Pourquoi les avocats portent-ils une robe ?

À quoi bon porter une robe pour plaider ? Retour sur l’histoire de cet accessoire indissociable du plaideur, le costume d’audience que revêt l’homme de loi.

Pourquoi, diable, les avocats portent-ils la robe ? À cette question, Sacha Guitry répondait avec humour que « les avocats portent une robe pour savoir mentir comme les femmes ».

Plus sérieusement, si le port de la toge noire relève d’abord d’une obligation réglementaire, d’où cette tradition vient-elle ?

Du vêtement religieux à la robe d’avocat

Le fondement légal de cette obligation vestimentaire n’est pas si vieux que cela : il trouve sa source dans l’article 3 de la loi du 31 décembre 1971 : « Les avocats sont des auxiliaires de justice, qu’ils prêtent serment en ces termes : 

Je jure, comme avocat, d’exercer mes fonctions avec dignité, conscience, indépendance, probité et humanité. Et, qu’ils revêtent dans l’exercice de leurs fonctions judiciaires le costume de leur profession. » Mais, s’il a fallu attendre les années 1970 pour voir cette pratique codifiée en bonne et due forme, la robe est en fait le signe distinctif des hommes de loi depuis le XIIIe siècle.

À l’époque, la justice est de droit divin et les avocats se composent essentiellement de membres du clergé qui plaident habillés de leur soutane. La présence de 33 boutons, qui représentent l’âge du Christ à sa mort, témoigne également de ce passé ecclésiastique. Aujourd’hui dissocié de ce passé clérical, le port de la robe souligne l’autorité qui s’attache au service de la justice.

La robe permet dans le même temps d’offrir une égalité d’apparence entre les avocats et rappelle que la justice n’est pas seulement une affaire administrative mais, plus profondément, qu’elle « permet de distinguer le bien du mal », souligne André Damien dans le chapitre qu’il consacre au costume professionnel dans Les Règles de la profession d’avocat .

Cette fonction toute particulière du costume judiciaire interdit à ses propriétaires d’en faire usage en dehors des tribunaux ou de manifestations particulières telles que l’enterrement d’un confrère ou lors de la prestation de serment d’un jeune avocat. Il est ainsi formellement interdit de recevoir un client ou de rentrer chez soi vêtu de sa robe d’audience. 

De la robe à traîne à l’ourlet à mi-mollet

Au fil des ans, la robe a également raccourci. Si, aujourd’hui, son ourlet tombe à peu près à mi-mollet, au Moyen Âge, la robe était agrémentée d’une traîne, symbole de puissance qui forçait ceux qui suivaient dans le cortège à garder leurs distances, par respect mais également pour ne pas venir chuchoter à l’oreille de l’homme de loi au risque de trébucher sur la traîne.

Aujourd’hui, la tradition veut que les avocats replient (sauf enterrements d’un confrère) cette traîne, montrant que, « malgré leur dignité, ils ne sont que des auxiliaires de justice ». Sous l’Ancien Régime, la profession d’avocat est essentiellement occupée par la noblesse qui aime « porter la robe ». Assimilé au pouvoir royal, le port de l’habit d’audience sera en conséquence supprimé au lendemain de la Révolution française. Il faudra attendre Napoléon pour voir l’usage rétabli, avec de nouvelles règles pour les décorations et accessoires.

Depuis 1971, le costume de l’avocat se compose d’une robe, de boutons, d’un rabat blanc et d’une épitoge, agrémentée pour les occasions solennelles de gants blancs et d’un nœud papillon blanc. Tombée en désuétude, la toque désigne à présent la case dans le vestiaire des avocats parisiens. Cet abus de langage et en fait le reflet d’une pratique : jusque dans les années 1970, ils communiquaient leurs pièces dans le carton de la toque.

Le nom est resté.L’épitoge est (comme son nom l’indique) la bande de tissu portée par-dessus la toge au niveau de l’épaule, qui distingue les avocats parisiens des autres. Ces derniers portent, en effet, « l’épitoge veuve », c’est-à-dire dépourvue d’hermine (et désormais de lapin, l’hermine étant une espèce protégée). La légende veut que cette « coquetterie parisienne » marque le deuil de Malesherbes, principal avocat de Louis XVI, qui fut guillotiné pour avoir défendu son client.

8 000 euros pour la robe de maître Mitterrand

Le processus de fabrication de la robe noire est particulièrement rigoureux. Il faut cinq mètres de tissu et une journée et demie de travail pour confectionner une robe avec les effets de manches et plis dans le dos. Les couturiers travaillent à la main et réalisent minutieusement les « fameux plis canons d’orgue » que l’on trouve sur le haut des manches et au milieu du dos, pris dans l’encolure. La robe étant réalisée sur mesure, son coût varie entre 900 et 3 000 euros selon la matière et hors demande extraordinaire. Cette somme semble tout de même un peu moins élevée lorsque l’on sait que la durée de vie du costume d’avocat est d’en moyenne quinze ans.

Chaque génération imprègne davantage ses goûts et modernise à sa façon la robe. Les matières souples et fines telles que la laine froide et les tissus en microfibre ont les faveurs des jeunes avocats. Les femmes, qui représentent 52,6 % de la corporation, n’hésitent pas à faire doubler l’intérieur de couleurs poudrées pour féminiser l’ensemble tandis que certains demandent à faire broder les initiales des proches qui se sont cotisés pour payer le premier habit. Il est également fréquent de faire coudre un morceau de la robe de ses ancêtres dans la doublure intérieure pour honorer leur mémoire. Les plus technophiles demandent à faire ajouter des poches adaptées aux tablettes, smartphones et autres gadgets dernier cri qui appuient désormais les orateurs dans leurs plaidoiries.

La symbolique de la robe est si forte qu’elle est source de spéculations parmi les héritiers spirituels. C’est ainsi que maître Éric Dupond-Moretti plaide vêtu de la robe de son mentor, maître Alain Furbury. En 2008, la robe Cerruti bordée d’hermine de François Mitterrand s’est envolée à près de 8 000 euros aux enchères. Achetée par maître Karim Achoui, ce dernier en aurait finalement fait don à un autre confrère, maître Szpiner. Le regretté maître Olivier Metzner, connu pour sa collection de robes, était, quant à lui, un des meilleurs clients de la Maison Bosc, installée boulevard du Palais à Paris, qui confectionne depuis 1845 les costumes d’audience les plus prestigieux.

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