PRESIDENTIELLE 2019 :COMMENT LA RÉGION DE ZIGUINCHOR EST TOMBÉE ENTRE LES MAINS DE OUSMANE SONKO

L’un des faits marquants de l’élection présidentielle du 24 février dernier est incontestablement l’écrasante victoire de Ousmane Sonko, le leader du Pastef, dans la région de Ziguinchor, jusque-là considérée comme une chassée gardée de la coalition BBY. Tous les trois départements de la région ont été raflés par la coalition ‘’Sonko président’’ qui s’est imposée jusque dans les plus petits hameaux de la région de Casamance. Aucune com- mune de la région n’a échappé à la razzia. C’était comme un ouragan tropical.
En triomphant dans la région naturelle de Casamance le dimanche 24 février dernier, Ousmane Sonko a balayé comme un fétu de paille la kyrielle de responsables de la coalition présidentielle originaires des départements de Ziguinchor, Bignona et Oussouye. Parmi ces responsables, on peut citer à savoir Benoit Sambou (président de la Commission pour la dialogue des territoires), Doudou Ka (DG du Fon gip), Robert Sagna (ancien ministre, ex-maire et M. Casamance de l’actuel Président mais aussi leader du parti RSD), la ministre Aminata An- gélique Manga, le recteur de l’Uni- versité Assane Seck, Kourfia Diawara, le ministre Souleymane Jules Diop, Amy Tamba, Ibrahima Mendy, directeur de l’Agence nationale des statistiques agricoles, Mamadou Diombéra du CROUZ, l’ex-ministre Aly Aïdar, les députés Demba Keïta et Rama Diatta, les hauts conseillers des collectivités territoriales Ibrahima Badji, Awa Diop, Ibrahima Diédhiou et Mama- dou Diallo, Alphonse Boyer, le président du Conseil d’administration de l’Ageroute, Ansou Sané Dg de l’An- rac, le président du conseil départe- mental Fiacre Coly et l’allié Abdoulaye Baldé de l’Ucs (Ziguinchor), Mamina Camara, président du conseil départemental de Bignona, le maire Mamadou Lamine Keïta, le ministre maire Moustapha Lô Diatta, les députés Léopold Yancouba Coly et Gnima Goudiaby, le ministre conseiller Abdoulaye Badji (Bignona) et le député Aimé Assine, le maire Edouard Lambal, le maire de Diembéring Tombon Guèye, le président du PPDC Sékou Sambou, le président du conseil département Sénéy Diatta (Oussouye), les hauts conseillers Pascal Ehemba et Kana Diallo (Oussouye). Tous ces gens qui bénéficient de responsabilités étatiques ou locales ont été balayés dans leurs circonscriptions respectives , alors que la coalition présidentielle considérait que la victoire était juste une simple formalité ici tellement les responsables locaux de l’APR et les alliés étaient sûrs d’eux. Leur optimisme était fondé d’abord sur ce qu’ils appellent ‘’les grandes réalisations’’ du président Macky Sall en Casamance dont la route Ziguinchor-Kolda-Vélingara, le pont de Farafegny en Gambie, les boucles des Kalounayes, du Blouf, du Boudié, les projets (oui, projets !) de ponts de Ziguinchor, de Baïla, de Diouloulou ou de Katakalousse, les nouveaux bateaux sur l’axe Dakar-Ziguinchor et la réduction des tarifs, le nouvel avion, les mesures prises pour booster le tourisme… Surtout, surtout, estiment les responsables de la majorité présidentielle, Macky Sall a ramené la paix en Casamance. Et pour charmer les électeurs, ils égrenaient partout ces réalisations et déclaraient que le meilleur est à venir. Donc, pour eux, il n’y avait pas de doute, la victoire ne pouvait pas leur échapper.
Leur conviction de gagner la région a été renforcée encore par la décision inattendue de Abdoulaye Baldé, le leader de l’Ucs (Union centriste du Sénégal) de renoncer à sa candidature pour soutenir celle du président Macky Sall. Autrement dit, de transhumer. La victoire était d’autant plus certaine selon les dirigeants de Benno Bokk Yaakar (BBY) que les suffrages obtenus par le maire de Ziguinchor et ceux à leur actif, lors des législatives, étaient de 40 000 voix contre seulement 4 000 pour Ousmane Sonko qui venait donc très loin derrière. Donc mathématiquement, le match était plié d’avance dans leurs calculs. Et avant le maire de Ziguinchor, Abdoulaye Baldé, certains de ses lieutenants de la région, et pas des moindres, comme le maire de Diembéring Tombon Guèye, Sény Diatta, le président du Conseil départemental d’Oussouye et presque tous leurs militants avaient rejoint l’APR avec toutes leurs bases. A Bignona aussi, le maire Mamadou Lamine Keïta avait transhumé pour rallier BBY avec armes et bagages. Et les nombreuses foules drainées, lors du passage de Macky Sall, pendant la campagne électorale à Ziguinchor qui a été la seule localité, à l’intérieur du pays, où il a passé deux nuits leur ont davantage donné de l’assurance. Hélas pour eux, à l’arrivée, au soir du 24 février, il y a eu cette déroute qui continue à faire spéculer tous les observateurs et autres analystes politiques.
En fait tous se demandent qu’est- ce qui a fait terrasser le géant BBY à Ziguinchor par Ousmane Sonko qui, pourtant, n’a pratiquement pas fait de campagne dans la capitale régionale. Il y a certains habitants ici qui ne le connaissent que par la télévision. Il n’avait jusqu’à un temps récent que peu de popularité, pour preuve, il n’avait obtenu que 5 000 voix dans l’ensemble de la Casamance naturelle, lors des législatives de 2017.
La responsabilité des responsables locaux pointée du doigt

Pour certains, la première raison est que les responsables locaux ne se sont pas déployés comme il se devait sur le terrain pendant la campagne, estimant que la victoire était déjà en poche compte tenu de ce qui a été cité plus haut. Donc, ils n’ont pas suffisamment investi les moyens reçus dans la campagne. Il y a aussi le fait que Robert Sagna, qui faisait toujours gagner la coalition BBY à Ziguinchor, ne s’intéresse presque plus à la politique, cela a considérablement découragé ses militants. Certains de ses lieutenants ont rejoint le camp d’Ousmane Sonko. Mamadou Lamine Sagna, jusque-là responsable local des jeunes de Robert Sagna, est de ceux- là. Il a rejoint le camp de Sonko et est devenu l’un des principaux collaborateurs du président du Pastef à Ziguinchor.
La deuxième raison, c’est que beaucoup de Casamançais ne savaient pas que leurs régions étaient les plus pauvres du pays. Kolda est par exemple la région la plus pauvre du pays avec un taux de pauvreté qui tourne autour de 60,6 %. Et Ousmane Sonko, lors de son passage en Casamance, a explicité cela. Ce qui a créé une véritable onde de choc chez les populations qui se sont dit que Macky Sall ne fait rien en Casamance contrairement à ce qu’on leur fait croire. Cela a réveillé en eux un sentiment d’injustice sociale qui continue depuis des décennies, ainsi il fallait profiter de cette élection pour exprimer leur colère, sanctionner le pouvoir.
La troisième raison est apparemment liée aux nombreuses transhumances de responsables d’autres obédiences politiques de la région qui ont rallié en cascade le camp présidentiel à quelques encablures de l’échéance du 24 février. Or, de manière générale, les Casamançais n’aiment pas la transhumance politique, ils considèrent les transhumants comme des gens qui manquent de conviction, à la limite ils les perçoivent comme des traitres. Pour certains, les transhumants ne cherchent que leurs intérêts et non le bien-être des populations qu’ils prétendent défendre. Ainsi, les transhumants comme Tombon Guèye ou le maire Abdoulaye Baldé ont été sanctionnés par leurs propres militants qui ont voté pour Sonko. Donc, leur ralliement n’a pas apporté une plus-value à BBY. Au contraire ! Pour preuve, Baldé a perdu à Ziguinchor le grand centre d’Ahmath Barry (11 bureaux de vote) qui était sa chasse gardée depuis des années et Tombon a été balayé au Cap-Skirring, principal réservoir électoral du département d’Oussouye et qui était jusque-là sous son contrôle.
La détermination des jeunes, une explication de la victoire de Sonko
L’autre facteur, et c’est peut-être l’un des plus déterminants de la victoire de Ousmane Sonko à Ziguinchor, c’est la détermination des jeunes. Aussi bien dans les grandes agglomérations comme Ziguinchor ou Bignona que dans les villages, les jeunes ont sonné la mobilisation pour soutenir le candidat de la coalition ‘’Sonko président’’. Ils n’ont pas attendu l’arrivée de moyens venant de leur candidat, c’est eux-mêmes qui se sont cotisé pour battre campagne dans leurs localités respectives. Même les tee-shirts qu’ils portaient, à l’occasion des rencontres, c’est eux qui les confectionnaient. Sur un autre plan, ils ont influencé leurs papas et mamans pour que tous votent en faveur de Sonko. A cela se sont ajoutées les consignes des Casamançais de la diaspora qui ont tous demandé à leurs familles de voter pour Sonko. Ces facteurs ont été déterminants dans la victoire de Sonko qui a bénéficié également d’un apport non négligeable de l’ancien député Abdou Sané qui a toujours joué le rôle de chargé d’élections durant toute sa carrière politique. Ce dernier a mené un travail scientifique sur le fichier électoral au niveau de Ziguinchor commune pendant des semaines avant le scrutin. Cela lui a permis de répertorier l’électorat au niveau des grands centres de vote de Ziguinchor comme Landing Tamba, Ahmath Barry, Boucotte Sud ou François Ntap. Il avait même annoncé la victoire de Sonko au niveau de ces centres des semaines avant le scrutin.
La frustration des jeunes à qui on promet des emplois qui ne viennent jamais a aussi permis Sonko de gonfler son électorat. Pendant la campagne électorale, souvent on entendait des jeunes marteler que les responsables politiques de cette région ont longtemps berné les populations, indiquant qu’ils s’investissent en politique pour leurs seuls intérêts, eux et leurs familles. ‘’Aucun casamançais n’a pu émerger grâce aux responsables politiques locaux, depuis les indépendances, c’est toujours les mêmes discours, les mêmes tromperies, les mêmes arnaques’’, ou ‘’chaque jour, on nous annonce des programmes de financements de jeunes, mais aucun des projets que nous déposons ne bénéficie de financement’’, entendait-on souvent chez les jeunes qui estiment souvent chez les jeunes qui estiment que le temps est venu de se débarrasser de ce système comme le réclame Ousmane Sonko. Aussi, ils ont décidé de voter pour ce dernier afin de mettre fin à tout ce qu’ils dénoncent.
A Bignona, l’enjeu du zircon et la sortie malheureuse de Cissé Lô
Dans le Bignona, le sujet lié au projet d’exploitation du zircon de Niafrang a également joué en faveur de Sonko. En fait, c’est un secret de polichinelle, la plus grande par- tie de la population de la région et de ce dé- partement en particulier est opposée à ce projet et quand les jeunes de Diouloulou et leurs supporters se battaient pour empêcher ce projet, tous les responsables politiques de la région ont brillé par leur silence jugé coupable. Mieux, certains politiciens de la région soutiennent l’entreprise australienne Astron qui a gagné le permis d’exploitation. Ils remuaient même ciel et terre pour que l’exploitation se fasse bien que cela al- lait entrainer la destruction de plusieurs villages, rizières et champs, dans toute la façade maritime. Plus grave, tout le Diouloulou pourrait être englouti par les vagues de l’océan. Seul Ousmane Sonko et l’ancien député Abdou Sané s’étaient levés pour dire non à ce projet. Leur opposition à ce projet a pratiquement fait que toutes les populations de Bignona ont soutenu la candidature de Sonko sans même le connaitre, considérant que s’il est élu, on ne parlera plus de ce projet.
L’Association des étudiants ressortissants de Bignona à l’université de Dakar, qui compte des centaines de membres, s’est rangée derrière le leader du Pastef dès qu’il a manifesté son intention de briguer le fauteuil présidentiel et ses membres ont battu campagne pour lui dans tous les coins et re- coins de ce département. C’est eux pratiquement qui ont fait parrainer sa candidature dans tous les villages de façon bénévole. En somme, il y avait une volonté de sanctionner le camp présidentiel dans ce département où les responsables de la coalition BBY sont perçus comme des responsables au service de leurs propres intérêts. La malheureuse sortie du député de l’APR Moustapha Cissé Lo qualifiant les militants et sympathisants de Ousmane Sonko de « rebelles » a été également très mal perçue par les populations de la région. Cette sortie a unanimement heurté la conscience des Casamançais et certains lui ont répondu dans les urnes en votant massivement pour le leader du Pastef. Donc, contrairement à ce que certaines thèses que des soi-disant spécialistes essayent de défendre, la victoire de Sonko à Ziguinchor est loin d’être ethnique. Pour preuve, il a gagné largement à Ziguinchor où les Diolas sont loin d’être majoritaires. Il a gagné certaines localités de la Moyenne Casamance comme Bounkiling où résident très peu de Diola tout comme à Goudomp où presque tous les résidents sont ba- lantes, d’où l’appellation ‘’Balanta- Kunda’’.
Après la lourde défaite, presque tous les lieutenants de Macky Sall de la région sont portés disparus, il est impossible de les voir dans les rues de Ziguinchor ou les avoir au téléphone. Un ministre très mal en point indique que le peuple casamançais a trahi Macky Sall comme s’il y avait un pacte signé entre le président et ce peuple.
Aujourd’hui, Ousmane Sonko est devenu le maître au niveau de cette région en dépassant la coalition présidentielle de plus 40 000 voix et telles que se dessinent les choses, il semble avoir signé un long bail avec les populations de cette région qui croient en son discours politique.

Le Témoin

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