Portrait: Cheikh Tidiane Gadio : la décadence ?

Le 21 novembre dernier, l’ancien ministre d’Etat Cheikh Tidiane Gadio a été arrêté et inculpé aux Etats-Unis pour une affaire de corruption au Tchad et en Ouganda au profit d’une société minière chinoise. Élu récemment député dans la 13ème législature. M Gadio fut l’indéboulonnable ministre des Affaires étrangères du président Wade qui avait fini par le proclamé meilleur ministre des affaires étrangères en Afrique.

Promoteur de l’Institut panafricain de stratégie,  SeneNews  fait une immersion dans le parcours de ce natif de Gadiobé qui a promis qu’il dansera la salsa avec son épouse jusqu’à ses 90 ans. Portrait

Elégance dans la mise, prestance dans la démarche, charme dans le regard et sympathie dans la vie de tous les jours, le Dr. Cheikh Tidiane Gadio est un homme ouvert, qui reste diplomate même sans son portefeuille. On lui reconnait les talents de négociateur et un partisan du fifty-fifty en cas de litige. Dans tous ces entretiens avec les médias,  cet ancien journaliste commence toujours à répondre à la première question par des civilités. Cheikh Tidiane Gadio est le fils d’El hadji Ousmane Alioune Gadiod, un ancien combattant de la Deuxième Guerre Mondiale et grand notable respecté dans le Fouta.

Né le 16 septembre 1956 à Gadiobé (Saint-Louis du Sénégal),   ce  «hal pulaar» pur jus, fut une icône du régime libéral de Wade. Pendant neuf, il a incarné la diplomatie sénégalaise, œuvrant pour la résolution de différentes crises entre le Sénégal et ses voisins, (Dakar-Nouakchott, Dakar-Banjul), mais aussi des crises qui sont loin des réalités du Sénégal, en Côte d’Ivoire, entre le Tchad et Soudan, etc.

Journaliste et docteur en communication, Cheikh Tidiane Gadio,  est  ancien enseignant du Centre d’Etude des Sciences et Techniques de l’Information (CESTI).

Après son Bac obtenu au Prytanée militaire de Saint-Louis,  Gadio se rend à Paris pour des études sociologie et  en communication à Paris. Diplôme d’études approfondies en sociologie des moyens de communication obtenu à l’Université de Paris IV-Sorbonne (René Descartes) en 1984, il rentre à Dakar et se fait recruter au CESTI où il enseigne de De 1984 à 1988. Ses anciens étudiants gardent de lui l’image d’un «enseignant très proche des étudiants»

« Gadio était tout le temps en tee-shirt et jeans. Il avait une grande proximité avec les étudiants. Son style très simple ne lui donnait pas les airs d’un universitaire », se rappelle Jean Pires du Soleil.

En quête de formation et de nouvelles aventures professionnelles, Gadio s’envole pour les Etats-Unis, où il  décroche un doctorat  en Communication à l’université d’Etat de l’Ohio.

Etabli Outre-Atlantique,  Gadio est nommé coordinateur pour l’Afrique occidentale francophone du programme WorLD (World Links for Development) domicilié à la Banque mondiale à Washington. Consultant auprès de l’Unops (Bureau des Nations unies pour les services d’appui aux projets) en 1988, il a été directeur régional pour l’Afrique de Academic studies Abroad, une école pour la Formation internationale (Vermont) de 1998 à 1999.

C’est d’ailleurs en   étant à la tête de cette prestigieuse école que la Banque Mondiale le découvre et lui confite tous le programme IT pour aider l’Afrique à intégrer les nouvelles technologique  dans l’enseignement en Afrique.

Après la Carrère dans l’enseignement, Gadio se lance dans la consultance et donc il est très sollicité par plusieurs programmes ou projets des nations  Unies. C’est ainsi qu’il réussit à se faire son réseau dans le mieux des organismes internationaux

Passionné des débats intellectuels, Dr Gadio anime des conférences en Afrique  et aux Etats-Unis sur des questions relatives à la crise en Afrique et la question de la Renaissance africaine par « le canal des réformes institutionnelles, l’utilisation des technologies de l’information et de la Communication, la démocratisation et les droits humains ». Le verbe facile,  Gadio est aussi un bon client pour les médias aussi bien nationaux qu’internationaux

Quand souffla le vent de l’alternance…

En 2000, après 40 ans du régime socialiste, le Sénégal avait soif d’alternance politique, la diaspora sénégalaise aussi en avait assez de cet immobilisme dans la gestion du pays. Alors que le président Wade se battait dans l’opposition avec le PDS, Gadio et ses camarades de la diaspora étaient aussi engagés pour un changement de régime en créant «Le Forum des citoyens pour l’alternance» et envoyèrent  «des missiles inter continentaux».  Il s’agissait, se rappelle Gadio « des articles très graves  pour lutter contre le régime socialiste et pour changer notre pays».

A la présidentielle, Abdoulaye Wade est élu avec brio. La première alternance politique venait de s’opérer. Le nouveau président qui avait beaucoup d’espoir en la diaspora était dans une dynamique de faire participer ses compatriotes de l’étranger à son projet de société. Dans cette optique, il fait appel au Dr. Cheikh Tidiane Gadio. Mais la réponse  de cet dernier n’a pas été immédiate. «Quand ça s’est fait, il (Wade)  m’a dit vient occuper le poste de ministre des  Affaires étrangères. Je vous jure que ma première réponse c’était : – ‘’Me, on ne  vous a pas aidé  pour des postes. On a un schéma. Je retourne aux Etats-Unis. Je vais rester à la  Banque mondiale. Avec mes amis, nous allons  créer un think thank et on mettre à votre disposition des fiches sur l’éducation, les infrastructures,  la santé, sur l’économie… On a des cadres ans tous ces domaines qui sont prêts’’», explique Gadio dans une vidéo publié en mai dernier sur youtube.

Tout compte fait, sa réponse n’avait nullement convaincu Abdoulaye Wade.  Lequel n’a pas hésité à  faire savoir clairement à Gadio que c’était une fuite de responsabilités, qu’en vérité Gadio et ses amis préféraient rester dans leur confort Outre-Atlantique plutôt que de rentrer servir leur pays. Une insinuation  qui a titillé le futur ministre d’Etat. Dans la foulée, il dit avoir donné son «accord de principe» à Me Wade sous réserve d’avoir le consentement de son épouse, son père et ses camarades aux Etats-Unis.

Tout ce  beau monde consulté, après moult tractations il cédera à l’appel du nouveau président. C’est ainsi qu’il a été consacré chef de la diplomatie sénégalaise «Ça a été une véritable bataille pour que j’accepte ce poste-là. Parce que pour moi, les gens de la diaspora ne se battent  pas forcément  pour des postes ministériels. Mais ils demandent un  peu de respect, un peu considération et surtout que leurs pays leur montrent qu’ils peuvent être utiles et qu’il a besoin d’eux», estime-t-il.

Pendant 9 bonnes années, sans discontinuer, Cheikh Tidiane Gadio fut donc l’indéboulonnable chef de la diplomatie sénégalaise. A ce titre, il avait battu le record de longévité à son poste sous le magistère du Pape du Sopi. Les autres membres du gouvernement sortaient ou changeaient de portefeuille, de nouveaux y intégraient l’équipe. Mais  Gadio, lui, est resté à son poste jusqu’au 1er octobre 2009. Date à laquelle il cèdera la place à Me Madické Niang. Ses relations avec Wade commençaient à se dégrader à cause de Karim.

 Un sommet exceptionnel de l’OCI

Ministre des Affaires étrangères, M. Gadio devrait interagir  avec 194 pays dans le monde, faire en sorte que le Sénégal  soit en bon terme avec chacun d’entre eux alors même que  certains ne se parlent pas. Et surtout «éviter de dire des bêtises».

Gadio parcourt les capitales du monde, rencontrant et tutoyant les grands de la planète : Hilary Clinton, Ancienne secrétaire d’Etat de l’Administration Obama, Celso Amorim, l’ancien ministre brésilien des Affaires étrangère, etc. Gadio fut surtout le  «magicien» qui a réussi à réunir à Dakar les 13 et 14 mars 2008,  différents pays membres de la Oumma islamique dans le cadre du sommet du XIè sommet de  l’Organisation de la conférence islamique (OCI).

Toujours entre deux avions,  il  partait de Dakar à Tripoli, de Ryad à Koweït city, de Doha à Téhéran, de Ndjamena à Khartoum pour mobiliser les participants. Il réussira même à amener à Dakar, les pays qui se regardent en chiens de faïence. Quelques 5000 participants venus de 57 pays dont 29 chefs d’Etats et de têtes couronnées ont pris part à ce rendez-vous. A l’issu du sommet, il fit adopter au Sénégal la nouvelle charte de l’OCI.

A la fin de cette grand-messe, beaucoup de participants l’avaient félicité d’avoir pu «mener le sommet de main de maître, d’avoir mobilisé  la diplomatie internationale pour réussir un sommet exceptionnelle par la participation des chefs d’Etat, par la qualité des débats», raconte-t-il dans l’émission tv « Sans Détour» de mai 2016.

«Le prince Fayçal en quittant la tribune de l’OCI est venu dire au président Wade, devant moi : – je savais que vous aviez un bon ministre des Affaires étrangères, mais je ne savais pas que vous aviez un magicien. Il a fait un excellent sommet. C’est le meilleur sommet auquel j’ai assisté », rapporte encore le Dr.  Gadio.

Le président Wade lui-même fasciné par le dynamisme de son chef de la diplomatie  l’avait déclaré  meilleur ministre des Affaires étrangère de l’Afrique. Mais bien entendu ça c’était avant. Avant l’équation Karim.

Le coming-out politique

Les relations entre Wade et Gadio se sont désagrégées lorsqu’un «plan secret» de Wade en faveur de son fils, commençait  à se clarifier, selon Gadio. Limogé du gouvernement le 1er  octobre 2010,  Gadio  dit n’avoir appris son départ à travers la télé.

Quelques 10 mois après son départ du gouvernement, en mai 2010, Cheikh Tidiane fait son coming-out politique en lançant le Mouvement politique citoyen (MPCL) car «Luy Jot Jotna !» (Il est urgent d’agir !), Il publie un long manifeste largement relayé par les médias. Pour lui, il n’est pas question de laisser Me Wade imposer son fils à la tête de l’Etat.

Panafricaniste dans l’âme, le Dr. Gadio ambitionne de positionner son mouvement comme le premier parti de la diaspora. Il cherche à l’implanter un peu partout où se trouve les sénégalais à l’étranger. Récemment encore, il a encore rappelé cette ambition. «Nous avons décidé que  le MPCL va se battre pour être  un des premiers  partis de la diaspora sénégalaise dûment implanté partout dans la diaspora. On aimerait qu’on nous appelle un jour le parti de la diaspora, le parti qui représente, le  plus la diaspora», a dit le président fondateur du MPCL.

Le panafricanisme, en fait, c’est le terrain de jeu favori de cet ancien enfant de troupe. Aux affaires, il fait partie des dirigeants qui étaient très déterminés à aller vers les Etats-Unis d’Afrique. Quand il s’agit de défendre l’Unité africaine et le  gouvernement de l’Union, il ne fait aucune concession.  Sur ce plan,  il a souvent été en phase avec les anciens présidents Abdoulaye Wade, Olusegun Obasanjo et Mouammar Kadhafi.

Il s’explique : «Des dirigeants non panafricanistes,  ne vont pas parler du futur de l’Afrique. Ils vont nous fait rêver en faisant croire qu’on peut bâtir l’Afrique sans l’unité. Ce n’est pas possible. Ou bien ils vont parler de l’unité du bout des lèvres et ils vont pratiquer autres chose ».

D’ailleurs Gadio accuse  les chefs d’Etat d’être les principaux obstacles de la réalisation des Etats-Unis d’Afrique et des divers projets continentaux. Il note que les populations africaines et la société civile du continent sont même plus engagés sur ces objectifs que les dirigeants eux-mêmes ne serait-ce que par la mobilité inter Etats le long des frontières coloniales.

Partisan de Kuwamé N’Krumah, Gadio est favorable au  Gouvernement de l’Union en Afrique, à une monnaie unique,  une armée unique africaine,  à la diplomatie commune africaine, citoyenneté  et africaine Banque centrale africaine. Toutes les fois que Cheikh Tidiane Gadio l’occasion, il  encourage les Africains à élire des dirigeants plutôt panafricanistes à l’instar de Wade,  Obasanjo ou Kadhafi.  Le Patron du MPCL constate d’ailleurs avec amertume que ces 3 leaders, aujourd’hui, absents aux affaires, presque aucun président ne parle plus du gouvernement de l’Union ni d’aucun projet continental.

Pour  Gadio, l’Unité de l’Afrique est une question  de survie du   et d’ambition dans les 10, 20 ans à venir si le continent veut faire face aux puissances de demain que sont la Chine,  l’Inde, les Etats-Unis, et Brésil qui dirigeront le monde de demain.

«Chacun d’entre nous est un obstacle pour le développement de l’autre. Vous imaginez que le mali  a 7 frontières. C’est-à-dire que 7 pays empêchent le mali de voir le soleil, la mer, ‘étouffent et l’empêchent de respirer».

La diaspora, un trésor inexploité

L’autre thème favori de Gadio pour une Afrique émergente c’est le retour de la diaspora sur le continent. Ancien résident américain et détenteur d’une Green Card, Gadio est un grand partisan du retour des  cadres africains de la diaspora  sur le continent afin de faire face aux défis du développement. Pour lui, «la diaspora c’est un trésor» dont l’Afrique ne mesure pas l’importance pour son  émergence.

C’est d’ailleurs à  ce titre qu’il avait lancé  avec le président Wade une initiative dans ce sens.  «J’ai développé avec le président Wade de programme cocktail  ou on essayait de faire revenir de compatriote pour qu’ils reprennent le goût du pays,  les senteurs… Qu’ils vivent 3 mois au Sénégal. J’ai eu des cadres comme ça. On les a placés à la Sonatel, on les payait 100 dollars par jour. Parfois c’est en deçà de ce qu’ils gagnaient là-bas.  Il y a des jeunes qui quand ils ont fini, ils ont signé un contrat avec la Sonatel, ils sont allés chercher leurs bagages et sont  revenus »

Pourquoi je n’ai pas le passeport américain 

Constamment soupçonné d’être citoyen américain, cette  question est encore revenue au-devant de la scène ces derniers jours à la suite de son arrestation à New York. Des articles parus cette semaine, font état de ce que Gadio a été naturalisé américain en 2000 en même temps que son fils. Mais en mai dernier, le fondateur de l’Institut panafricain de stratégie (IPS) disait clairement à ses camarades de la diaspora. «Je suis exclusivement de nationalité sénégalaise.

‘Foutanté’ et sénégalaise ou ‘ndar ndar’ et sénégalaise. Ça, je peux, mais pas plus», a-t-il dit avant de dire pourquoi il a toujours refusé de se faire naturaliser américain. «Contrairement  à ceux qui disent que j’ai la nationalité américaine, j’ai toujours pensé à ma viabilité politique,  j’ai toujours refusé de prendre la nationalité américaine. J’ai une Green Card. On ne peut pas avoir aux USA le passeport et la Green Card. Ce n’est pas possible. Comme j’ai ma Green Card en cours de validité, ça règle le problème».

Face à la Gouvernance Macky

Face à la gouvernance Macky, Gadio dit ne pas être dans une posture d’opposition systématique ou de politique politicienne. Si le régime actuel  pose des actes dans le bons sens, le MPCL va applaudir et soutenir. Mais si les décisions du gouvernement vont dans les mauvais sens, le MPCL va non seulement critiquer, mais surtout faire des contre-propositions. In fine, il s’agit de faire «l’opposition constructive», plutôt que de  «l’opposition radicale».

Depuis que Gadio a quitté son poste ministériel, il a adopté une position sur laquelle, il n’a pas fléchi quand il s’agit de se prononcer sur la diplomatie sénégalaise, notamment les relations entre le Sénégal et ses voisins. Maintes fois sollicité par les médias, il dit ne pas vouloir gêner la diplomatie de son pays pour «une question d’élégance».

En revanche, s’il a des avis sur telle ou telle question diplomatique, il préfère les donner autorités gouvernementales à huis clos. Une posture qui rappelle bien celle du président Diouf qui a toujours refusé de se prononcer sur la politique au Sénégal pour dit-il ne pas gêner son successeur d’alors, le président Wade.

Promoteur de l’Institut panafricain de stratégie (IPS), face au terrorisme en Afrique, Gadio préconise la mutualisation des moyens avec une force spéciale qui puisse rendre la pièce de la monnaie aux djihadistes après chaque attaque tel que le font les pays occidentaux.

Je danserai la salsa jusqu’à mes 90 ans

Féru de la musique cubaine, Cheikh Tidiane Gadio connait du bout des doigts  les géants de cette musique tels Abelardo Barroso, Compay Segundo, Pancho El Bravo, Ibrahim Ferrer, Orquesta Aragón, Richard José Fajardo, Eguest qui l’a reçu chez lui à Cuba et qu’il avait prévu d’inviter au Sénégal. Seulement l’intéressé  a quitté ce monde.

«Grand danseur de salsa», Gadio espère qu’il vivra 90 ans et qu’il prendra toujours son « épouse pour  faire un tour de  la salsa  ensemble» et ce, jusqu’à «la fin de ses jours»

Au Sénégal,  Gadio est aussi un fan de certains musiciens comme Laba Sosseh, Sabaly, James Gadiaga, Mar Seck. Gadio à emmener la plus part d’entre eux à Cuba y compris fait soigner certains sur l’île.

Candidat à la présidentielle de 2012 sous la bannière du MPCL, Gadio fait partie de ceux qu’on peut appeler « petit candidat ».  Il a fait un score peu satisfaisant avant de se rallier à Macky Sall au second tour. Mais avec  cette affaire qui lui tombe sur la tête, Cheikh Tidiane Gadio va-t-il pouvoir rebondir surtout sur le plan politique et quelle que soit l’insu de cette affaire de corruption.

Par Noël SAMBOU

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