Photo censurée de Benalla et du général Bio-Farina : effet Streisand, intox et questions

C’est l’histoire d’une photographie, à première vue assez anodine, que sa censure inexpliquée a subitement rendue très signifiante aux yeux de quelques chercheurs de scoop anti-Macron. Derrière les intox que d’aucuns n’ont pas hésité à lancer, y a-t-il dans cette photo matière à relancer, une fois de plus, l’affaire Benalla ?

Le 25 juillet 2018, L’Essor de la Gendarmerie nationale publie, en “une”, un article exclusif, intitué “Document Essor : Alexandre Benalla avait un faible pour le GIGN !” Il s’agit d’une simple photo accompagnée de ce court texte :

« L’Essor dispose d’un document qui démontre qu’Alexandre Benalla était en effet très proche des gendarmes, du GIGN et du commandant militaire de l’Elysée, le général Bio-Farina  : il avait été invité le 17 mars dernier au Cesar Palace de Paris à une fête organisée par le préfet Prouteau pour marquer le 45eme anniversaire de la création du GIGN.
Sur la photo ci-dessous, de gauche à droite, Alexandre Benalla, le général Bio-Farina, une danseuse du spectacle, le préfet Prouteau, Daniel Cerdan, président de l’UNPRG 75, et d’autres anciens du GIGN. La légende de cette photo précisait : “De nombreuses personnalités du monde politique, militaire et judiciaire étaient présentes”. »

La proximité d’Alexandre Benalla avec le GIGN, dont L’Essor nous fait part, pourrait ne pas être étrangère au choix de son avocat, Me Laurent-Franck Liénard. En effet, comme nous l’apprend Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion le 26 juillet, ce dernier “a défendu à plusieurs reprises des personnels du GIGN, au point d’être parfois considéré comme l’avocat du GIGN“. Toujours selon Merchet : “Le fait qu’il défende aujourd’hui Benalla est diversement apprécié dans ces milieux” de la police et de la gendarmerie.

Les raisons de la censure

L’article de L’Essor n’aura pas fait long feu ; il a été supprimé. Il est néanmoins encore accessible dans le cache de Google.

Quelle est donc la raison de ce retrait ? L’unique commentaire posté sous l’article nous en donne peut-être le motif :

Il est le fait de Jacky Lefort, vice-président de l’Union nationale des personnels et retraités de la gendarmerie (UNPRG), dont un membre éminent, Daniel Cerdan, est présent sur la photo au Cesar Palace. L’homme, comme on le voit, met un peu la pression en rappelant la puissance de son association.

Le 7 juillet dernier, Jacky Lefort avait déjà manifesté son mécontentement suite à la publication d’un article de L’Essor sur les émeutes à Nantes. Il avait publié cette mise au point :

“L’Union Nationale des Personnels et Retraités de la Gendarmerie Nationale (UNPRG) et le journal l’Essor de la Gendarmerie sont liés par une convention de partenariat.

Nous sommes satisfaits par ce partenariat dans la majorité des situations.

La ligne éditoriale de l’Essor de la Gendarmerie appartient à son directeur et à sa rédaction. L’UNPRG n’intervient que pour les articles qu’elle signe et il peut y avoir des divergences de point de vue, parfois des désaccords.

C’est le cas aujourd’hui.

L’UNPRG respecte la diversité des opinions, mais elle ne peut cautionner les articles publiés dans l’Essor de la Gendarmerie concernant la mise en cause de l’action de la police nationale dans les faits qui ont eu lieu à Nantes.

Laissons l’enquête judiciaire se dérouler et attendons ses conclusions avant de prendre position.”

Il existe donc un partenariat entre L’Essor et l’UNPRG, et cette dernière peut manifestement intervenir pour faire disparaître un article en cas de désaccord. Rappelons aussi que L’Essor a “vocation à défendre les gendarmes“, et qu’associer leur image à celle, détériorée, de Benalla, n’est pas un choix éditorial des plus judicieux. D’où peut-être la censure.

Effet Streisand

Mais, quel que soit le motif, la censure a souvent l’effet inverse à celui qui était recherché ; c’est ce qu’on appelle l’effet Streisand :

« L’effet Streisand est un phénomène médiatique au cours duquel la volonté d’empêcher la divulgation d’informations que l’on aimerait garder cachées — qu’il s’agisse de simples rumeurs ou des faits véridiques — déclenche le résultat inverse.

Par ses efforts, la victime de l’effet Streisand encourage malgré elle l’exposition d’une publication qu’elle souhaitait voir ignorée. Il s’agit donc à proprement parler d’un “effet pervers”. »

Il a en effet suffi de supprimer l’article et sa photo exclusive pour qu’ils attisent la curiosité.

La photo a ainsi été repérée et capturée dès le 26 juillet sur Twitter par Anne Parreau, une mathématicienne, maître de conférences à l’Université Grenoble Alpes, qui n’a pas manqué de faire un gros plan sur les deux principaux protagonistes, Benalla et Bio-Farina :

Lorsqu’elle apprend que l’article a été retiré, elle se réjouit d’avoir fait une capture d’écran, et s’interroge sur la raison du retrait : la véracité des informations serait-elle en cause ?

Un autre twittos, qui a vu le commentaire de Jacky Lefort, lui demande directement ce qu’il reproche à l’article (Lefort ayant un compte sur Twitter).

Le site Réseau Actu copie aussi la photo et s’interroge sur d’éventuelles pressions :

“La source de l’article est issue du cache internet, car il a été depuis retiré de ce site. Il faut comprendre que ce site est celui de la Gendarmerie, ce n’est pas n’importe quelle feuille de chou. Il semblerait donc que le journal est reçu des consignes, voire des pressions pour retirer cet article.”

Le blog de Wendy a également fait des captures d’écran de la photo et de l’article, et se demande si l’on n’essaie pas de camoufler une “affaire d’État“.

Fake news en série

L’auteur de ce blog a aussi copié, en toute confiance, un tweet d’un certain Stalker, qui affirme que le général Bio-Farina aurait déclaré ne pas connaître Benalla, ce que la photo, évidemment, démentirait :

Si la déclaration de Bio-Farina était authentique, la photo vaudrait de l’or. Seulement, elle n’est pas vraie. C’est une pure invention, une pure intox.

Voici un extrait de l’audition du général devant la commission d’enquête parlementaire de l’Assemblée nationale, où il dit connaître Benalla : “Alexandre Benalla, de part ses fonctions, était amené à travailler avec nous régulièrement.

Stalker s’inscrit assez clairement dans ce qu’on appelle parfois la “fachosphère”, il a une forte audience (35 000 abonnés), son tweet dénonciateur a été partagé environ 1300 foispar des gens que la vérité intéresse manifestement peu (ou plutôt qui ne sont pas disposés à faire les quelques efforts élémentaires nécessaires pour éviter de propager des fausses nouvelles), mais qui veulent déboulonner Macron à n’importe quel prix.

Voici la teneur, rageuse, des commentaires de ces internautes que Stalker a réussi à intoxiquer (on va de l’enthousiasme vibrant pour le valeureux “lanceur d’alerte”, à la colère noire envers les “menteurs” qui nous gouvernent) :

Bravo pour cette photo ! Tous des menteurs les LERM !!!!”

“Tous se sont parjurés pour protéger le psychopathe !!”

“Il n’y a donc pas de sanction prévue pour parjure ?”

“Comment avec une photo être capable, à ce niveau, de mentir… Mentir, paroles contre paroles, cela peut arriver. Mais mentir, avec des preuves aussi irréfutables, c’est vraiment nous prendre pour des cons !!!!!”

“Dans leur suffisance ils continuent à nous prendre pour des cloches.”

Celui qui les prend pour des “cloches”, en l’occurrence, c’est Stalker.

Quelques rares commentaires critiques rompent avec le consensus ambiant :

“Quand est-ce qu’il a dit qu’il ne connaissait pas Benalla ? C’est Collomb qui a dit ça.

“Je ne l’ai pas entendu dire qu’il ne le connaissait pas puisqu’il a dit qu’il avait mangé en sa compagnie. Mais bon la photo est intéressante.”

Malice ou ignorance, il est toujours difficile de savoir ce qui anime les propagateurs de fausses nouvelles. Un autre exemple nous est donné le 27 juillet ; une photo est diffusée, qui est censée démontrer le mensonge du préfet de police de Paris, Michel Delpuech :

<blockquote class=”twitter-tweet” data-lang=”fr”><p lang=”fr” dir=”ltr”>Voici le préfet de police, qui sous serment et devant la commission d&#39;enquête à l&#39;AN, à affirmé ne pas connaître Mr Benalla… <a href=”https://t.co/dpJ4RmBo0o”>pic.twitter.com/dpJ4RmBo0o</a></p>&mdash; arnaud3j (@Arnaud3J) <a href=”https://twitter.com/Arnaud3J/status/1022814430537629698?ref_src=twsrc%5Etfw”>27 juillet 2018</a></blockquote>
<script async src=”https://platform.twitter.com/widgets.js” charset=”utf-8″></script>

Michel Delpuech a-t-il déclaré sous serment, comme on le prétend ici, ne pas connaître Alexandre Benalla ? La réponse en images :

“La première fois que j’ai rencontré l’intéressé, c’est l’avant-veille ou trois jours avant le deuxième tour de l’élection présidentielle.”

La fake news d’arnaud3j a été partagée près de 2100 fois.

Comme nous le disions hier, nous sommes le plus susceptible d’être “manipulés par les autorités du groupe auquel nous nous identifions” ; c’est en effet là, parmi des gens qui ont les mêmes idées politiques que nous, parmi les nôtres, que notre vigilance somnole le plus et que nous likons et partageons sans réfléchir. Pourvu que notre cause soit juste.

Deux versions contradictoires

Ceci étant dit, la photo censurée de L’Essor a-t-elle néanmoins un intérêt, une portée subversive ? Selon Soren Seelow, journaliste au Monde, la réponse est non :

Un sympathisant Insoumis, qui lui répond, a un autre avis ; selon lui, la proximité affichée entre Benalla et Bio-Farina sur la photo pourrait expliquer que “Bio-Farina [ait] raconté des choses qui mettait Gibelin en danger pendant les commissions“.

En effet, selon Éric Bio-Farina, Alexandre Benalla et Alain Gibelin, directeur de l’ordre public et de la circulation auprès de la préfecture de police (DOPC), auraient discuté des “équipements” pour la manifestation du 1er mai lors d’un déjeuner le 25 avril 2018.

Cela contredit expressément la version d’Alain Gibelin, qui déclarait, lors de son audition le 24 juillet, “ne pas avoir été informé de la participation d’Alexandre Benalla à la manifestation du 1er mai“. Contradiction que n’a pas manqué de remarquer la députée LREM Naïma Moutchou.

Face à ces deux versions contradictoires, on est tenté de penser que l’un des deux hommes ment. Ou que l’un des deux a de très sérieux problèmes de mémoire. Bio-Farina semble un peu hésitant durant son audition, mais ce n’est qu’une impression.

De là à imaginer que ses chaleureuses relations avec Benalla, dont la photo de L’Essorsemble témoigner, auraient pu le pousser à déformer la vérité pour protéger son ami ? Une telle hypothèse redonnerait subitement un prix à cette photo, que son usage maladroit par quelques désinformateurs zélés aurait pu démonétiser.

Affaire à suivre…

Lu sur AVX

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