NOTE L’HEUR DE PHILOSOPHER LA NUIT ET LE JOUR

A l’antipode du malheur qui plombe,  parce qu’en proie à une foultitude de préoccupations qui éloignent de la quiétude indispensable à toute réflexion performante, l’heur enveloppe dans la grâce des possibles. Avec bonheur et ravissement, surtout lorsqu’il s’agit de philosopher, c’est-à-dire de se livrer à des interrogations habitées par le doute. Celui qui se distancie de toute certitude enfermée dans l’arrogant confort qui abîme toute velléité de mise en œuvre d’une pensée libre, farfouilleuse, en quête permanente de vérité. C’est à une telle invite que nous convie le Pr Djibril Samb. Consignées au rythme de leur maturation, les pensées qui embrassent la période comprise entre les années 1989 -2005 rencontrent parfois une adhésion, d’autres fois une opposition, mais ne peuvent laisser indifférents.

Dans cette œuvre qui compile des aphorismes, fruit d’une réflexion exigeante et sans concession, le Pr Djibril Samb montre que, tout en étant ancrée dans son milieu, la philosophie demeure une réflexion connectée aux bruits du monde qu’elle questionne avec une inquiétude vigilante qui cherche à éclairer l’horizon à l’aune d’une raison qui organise son cheminement et l’aide à déjouer les pièges des contingences paresseuses, en l’armant de l’audace qui bouscule les choses convenues.

 Aussi, ne serait-il pas de bon aloi de s’installer dans une posture victimaire enrobée de ressentiments. Offensifs, conquérants, les énoncés du Pr Samb se démarquent de la propension à vouloir se défausser sur autrui, même si par ailleurs fait-il remarquer : « Notre société actuelle ne s’accommode nullement de la liberté de pensée. Elle abhorre la vraie science et le véritable esprit critique ».  Le risque encouru est alors de se faire à l’idée que « le philosophe de ce temps n’a d’autre choix que de se taire sur les choses graves ou de n’en parler qu’obliquement ». Voie on ne peut plus suicidaire pourtant car « l’esprit, qui entend rester libre, n’a pas d’autre choix que d’entrer en résistance et en dissidence ».

Abordant la relation entre l’Etat et la religion, en ces temps de démission et de compromission, le Pr Samb montre que l’Etat doit savoir se tenir et être à équidistance de toutes les croyances puisqu’il doit couver tous ses enfants avec la même attention. Il rappelle au passage une disposition de notre loi fondamentale : « l’Etat sénégalais qui est laïc, n’a pas de religion. De plus, il est neutre vis-à-vis des religions. C’est pourquoi, lorsqu’une autorité de l’Etat, ès qualités, parle de « notre religion », elle sort du cadre constitutionnel et ne s’exprime plus que comme personne privée et non plus comme personne publique dépositaire de l’héritage de la nation ».  Et de faire remarquer : « Dans un Etat laïc et démocratique, la qualité civique est sans rapport avec le statut confessionnel qui est exclusivement privé ».

Il fustige par ailleurs les tendances qui consistent à homogénéiser, sur l’islam par ex, avec des amalgames mortifères.  « Sa famille, ses proches, ses amis, sa communauté, n’ont aucune responsabilité dans la commission de son crime », fera-t-il remarquer. Cela méritait d’être rappelé en ces temps ou un illuminé tue en criant « Allah Akhbar » jette le discrédit sur l’Islam comme s’il en  était l’incarnation, ou des vendettas sont organisées parce que telle ou telle personne d’une communauté déterminée aurait commis un acte condamnable. « Aucune collectivité ne saurait être coupable d’un crime commis par l’un de ses membres. Le criminel seul, à titre personnel, de quelque cause qu’il se prévale, est coupable »,  souligne le Pr Samb.

Les questions de bonne gouvernance l’interrogent aussi, d’autant plus qu’il lui apparait que notre « classe politique est le premier frein au progrès économique national ». Il observe ainsi que « parmi les hommes réputés les plus riches du Sénégal, on dénombre de nombreux hommes politiques dont la richesse est subite, apparemment inexpliquée et postérieure à leurs positions de pouvoir ». Fort de tout cela, il est d’avis que : « Ce n’est pas l’économie qui aurait besoin d’être d’abord réformée , ni même la classe politique, mais le service de l’Etat, le mode d’action de la puissance publique, c’est-à-dire la politique elle-même ».

Aussi, dira-t-il : « S’il y a bien une catégorie de citoyens qui ont besoin de prendre des leçons de civisme, ce sont nos gouvernants qui ont fini par confisquer l’Etat et l’ont transformé en patrimoine ». Il appelle par conséquent à corriger les faiblesses majeures du système démocratique, à savoir le fait qu’il soit « conditionné par le suffrage populaire, comme si le peuple était ou le meilleur juge ou le seul juge possible ». Mais, pourrait-on lui opposer, n’est-ce pas que ce qui fait la force du système démocratique c’est de se savoir imparfait et de confier de façon régulière son destin au suffrage universel,  lui donnant ainsi la possibilité de  sanctionner positivement ou négativement ? N’est-ce pas cette humilité qui l’inscrit vers cette tension asymptotique à la vérité, faite de rectification, de quête incessante, parce humaine, trop humaine ?

 Sur la mort, Le Pr Djibril Samb s’interroge : « La mort advenue, à quoi sert la longévité du centenaire ? »  « Quelle différence, en effet, entre le centenaire qui meurt à l’instant et le mort-né que sa mère n’a même pas la force de pleurer ? » Tout en ne pouvant contrer l’inéluctabilité de la mort il reste, nous semble-t-il, que le vivant a besoin de durée pour élaborer et exécuter ses projets. Enfanter ne serait-ce qu’un ouvrage voire plusieurs, comme s’y emploie l’auteur, demande  bien sûr, le temps de vivre. De la mort on pourrait néanmoins s’accorder sur le fait que : «  Si le défunt n’est pas à plaindre, parce qu’il n’est pas concerné, les survivants , eux, le sont au plus haut point en raison de cette souffrance parfois si lancinante, à laquelle nul ne s’habitue jamais, bien qu’elle accompagne, depuis la nuit des temps, la condition humaine ».

Traversé de part en part par l’idée selon laquelle « l’égalité entre l’homme et la femme est le fondement de la civilisation humaine », l’ouvrage du Pr Djibril Samb nous réconcilie avec l’intellectualité et nous rappelle que penser est une exigence capitale pour toute société qui veut comprendre son passé, éclairer son présent et défricher un chemin d’avenir.

 

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