PRESIDENT SALL, SI VOUS PERMETTEZ… PAR ABDOULAYE ROKHAYA WANE, Parlons au secteur privé

ABDOULAYE ROKHAYA WANEEntre les montants visés à l’attrait  des investissements nécessaires au développement du secteur  privé et le rythme des réformes  pour améliorer le climat des affaires, peu attractif à l’investissement, il y a un décalage aussi immense que le désert du Sahara. Pourtant, dans le monde développé et les pays émergents, la protection et l’expansion de l’entreprise fait partie du code génétique du développement.

Le secteur privé fait partie du code génétique du développement
Sans vouloir réveiller  un débat d’idéologies déjà ensevelies, une donnée fondamentale est que dans l’économie de marché,   l’Etat ne peut faire ni sérieusement, ni efficacement du développement, sans faire de la santé et de l’essor de  l’entreprise la trame de son exercice de planification et d’exécution des politiques cruciales de transformation économique et sociale.  L’organisation non gouvernementale, Swisscontact, prend la pleine mesure de l’enjeu : « On diminue la pauvreté en créant des emplois et générant des revenus pour les populations pauvres. On y parviendra uniquement en développant des entreprises. Peu importe si ce sont des entreprises internationales ou des PME locales qui s’y attèlent, soient elles informelles».
Le Rapport sur le développement dans le monde 2005 décrit bien le rôle central du secteur privé dans le développement : « L’entreprise privée est au cœur du processus de développement. Mues par la recherche de profit, les entreprises, quelle que soit la catégorie à laquelle elles appartiennent, depuis les agriculteurs et les microentreprises jusqu’aux industries manufacturières locales et multinationales de l’économie informelles – investissent dans des nouvelles idées et des nouvelles installations qui renforcent les fondements de la croissance économique et de la prospérité. Elles fournissent plus de 90% des emplois, offrant aux agents économiques la possibilité de mettre leurs talents en pratique et d’améliorer leur situation. Elles produisent les biens et services nécessaires pour assurer l’existence des populations et améliorer leur niveau de vie. Elles sont aussi la principale source des recettes fiscales, permettant ainsi d’assurer les financements publics nécessaires pour la santé, l’éducation, et d’autres services».
La mentalité de fonctionnaire irrigue le système nerveux de l’Etat
C’est cette fonction vache à lait qui cristallise l’intérêt de l’Etat pour le secteur privé. Pendant des années, les industries laitières du Sénégal qui investissent, créent des emplois, développent l’élevage et rachètent la production des éleveurs locaux, ont mené une bataille épique avec les services de l’Etat pour qu’on arrête de les taxer à 29% au même titre que n’importe quel commerçant l’importateur de lait végétal en poudre. C’est comme si, la « mentalité de fonctionnaire » qui irrigue le système  nerveux de l’Etat du Sénégal ne voit dans les acteurs du secteur privé que des voleurs qu’il faut taxer à tout crin. La remarquable performance des recettes fiscales obtenues entre 1995 et 2010, période pendant laquelle, il n’y a eu ni augmentation de la richesse des entreprises, ni investissements privés majeurs, donne une parfaite illustration de l’état d’esprit sur le secteur privé.
Sur cette période, les recettes budgétaires du Sénégal sont passées de 366 milliards de FCFA en 1995 à 888 milliards en 2005, pour atteindre 1250 milliards en 2010, soit une croissance annuelle moyenne de près de 9%, l’essentiel de ces revenus étant des recettes fiscales. Pour atteindre pareil résultat, l’Etat a dû exercer une énorme pression fiscale sur les personnes et les entreprises, car, leurs revenus ont parallèlement beaucoup moins progressé. Pourquoi alors, l’Etat du Sénégal ne deviendrait-il pas plus conséquent en l’aidant à se développer et profiter  pleinement des possibilités que peut générer un secteur privé vigoureux ? Devons nous considérer que c’est parce que le pays n’a pas les compétences et ne dispose pas des capitaux nécessaires pour aider au développement des entreprises et répondre aux besoins de développement ?
L’Etat efficace est le complément d’un secteur privé dynamique
La réponse est oui si on se réfère au Professeur Bonnie Cambell de l’université du Québec à Montréal selon qui : «  les investissements dans le secteur privé ne se traduisent à eux seuls par le développement socioéconomique durable. En effet, il n’y a aucun exemple historique au monde de croissance et de développement socioéconomique durables et de réduction de la pauvreté réalisé grâce à des investissements privés, en l’absence de politiques et d’interventions de l’Etat appropriées et nécessaires pour planifier, réglementer et aiguiller ces investissements en vue d’atteindre ses propres objectifs de développement ».
L’Inde, la Malaisie, la  Chine et la Corée du Sud ont fait sortir des centaines de millions de personnes de la pauvreté, non pas grâce à l’aide publique au développement, mais bien par suite de leur croissance économique soutenue, durable et à grande échelle. D’ailleurs, l’OCDE indiquait au début de l’année 2012 que l’aide au développement versée par les principaux pays donateurs aux pays en développement qui totalisait 133,5 milliards de dollars a fléchi de 2 ,7% en 2011 par rapport à 2010.
Pendant ce temps, les envois d’argent des émigrés à leurs pays d’origine  conjugués aux investissements étrangers directs vers les pays en développement, font du secteur privé la plus grande source de financement des activités de développement. Une étude du Center for Strategic and International Studies (CSIS) des Etats-Unis démontre qu’en 2009, le budget mondial de l’aide public au développement du Canada était de 5 milliards de dollars, tandis que les envois de fonds du Canada ont totalisé 12 milliards de dollars et l’investissement direct étranger du Canada dans les pays en développement était de 120 milliards de dollars, la même année.
Le secteur privé est la source du financement du développement
Ce changement de cap majeur dans le financement du développement est confirmé par l’USAID dans le cadre d’une analyse semblable des flux monétaires internationaux dans la perspective américaine, qui précise que : « dans les années 1960, les flux de ressources américaines vers les pays en développement se situaient à 5,1 milliards de dollars répartis entre 71% du secteur public et 29% du secteur privé. Cette répartition a changé du tout au tout. La part de l’aide au développement n’atteint maintenant qu’environ 17%, alors que la contribution du capital privé culmine à 83% ». Dans le cas particulier des Etats Unis, même les fonds accordés aux pays en développement par des organisations caritatives privées (évalués à 39 milliards de dollars) ont dépassé le budget de l’aide publique (évalué à 30,4 milliards de dollars) en 2010.
Que fait le Sénégal, qui a des besoins énormes de financement, pour orienter chez lui une part de ces flux financiers privés qui vont vers les pays en développement? Pourquoi l’Etat ne bâtit pas avec le secteur privé et la société civile des stratégies de captation de ces flux destinées à promouvoir des projets qui visent des objectifs commerciaux et de développement ?
Au Canada, le gouvernement, en bon gestionnaire, a anticipé sur les conséquences de ces changements et a  confié au Comité permanent des affaires étrangères et du développement du Parlement canadien le mandat de lui produire un Rapport sur le rôle du secteur privé dans le développement international pour stimuler la croissance inclusive. Un exercice sérieux au auquel, le Comité a convié toutes les catégories de dirigeants d’entreprises , des chercheurs et des sommités du monde, avant de déposer, en novembre 2012, son rapport, qui fait désormais office de bible du Canada en matière de développement international. C’est avec ce sérieux qu’on aimerait voir les dirigeants du pays travailler de façon déterminée au développement du secteur privé.
Le secteur privé national doit prendre de la hauteur
Mais, faudrait-il encore que notre secteur privé national soit à la hauteur. Malgré les efforts entrepris depuis fort longtemps, le Sénégal n’a pas encore développé un  secteur privé moderne digne de ce nom. La domination du secteur informel et de l’activité de commerce n’offrent pas de grandes possibilités d’emplois, ni de cadre optimal de développement des compétences, des technologies et des savoirs faire. Avez-vous déjà remarqué que les plus grandes fortunes dans ce pays reposent non pas sur la production, mais sur la rente. Avez-vous déjà entendu dire que telle personne est rendue riche grâce à son usine, à sa ferme agricole, à ses poulaillers ou sa société en bourse ? Non ! Par contre, vous entendrez souvent dire telle personne est rendue riche, grâce à  tel contrat de l’Etat ou tel passe droit.
Sans caricaturer, les représentants les plus audibles du secteur privé sont ceux qui bâtissent leur fortune sur la base des accointances politiques avec les régimes en place. Mais les vrais entrepreneurs,  on ne les voit et ne les entend nulle part. Qui reconnait la tête de Mame Mor Fall de Générale d’Entreprise, de Bagore Bathily de la Laiterie du Berger ou d’Alioune Sow de CSE, pour ne citer que ceux là ? Qui connait les Sénégalo libanais capitaines des industries locales ou les dirigeants des filiales de société françaises créatrices de richesses chez nous ? Le temps est venu pour ces forces du secteur privé national qui ont toute la légitimité économique d’intervenir dans le débat public de mettre, en intelligence d’action avec l’Etat, leurs compétences et leurs réseaux  au service du développement du pays.
L’Etat et le secteur privé doivent former Team Sénégal
C’est ce tandem que réussit  bien la Chine avec ses entreprises, au point que, les entreprises sénégalaises du secteur des BTP se plaignent de la concurrence chinoise sur leur propre  marché. La Chine applique une stratégie ciblée en Afrique selon laquelle, elle ne construit pas uniquement des infrastructures en échange de l’utilisation des terres agricoles ; elle ouvre, en outre, des débouchées pour ses produits industriels.
Cette stratégie d’action pour ne pas dire cette connivence donne de notables retombées en Chine puisque, selon les statistiques officielles chinoises, les entrepreneurs chinois établis à l’étranger sont les principaux investisseurs du pays : leurs apports constituant 70% de l’investissement direct étranger et a récemment dépassé 50 milliards de dollars. Une telle performance requiert  un Etat efficace qui est le complément nécessaire au secteur privé.
Ces politiques et institutions résultant des interactions entre l’Etat, le secteur privé et la société civile, se construisent à partir de compromis consentis par les diverses parties. Si l’Etat s’est engagé à mettre l’entreprise au cœur de ses politiques de croissance, il revient au secteur privé de proposer des mécanismes d’interaction permettant l’articulation opérationnelle de ces engagements publics car, il est établi que le gouvernement seul ne peut créer un secteur privé doté d’une culture d’entreprise. Il peut y contribuer ou l’entraver. Pour y contribuer il doit mener de vastes réformes économiques et instaurer un climat des affaires dynamiques pour les entreprises.
L’Etat doit se servir, sans retenue, du secteur privé comme levier
L’Etat doit se servir du secteur privé comme levier au service du développement. Combien de fois l’Etat du Sénégal a-t-il demandé  au secteur privé de l’accompagner dans ces négociations avec  des partenaires publics ou privés extérieurs afin de disposer des meilleures compétences locales pour transiger ? Comment faire pour que les avantages possibles des apports du secteur privé soient optimisés de manière à contribuer à l’obtention de résultats au chapitre du développement économique ? Quelle disposition fiscale l’Etat pourrait-il prendre pour encourager les acteurs du secteur privé à ristourner à la communauté une partie de leurs profits dans des œuvres philanthropiques, comme aux Etats unis où la contribution des organisations caritatives privées au développement international est supérieure au total de l’aide public du gouvernement ?
La liste est longue et le menu des discussions avec  le président SALL pourrait commencer par les mécanismes d’interaction à établir avec le secteur privé dans une approche et une méthodologie  totalement différentes du cadre  consultatif des rapports de l’Etat avec les organisations patronales.
Abdoulaye Rokhaya WANE,
Stratégiste
Président du Think Tank Leadership Afrique

Abdoulaye Rokhaya WANE

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