. Avec lui, comme avec quasiment tous ceux que nous rencontrerons, le courant sera alternatif. Un temps, je vous raconte ; un temps, je me rétracte.

Un temps, je vous dis les vrais lieux, les vraies gens, les vraies circonstances ; un temps, je vous interdis d’en retranscrire le moindre détail identifiable. «Match est lu dans mon pays, on ne sait jamais. Je ne veux pas d’ennuis.» Quant à la photo, inutile d’y songer : «Mieux vaut être prudent.» Nous sommes en 2014. Une peur de premier chrétien des catacombes.

«Mieux vaut ne pas provoquer le diable.» Mais une fois la confidentialité confirmée, les mots sont nets, forts. Pas de langue de bois pour qui a fait un tel chemin, souvent contre vents et marées, et au final, une ferveur, une foi, un «amour pour Jésus-Christ» qui a de quoi réveiller des contingents de cathos de la première heure.

David commence par nous tendre des papiers. Ses preuves à lui. Ses anciens passeports attestant qu’il a fait le tour du monde pour ses affaires, mais aussi son certificat de baptême. Deux vies rassemblées sur la table. Celle du Tunisien de famille aisée, musulmane pas pratiquante – «à part l’Aïd, mais tout le monde le fait» –, une vie qu’il qualifie de «facile», des études supérieures avec à la clé la direction de la boîte d’export-import familiale.

«Des voyages, des rencontres, une ouverture sur un monde qui me correspondait mieux, sans que je me l’avoue, se souvient-il. Je me sentais de moins en moins fait pour être musulman. Je ne supportais plus les contraintes, la pression communautaire incessante, l’obligation de faire le ramadan – même si on ne croit pas –, toutes ces règles imposées sans explication, mais toujours sous le regard du frère, du cousin, ce poids des apparences… Je n’avais pas la possibilité de penser par moi-même, j’étouffais.»

David aurait pu en rester là, se contenter d’être un «musulman agnostique», donner le change entre deux voyages, mais avec la maturité et à force de fréquenter des Français de souche, sont venues des envies «de lire des paroles d’amour et non plus de châtiment et de peur»…

Le chemin s’est fait à son rythme. Doucement, puis plus intensément : catéchisme, messes, etc. «Jamais je ne me suis dit : ‘’Mais qu’est-ce que je fiche, moi, le Tunisien, avec ces catholiques ?’’ Au contraire, je me suis enfin trouvé là où j’aurais toujours dû être.»  Il se fait baptiser.

«J’aurais pu le faire en douce en France où je séjournais souvent, mais j’ai trouvé qu’il était normal d’en parler à mes parents, que je pensais modernes, tolérants. Ce fut violent, comme si la Muraille de Chine s’était élevée d’un coup entre nous. Ils m’ont signifié que je n’étais plus leur fils et que, si je persistais dans mon égarement, je risquais de tout perdre. Je ne peux, aujourd’hui encore, évoquer ce moment sans émotion. J’ai été ébranlé par une telle dureté.»

A l’époque, David doit filer à l’étranger pour assurer des rendez-vous professionnels fixés depuis longtemps. De retour, son père lui annonce qu’il est viré de l’entreprise. «J’ai un tel coup au cœur que je ne réagis plus, mais ma foi en Jésus-Christ n’en a été que plus forte. Je savais dorénavant ce qui était essentiel à ma vie. J’ai passé des semaines à ne rien faire, déconnecté. Mes parents espéraient que ma “crise de la quarantaine” allait se tasser. A la faveur d’un dossier à régler en France que nul autre que moi n’avait suivi, j’ai été autorisé à retravailler et à faire un aller-retour en avion. Pour moi, c’était un départ définitif : puisqu’on n’acceptait pas ma foi, il me fallait couper les ponts.»

David part le cœur lourd. Une fois à Paris, il se hâte de changer de téléphone et ne donne plus de nouvelles. Il a prévu une belle somme d’argent pour tenir, mais acculé à la solitude, sans repères, il déprime.

«Trois ans de torpeur. Un ami copte égyptien m’a aidé à m’en sortir, il est d’ailleurs devenu mon parrain de baptême.» Il se souvient, ému, du grand jour puis de sa première eucharistie, ne regrette rien de sa décision. Même s’il a dû payer le prix fort : «Cela fait dix ans que je n’ai plus de contact avec les miens. J’ignore si mes parents sont vivants.»

On s’étonne : et par le biais d’un ami, là-bas, un peu plus ouvert ? «Je n’ai confiance en personne. Tout comme je n’ai aucun lien ici avec des Tunisiens, ni avec des musulmans. On ne sait jamais. Chez nous, tout converti est un apostat, et c’est puni de mort. Que je sois en France n’y change rien. Surtout aujourd’hui.»

Jean, 80 ans, est né en France d’un père marocain musulman et d’une mère française, il est devenu catholique et… prêtre. Son sacerdoce est un secret de polichinelle dans la cité sensible du nord de Paris où il vit ; lui aussi craint de subir les représailles. «Je ne dirais pas que j’ai peur, mais je suis prudent, nuancé.» Jean exige également qu’il n’y ait ni nom ni photo et, s’il veut bien nous présenter d’autres catéchumènes, il les dissuade un par un d’afficher leur foi neuve dans nos colonnes. «Il suffit d’un fou…»

Jean n’a pourtant pas eu de difficulté majeure à se convertir quand, décrit-il, «l’appel, la grâce de Dieu m’a frappé à l’adolescence». Papa, ouvrier dans la banlieue parisienne, qui l’a fait circoncire à 7 ans et lui a transmis des rudiments de connaissances sur l’islam, n’était pas fou de joie, mais marié à une Française non musulmane, il savait que ces choses-là pouvaient arriver. Il savait aussi que son fils se posait des questions théologiques.

Pour trouver des réponses, Jean a lu, lu encore : «Le Coran, mais aussi la Genèse, le Livre des Apôtres… Ces phrases : “Je suis la lumière. Je suis la vie.” me transportaient de joie.» Jean chemine vers la conversion, épaulé par un prêtre kabyle ; deux ans de catéchuménat, le baptême, puis un long temps de «discernement», car il ne lui suffit pas d’être catholique, le voilà qui veut devenir prêtre. Il sera prêtre-ouvrier en usine auprès de nombreux OS musulmans, sans que cela ne pose de problème…

«Il n’y avait pas d’islamisme, alors. Les choses ont tellement changé. Vous, Français de souche, vous péchez par naïveté. Dites-vous bien qu’aujourd’hui n’importe quel cinglé peut prendre au pied de la lettre cette histoire d’apostat du Coran et menacer de mort qui renonce à l’islam. Nous, les convertis, savons ce que nous quittons !»

«Chez nous, en Tunisie, tout converti est un apostat, et c’était puni de mort» 
Aïcha a d’emblée dit oui à la photo. L’aide-ménagère de 45 ans habite dans le Val-de-Marne, mais a grandi en Afrique noire où le chamarrage religieux est fréquent. Ivoirienne, elle a été excisée, elle faisait ses cinq prières musulmanes, mais se souvient d’avoir découvert Jésus à la télé chez une voisine.

«Il y avait un film pour Pâques. Je ne sais pas pourquoi c’est resté dans mon cœur d’enfant.» La suite est une série de «signes du ciel», de «conscience d’être appelée». Elle suit un groupe en partance pour les Jmj en France, où elle finit par s’installer. Volontiers mystique, elle aime le silence des églises, lit le Nouveau Testament, «parce que, dit-elle, tout en étant musulmane, j’aimais Jésus». A la mort accidentelle de sa sœur, elle trouve réconfort auprès des religieuses du Sacré-Cœur, et leur demande ce qu’elle n’osait s’avouer toutes ces années, le baptême. Trois ans de formation. «Ce n’est pas comme se convertir à l’islam qui prend deux minutes en répétant : “Dieu est unique et Mahomet est son prophète.

Là, j’ai consacré des soirées à apprendre le catéchisme, à réfléchir avec d’autres adultes et un prêtre. Mais aujourd’hui, je sais pourquoi je prie et me demande pourquoi les chrétiens connaissent si mal leur religion.» Une conversion quasi secrète. «Etre à des milliers de kilomètres des miens facilite les choses : je n’ai rien dit au pays. Ici, mon fils a du mal à accepter. Ses copains, dans la cité, lui disent des horreurs sur les chrétiens. Moi, je n’ai pas peur. Les sectaires de l’islam peuvent me tuer. Dieu m’a appelée.» On croit entendre Jean, notre prêtre-ouvrier : «Graine de martyre !» Sauf que le lendemain, Aïcha nous adressera un e-mail demandant qu’il n’y ait finalement ni son nom ni sa photo «par précaution».

A quelques jours de son baptême dans une paroisse de Seine-Saint-Denis, Aminata, 52 ans, ne cache pas son malaise : «Ce que je vis est très profond et à la fois très douloureux. Ce n’est pas évident d’être la première catholique de ma famille depuis la nuit des temps.» Née au Sénégal, elle a souffert d’être orpheline : «Une honte de ne pas avoir de parents en Afrique.» Elle a souffert aussi d’ânonner les versets du Coran dans un arabe qu’elle ne comprenait pas.

«Je suis venue à l’Eglise parce qu’elle répondait à mes questions, parce que je pouvais m’adresser à Dieu dans ma langue, parce que j’avais trop vu d’hypocrisie derrière les apparences religieuses.» On lui fait remarquer qu’il y a des musulmans ouverts et bons et des chrétiens qui ne sont pas des saints…

Aminata rétorque: «Je ne suis pas venue chercher les meilleurs humains dans le catholicisme, je suis venue chercher le Seigneur.» Mariée puis divorcée d’un Français non croyant, qu’elle a suivi dans l’Hexagone, elle a pu cheminer loin des siens. «Je me suis préparée à être reniée par ma famille. Je ne suis pas retournée au Sénégal depuis deux ans, mais s’ils me posent des questions, je ne saurai mentir. J’affronterai leurs sarcasmes.

Un islamiste radical qui me menacerait ? Je n’y crois pas. Prier Jésus n’est pas un délit. En revanche, j’ai besoin de l’équipe paroissiale qui m’a préparée au baptême, besoin de rencontrer d’autres musulmans convertis.» D’où les nombreuses conversions de musulmans chez les évangéliques : moins culpabilisés, question évangélisation, que les cathos d’aujourd’hui, leurs cérémonies, plus «chaleureuses», rassurent les exilés habitués à une vie plus communautaire.

C’est grâce à une tante protestante que Fatma, 40 ans, née en France de parents algériens, a pu échapper à la pression de l’islam. Une mère peu pratiquante, un père très religieux, qui décide, contre l’avis de sa femme, de laisser sa fille chez ses parents à Alger à la fin de vacances estivales. Un choc pour Fatma : «Je vois toute la famille repartir sans moi. J’avais 11 ans, j’en paraissais 15. Papa avait le projet de me marier avec un cousin plus âgé. J’avais de la haine. J’étais surveillée. Mes grands-parents ont voulu m’imposer le voile, j’ai refusé. Au bout de deux ans d’entêtement, grâce aussi à maman qui a bravé la violence de mon père pour exiger que je rentre, j’ai pu revenir en France.

Le seul établissement qui m’acceptait en cours de trimestre était catholique. J’allais à l’aumônerie avec mes camarades. Je lisais le Coran par crainte de mon père, mais je préférais la Bible. Un jour, papa me surprend dans la rue avec des garçons, une cigarette à la bouche. Il me hurle que je ne suis plus sa fille, que je dois quitter la maison. Je me suis réfugiée chez ma tante protestante. Avec elle, je découvre les évangiles, je pleure tellement cette lecture me touche, mais ai-je droit, moi la beurette, d’aimer ces paroles-là ?»

Ces questions, Fatma y a répondu aujourd’hui après des années de tâtonnement, d’incompréhension avec sa famille. «Il a fallu que je rencontre d’autres Nord-Africains chrétiens pour que je m’autorise à vivre ma foi. Heureusement, avant de mourir, mon père m’a demandé pardon et m’a donné sa bénédiction. Si je ne témoigne pas à visage découvert, c’est pour ne pas heurter le reste de ma famille, et puis un de mes frères est devenu fondamentaliste, je le pense même dangereux.»

Ses enfants s’y perdent un peu. «Maman, qu’est-ce que je dis aux copains ? – Que tu ne fais pas l’Aïd ni le ramadan, mais que tu ne manges pas de porc.» Fatma aime préparer le couscous hallal pour sa smala et refuse de se couper de ses racines. Elle n’a pas scolarisé ses enfants dans un collège chrétien : «Je veux leur transmettre mes valeurs, mais pas les obliger à suivre ma religion. Ce serait refaire les erreurs de mon père. On témoigne à travers nos vies. Ils voient que je suis née de nouveau, que mon cœur est transformé par l’amour du Christ. Pour le reste, ils sont libres.»

* Les prénoms ont été changés.

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