Pourquoi le plateau du Golan est-il au cœur du conflit entre Israël et la Syrie ?

Les échanges de tirs sont de plus en plus fréquents dans ce territoire initialement syrien et occupé par Israël depuis 1967.

Les tensions entre Israël et la Syrie sont encore montées d’un cran, jeudi 10 mai. Des bombardements israéliens d’une ampleur inédite ont répondu à une dizaine de tirs de roquettes de la Syrie, attribués à l’Iran. Au cœur de cet affrontement, un territoire guère plus grand que le département français du Val-d’Oise : le plateau du Golan, 12 à 25 kilomètres de large, 67 kilomètres de long, seul point de contact entre Israël et la Syrie.

Bordé par le Liban au nord, la Syrie à l’est, Israël à l’ouest, et la Jordanie au sud, culminant à 2 000 mètres d’altitude, il surplombe la vallée du Jourdain et la Galilée israélienne à l’ouest et le plateau de Damas à l’est. Une position hautement stratégique dans une région de conflits, notamment entre Israël et la Syrie, officiellement toujours en guerre.

A qui appartient le plateau du Golan ?

 Il se situait en territoire syrien lorsque le pays accéda à l’indépendance, en 1946. Si Israël en revendique aujourd’hui la souveraineté, c’est parce qu’il a conquis le Golan (en même temps que le Sinaï, la bande de Gaza, la Cisjordanie et Jérusalem-Est) en 1967, à l’issue de la guerre des Six-Jours, lors de laquelle le pays affronta l’Egypte, la Jordanie et la Syrie.

La guerre des Six-Jours, un tournant dans l’histoire israélienne

Israéliens et Palestiniens commémorent, lundi 5 juin, le cinquantième anniversaire de ce conflit armé qui ouvrit la voie au régime d’occupation de la Cisjordanie.

Entre Palestiniens et Israéliens, peu de sujets sont aussi antagonistes que la mémoire de la guerre des Six-Jours, en juin 1967. Ce que les premiers pleurent, les seconds le fêtent. Ce que les uns nomment « occupation », les autres le qualifient de « libération ». La victoire éclatante du jeune Etat hébreu, auquel rien ne semblait résister en ces quelques jours qui modifièrent son destin et portèrent un coup fatal au nationalisme arabe, ouvrit la voie au régime d’occupation, dont on commémore le cinquantième anniversaire.

A compter de 1967, Israël prit le contrôle de l’intégralité de Jérusalem et installa un système militaire en Cisjordanie, dans lequel a prospéré la colonisation avec le soutien des gouvernements successifs.

La guerre éclair

 L’escalade vers le conflit régional se produit au cours du mois de mai 1967. En imposant la fermeture du détroit de Tiran (entre le golfe d’Aqaba et la mer Rouge), l’Egypte bloque la voie d’accès au port israélien d’Eilat. Auparavant, Nasser ordonne à ses hommes de réoccuper le Sinaï, zone démilitarisée depuis dix ans, et exige le départ de la force internationale qui y est déployée.

Une euphorie anti-israélienne gagne vite le monde arabe. Le chef d’état-major israélien, le général Yitzhak Rabin (futur premier ministre), explique au conseil des ministres que le pays n’a pas le choix : il faut attaquer sans attendre, pour ne pas être balayé. Le premier ministre, Levi Eshkol, qui cherchait à s’assurer d’un soutien international, se laisse convaincre.

La supériorité militaire, la finesse stratégique, la rétention d’informations afin de tromper l’ennemi, la qualité du renseignement technique et humain : tout cela explique comment une guerre peu désirée se transforme en triomphe. Le Sinaï, la Cisjordanie, Jérusalem-Est, la bande de Gaza et le plateau du Golan sont conquis.

Des soldats égyptiens capturés par Tsahal, le 6 juin 1967.

Le 5 juin, l’Etat hébreu lance une offensive terrestre et aérienne contre l’Egypte, dans le Sinaï. Les forces jordaniennes entrent dans le conflit et bombardent Jérusalem-Ouest, croyant que les Israéliens plieraient face à la puissance du grand voisin arabe, au sud. Il n’en est rien : les trois quarts de l’aviation égyptienne sont détruits lors d’une attaque surprise à l’aube. Le 6 juin, l’armée israélienne encercle Jérusalem-Est, avant de pénétrer dans la vieille ville le lendemain, avec une facilité déconcertante.

La seule bataille véritable contre les soldats jordaniens a lieu sur la colline des Munitions. L’armée s’empare aussi de la Cisjordanie et avance jusqu’au Jourdain, puis elle prend le plateau du Golan à la Syrie, au nord, après une seule journée de combats lourds. Les Syriens fuient, abandonnant une grande partie de leurs équipements. Le 10 juin, à 18 heures, un cessez-le-feu général est proclamé. La victoire israélienne est totale, les gains de territoire spectaculaires, les pertes humaines faibles (environ 800 hommes) par rapport à celles des pays arabes (20 000).

Jérusalem, le vertige d’une victoire historique

Dans l’euphorie de ce mois de juin 1967, les Israéliens obtiennent un gain inestimable, d’un point de vue religieux, culturel, politique, psychologique : ils se saisissent de l’ensemble de Jérusalem. Un miracle au vu de l’histoire. La ville est coupée en deux depuis la guerre de 1948 et la proclamation de l’Etat d’Israël.

En 1947, pourtant, le plan de partage mis en avant par l’ONU avait proposé un statut international pour la cité. Mais, depuis, la partie ouest se trouve sous contrôle israélien, où se concentrent les lieux de pouvoir comme le Parlement et les ministères ; la partie est, avec la vieille ville et les sites sacrés, aux mains des Jordaniens. La délimitation est la ligne verte de cessez-le-feu.

Le général Moshe Dayan lors de sa première conférence de presse en tant que ministre israélien de la défense, le 3 juin 1967.

Lorsque le ministre de la défense, le général Moshe Dayan, au célèbre bandeau noir sur l’œil gauche, et Yitzhak Rabin lancent la conquête de la partie est de Jérusalem, ils agissent essentiellement de leur propre initiative. Avec une facilité déconcertante, et sans stratégie claire validée par l’autorité politique, leurs troupes pénètrent dans les ruelles de la vieille ville. La séparation entre est et ouest tombe.

Le 6 juin, en conseil des ministres, Menahem Begin, qui sera chef du gouvernement dix ans plus tard, est le plus ardent partisan de cette opération. Il pense aussi à la sémantique, aux réactions internationales probables. « Nous employons constamment le mot conquérir”. C’est correct du point de vue militaire, mais je dirais que la vieille ville est “libérée”. Si cela pose problème, on peut dire que la vieille ville de Jérusalem, la cité de David, se trouve entre les mains des forces armées. »

Les images des soldats touchant le Mur des lamentations, où aucun juif n’avait prié depuis 1948, vont devenir iconiques. Le 10 juin, les quelque 600 habitants du quartier des Maghrébins, situé en face même du Mur, se voient signifier leur expulsion. L’esplanade va être rasée, plus de maisons arabes. De rares photos témoignent encore de ce que fut ce quartier à l’époque. Le 18 juin, Israël annexe 71 kilomètres carrés à l’est, avant d’y étendre sa législation à la fin du mois. Jérusalem est réunifiée.

« Un baril de poudre »

Les archives du conseil des ministres, révélées dans leur intégralité il y a quelques semaines, montrent que le chef de la diplomatie, Abba Eban, était le plus lucide de tous. Le 15 juin 1967, il évoquait un « baril de poudre ». « Nous sommes assis ici avec deux populations, l’une dotée de tous ses droits civiques et l’autre privée de tous ses droits, dit-il. Ce tableau de deux catégories de citoyens est difficile à défendre, même dans le contexte spécial de l’histoire juive. »

Des soldats israéliens dans la vieille ville de Jérusalem, jusqu’ici aux mains des Jordaniens, le 6 juin 1967.

Aujourd’hui, la ville de Jérusalem compte 883 000 habitants, selon les chiffres les plus récents du Bureau central des statistiques. Parmi eux, 552 000 juifs et 331 000 Palestiniens. Ces derniers ne sont pas des citoyens d’Israël à part entière, mais ils paient pour beaucoup la taxe d’habitation à la mairie et bénéficient d’une carte de résident, qui leur permet de travailler et de se déplacer librement dans le pays.

Les nouvelles lignes rouges israéliennes en Syrie et au Liban

Confronté à la montée en puissance de l’Iran et du Hezbollah à ses frontières, l’Etat hébreu met en garde contre l’existence d’ateliers de fabrication de missiles.

En Israël, les services de sécurité dissèquent chaque discours d’Hassan Nasrallah. Celui qu’a prononcé le chef du Hezbollah libanais, dimanche 5 novembre, l’a été avec une attention plus particulière, au lendemain de la démission du premier ministre libanais Saad Hariri, sous la pression de l’Arabie saoudite. « Nous allons agir avec beaucoup de responsabilité, de calme et de sagesse », a prévenu le leader chiite, écartant l’hypothèse d’un affrontement imminent avec Israël.

Les experts s’accordent à dire que ni Israël ni le Liban ne souhaitent une troisième guerre, après celles de 1982 et 2006. Pourtant, le changement de configuration en Syrie, avec la défaite de l’organisation Etat islamique (EI) et la montée en puissance de l’Iran et de son allié libanais le Hezbollah, augmente le risque d’une escalade. « Voir l’Iran à nos frontières, c’est un casus belli, explique au Monde Tzachi Hanegbi, ministre de la coopération régionale, proche de Benyamin Nétanyahou. Nous n’aimons pas les menaces vides. On ne peut juste condamner et fermer les yeux. Mais on ne frappe jamais sans véritable agression venant de l’autre côté. » En 2006, la guerre avait été déclarée après l’enlèvement par le Hezbollah de deux soldats israéliens. Selon M. Hanegbi, la démission récente de Saad Hariri et la mise en accusation publique du Hezbollah peut pousser la milice chiite à davantage de retenue vis-à-vis d’Israël.

« Inacceptable »

L’Etat hébreu lui-même a déplacé ses lignes rouges. Pendant les années de guerre en Syrie, il en observait deux : aucun tir frontalier sur le plateau du Golan touchant Israël ne restait sans réponse ; tout transfert d’armement sophistiqué vers le Hezbollah pouvait être annihilé par ses avions de chasse. Mais « ces lignes rouges ont bougé en raison du changement de dynamique », souligne Yoel Guzansky, chercheur à l’Institut pour les études nationales de sécurité (INSS) : « Il y a d’abord la présence…

Quelle est la situation à la frontière israélo-syrienne depuis cette annexion ?

En 1974, un an après la guerre du Kippour, l’ONU a mis en place une zone tampon sur le Golan entre l’armée israélienne et l’armée syrienne. Des forces des Nations unies étaient chargées de veiller au respect du cessez-le-feu dans cette zone démilitarisée de 70 kilomètres de long. Et la situation y est restée relativement calme durant des décennies, jusqu’à ce que le conflit syrien déstabilise à nouveau la région.

Plusieurs groupes djihadistes, dont le Front Al-Nosra, se sont établis le long de la frontière syrienne avec le Golan, et les affrontements entre l’armée syrienne et les rebelles sont courants. Au point que les forces de l’ONU ont quitté la zone militarisée en 2014 pour rejoindre la zone israélienne, faisant disparaître la zone tampon.

A plusieurs reprises, des tirs de mortier syriens ont atterri sur le plateau du Golan, sans que l’on sache qui les avait tirés. Ils ont presque à chaque fois provoqué des réactions militaires israéliennes : ce fut le cas en 2012, en 2013, en 2014, en 2016, ou encore en 2017.

Israël applique la tolérance zéro face à la hausse des tirs sur le Golan

L’installation du Hezbollah et de l’Iran sur le versant syrien du plateau inquiète, tout comme le renforcement de l’arsenal de la milice chiite

Le plateau du Golan perd peu à peu de son calme. Cette zone montagneuse jouxtant la Syrie, annexée par Israël, a longtemps été pour l’armée un poste d’observation du conflit déchirant le pays voisin. Mais depuis dix jours, l’Etat hébreu a répondu à une vingtaine de tirs provenant de l’autre versant du plateau, et détruit des positions de l’armée syrienne. Ce fut encore le cas, samedi 1er juillet. Israël considère ces tirs comme « non intentionnels » : ils ont été déclenchés dans le cadre d’affrontements entre les forces syriennes et des groupes rebelles disparates, dont Tahrir Al-Cham, la coalition menée par les djihadistes de l’ancien Front Al-Nosra. Ces affrontements n’ont parfois lieu qu’à un ou deux kilomètres du territoire contrôlé par Israël. L’objectif des rebelles était de prendre le contrôle de la ville d’Al-Baath, dans le gouvernorat de Kouneitra.

La tolérance zéro affichée par Israël consiste à ne pas faire de différence entre des projectiles tirés volontairement ou non. Alors que l’organisation Etat islamique (EI) essuie de grandes pertes territoriales, en Syrie comme en Irak, Israël veut déjà se projeter dans la phase suivante, face à une menace chiite jugée inquiétante. « Nous n’avons aucune intention d’entrer dans un conflit, mais je conseille à nos voisins de ne pas nous tester, a déclaré le ministre de la défense, Avigdor Lieberman, dimanche 2 juillet. Nous ne tolérerons aucune présence iranienne sur la frontière et nous continuerons à agir contre cela. »

Tournant militaire et politique

Constatant la montée en puissance iranienne et les moyens militaires inédits dont dispose son affilié libanais, le Hezbollah, l’Etat hébreu tient à rappeler ses lignes rouges, quitte à abandonner la discrétion dont il a fait preuve au sujet de ses opérations en Syrie. Le 24 juin, après le tir de plusieurs projectiles du Golan syrien, les forces armées ont même diffusé sur Twitter une vidéo montrant leurs frappes,…

Pourquoi Israël veut-il conserver la maîtrise du plateau du Golan ?

Contrairement à la Cisjordanie palestinienne, le plateau du Golan n’a aucune signification particulière dans la religion juive, son occupation n’a donc aucune dimension religieuse.

Le premier argument est militaire. Avant sa colonisation, le Golan représentait une véritable forteresse syrienne. Durant la guerre israélo-arabe de 1948-1949, l’armée syrienne s’y était repliée et y lançait des attaques de positions israéliennes. Elle y avait installé une unité de tireurs d’élite, des radars permettant de détecter les avions militaires israéliens et plusieurs installations militaires. Sa conquête était une nécessité défensive aux yeux d’Israël.

Le Golan est ensuite devenu un atout offensif, puisque Israël dispose notamment d’une station d’écoute au sommet du mont Hermon, au nord du Golan, à seulement une soixantaine de kilomètres de la capitale syrienne, et peut y déployer ses forces.

lemonde.fr

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