Pays De Merde Et Merde De Clown. Par Boucar Diouf

Je m’excuse de réagir tardivement à cette déclaration de Trump qui a fait beaucoup rager. Pas facile d’être en phase avec l’actualité quand on écrit une fois par semaine ! Mais, je refuse de répondre à l’offense merdique faite aux Africains que nous sommes par des insultes. « À œil pour œil et dent pour dent, nous finirons tous borgnes et édentés », disait un sage qui n’est pas mon grand-père.

À la place, j’ai choisi de parler de ce hamburger dont raffole exagérément le président américain. Ceux qui assimilaient un certain sandwich à de la « merde de clown » voyaient peut-être, de façon prémonitoire, arriver le bouffon qui en abuse à la Maison-Blanche et l’identifie comme emblème gastronomique de son pays. Pourtant, ce sandwich incarne plutôt cette diversité culturelle qui a fait la force des États-Unis.

Un repas de hamburger inclut entre autres de la tomate, du bœuf, du bacon, des patates, du ketchup, etc. Des composantes qui ont toutes des histoires à raconter sur l’apport gigantesque de l’immigration au développement économique et culturel du pays de l’Oncle Sam.

La tomate du hamburger de Trump est originaire des Andes et sa migration vers le Mexique serait le fait du transport de ses graines par le vent, les eaux, et surtout les oiseaux qui en mangeant ses fruits favorisent la dispersion des semences avec leurs excréments.

Pendant la conquête espagnole, les tomates de différentes variétés et couleurs étaient déjà disponibles sur les étals des marchés de Tenochtitlan, la capitale du grand empire aztèque. C’est de cet endroit où sa culture était déjà vieille de 2000 ans qu’elle sera rapportée au XVIe siècle en Europe par les conquistadors.

Pour ne pas raviver une vieille chicane de paternité entre la France et la Belgique, disons que les frites du trio de Trump sont une invention franco-belge sur un tubercule que l’on doit aussi aux civilisations précolombiennes d’Amérique du Sud. La pomme de terre a été cultivée pendant des milliers d’années dans les Andes péruviennes avant que les conquistadors espagnols ne l’embarquent aussi dans leurs galions pour la faire découvrir à l’Europe.

Le bœuf du hamburger présidentiel aussi est un « immigré » en Amérique du Nord. Il a été lointainement domestiqué indépendamment en Afrique, en Asie et en Europe à partir de l’auroch, mais pour ce qui des Amériques, les vaches y ont été introduites. Les premiers bovins à se reproduire en Nouvelle-France y sont arrivés entre 1608 et 1665. Imaginez d’ailleurs la tête que devaient avoir les Premières Nations devant ces animaux qu’ils ne connaissaient pas. La surprise devait être aussi grande que lorsqu’ils ont vu débarquer les premiers chevaux en Amérique.

Certains autochtones croyaient alors que les Blancs avaient domestiqué des orignaux femelles, dit l’historien Mario Gendron. Dans la partie viandée du hamburger, le bacon, qui est optionnel, provient du cochon, qui est aussi un importé en Amérique. Quand Trump trempe ses frites dans son ketchup national, il devrait aussi remercier l’empire du Milieu. Si on en croit les travaux de Daniel Jurafsky, rapportés dans un bouquin intitulé The Language of Food, le ketchup, qu’on pense américain, est un produit qui vient lointainement de la province du Fujian, en Chine.

À l’origine, le ketchup était une sauce à base de poisson fermenté qui ressemblait au nuoc-mâm des Vietnamiens.

De sa terre d’origine, cette sauce que les Fujianais appelaient le ke-tchup, ce qui signifie saumure, a gagné l’Asie du Sud-Est grâce à la puissante marine chinoise de l’époque. De là, dit l’auteur, ce sont des chasseurs d’épices originaires de la Hollande et de la Grande-Bretagne qui rapporteront, vers l’an 1600, la sauce chinoise en Europe. En plus de l’adopter, les Anglais ne tardèrent pas à revisiter la recette originale pour l’adapter à leurs propres goûts. Ils y ajoutèrent entre autres des champignons, des noix, des clous de girofle, du gingembre, des échalotes, etc. Ce sont les adaptations britanniques qui migreront en Amérique. Puis, en 1906, le gouvernement américain bannira les ketchups fermentés, ce qui laissera toute la place à la sauce épaisse et rouge popularisée par l’entreprise Heinz et qui est aujourd’hui intimement liée à l’identité américaine, au point d’oublier son passé.

Récapitulons. Dans le burger tant adoré par Trump, le bœuf, le cochon et le fromage sont des « immigrés ». La patate et la tomate viennent de l’autre côté de l’Amérique, que le président veut emmurer. Si le ketchup est originalement chinois et les frites sont une invention franco-belge, que reste-t-il de véritablement yankee dans le sandwich emblématique des États-Unis ?

Le hamburger lui-même est une invention allemande. C’est au port de Hambourg, qui était un lieu d’embarquement massif d’immigrants vers les Amériques, que naîtra au XIXe siècle ce sandwich facile à manger sur le pouce. Notons aussi que la version la plus connue sera popularisée par les frères McDonald, dont les parents étaient d’origine irlandaise et ont certainement dû goûter aux salves anti-immigration de l’Amérique. Ces Irlandais fuyant la grande famine d’entre 1845 et 1852 étaient aussi indésirables que les migrants provenant des pays que Trump insulte aujourd’hui. Fort à parier que ces Irlandais devaient certainement aussi se boucher les oreilles pour ne pas entendre ce qu’on disait d’eux, car le sentiment anti-immigration qui explose de façon cyclique en Amérique est presque aussi vieux que son histoire.

La morale de cette chronique fast food est la suivante : quand des immigrants d’hier qui se disent désormais pure laine insultent ceux d’aujourd’hui en Amérique, l’amnésie ou l’analphabétisme en matière d’histoire n’est jamais loin. Mais comment faire pour passer ce message à un président qui dit détester la lecture ?

BOUCAR DIOUF

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