PROSTITUTION, PROPAGATION DU VIH SIDA ET RELIGION QUAND LE DISCOURS RELIGIEUX FREINE LA RIPOSTE

Considérées comme des moins que rien la plupart du temps, les Professionnelles de sexes (Ps) sont généralement rejetées par leur entourage et par le personnel sanitaire.  Un rejet encouragé par le discours de certains religieux qui préconisent l’éloignement de cette catégorie de personnes. Mais «ceux qui les fuient le jour viennent les voir la nuit», nous font savoir ces dernières, sans protection aucune. Or 18,5% de ces Ps sont séropositifs et exposent leurs clients à des risques.

Dès lors, lutter contre le sida revient à un vœu pieux quand on s’évertue à rejeter ces personnes en les privant d’une prise en charge médicale. Dans cette enquête réalisée par Sud quotidien, des religieux, musulmans ou catholiques, soutiennent qu’aucune religion ne cautionne la prostitution. Toutefois, ils estiment que les religions ne disent pas non plus «qu’il faut les bannir, mais plutôt leur tendre la main pour une repentance». 

Pointées du doigt par la société, nombre de professionnels du sexe (Ps) vivent leur mise au ban en silence. Mais elles sont sûres d’un fait. Parmi ceux qui les dénigrent le jour, nombreux sont ceux qui viennent taper à leur porte la nuit. A Dieuppeul, près du restaurant «Chez Iba» où elle opère, M. Ndiaye, la trentaine, teint clair, visage un peu arrondi, ne cache pas son dépit: «ces gens qui nous critiquent ne sont pas meilleurs que moi. Ils sont pires. Brandir le Coran pour nous dénigrer, c’est facile.» Comme pour dire le commun des mortels parle de choses qu’il ne maîtrise pas.
 
A Grand-Yoff, le même discours revient. «C’est un choix que nous avons fait d’être Ps, mais c’est faute d’autre solution qu’on s’y est engagé. Malheureusement, la société nous rejette. Même dans les structures sanitaires où on va pour une prise en charge médicale on est mal accueilli. Sans compter le discours religieux qui joue un rôle déterminant dans ce rejet…», détaille Arame Sèye. 

Etre Ps, selon elle, c’est souvent le dernier choix pour s’en sortir après qu’on a tout essayé. Pour beaucoup, c’est la seule manière d’avoir de quoi entretenir la famille quand on vit seule. D’autres évoquent les études qui coûtent cher. Bref, toutes déclarent qu’il arrive un moment où la morale se heurte aux exigences de la vie.
 
QUAND LA MORALE SE HEURTE AUX EXIGENCES DE LA VIE
 
Plusieurs quartiers de Dakar sont réputés pour leurs maisons closes. Des endroits où l’entourage déplore une situation à laquelle il fini par s’habituer. «Nous habitons avec elles, nous les connaissons. Mais elles ne donnent pas une bonne image à la Medina. Je n’ai aucun contact avec elles, elles sont mauvaises. Et, en tant que musulmane, je n’ai pas le droit de me mélanger avec cette catégorie de personnes», laisse entendre une Médinoise. 
 
A Grand Yoff, Mariama Sarr, rencontrée au quartier Arafat, est une Ps qui rejette toutes les étiquettes et se pare de vertu comme tout le monde. «Je ne suis pas une prostituée. Nous avons nos gens qui viennent nous voir comme d’autres reçoivent leurs amis. Dans le quartier, il arrive que certains nous insultent ou nous maudissent comme s’ils étaient meilleurs que nous».  
 
La réprobation générale qui entoure les Ps tient, pour l’essentiel, à un discours religieux qui ne laisse aucune possibilité de rémission. Elle les suit dans tous les milieux et jusque dans les structures sanitaires. Pour les organisations de lutte contre le Vih/sida, c’est un drame. Face au taux de prévalence du Vih dans ce milieu (18,5%) et à une clientèle qui ne faiblit point, il est certain que l’épidémie va continuer de gagner encore du terrain, malgré les nombreux efforts consentis dans la lutte. D’autant que même si nombre de Ps sensibilisées cherchent à se protéger, avec l’usage d’un préservatif, il n’en est pas toujours le cas chez leurs clients.
 
OUSTAZ PAPE KANE MOSQUÉE HLM2 : «Le religieux doit être à l’écoute de ses fidèles»
 
A la suite de son confrère Iman Mass Kane, oustaz Pape Kane est revenu sur l’attitude que le religieux doit avoir à l’endroit des professionnelles du sexe. De l’avis de ce religieux, il faut cependant comprendre que la prostitution est d’abord un problème de pauvreté.

«C’est ce que les gens ne cherchent pas à comprendre avant de juger. Le religieux doit connaitre les problèmes de sa communauté pour pouvoir y intervenir. Les amener à changer, c’est d’abord les soutenir pour qu’elles puissent vivre décemment. A partir de là, on peut discuter du changement de comportement», fait-il savoir.  

Pour oustaz Pape Kane, si la solidarité est de mise dans la société, chacun apporte quelque chose pour aider les moins nantis, on peut ensemble faire reculer la prostitution et faire baisser le taux de prévalence du Vih/Sida chez ces personnes dites «clés». «La prostitution n’est pas un métier qui dure. L’Imam est d’abord un serviteur et doit toujours aller vers ceux et celles qui ont vraiment besoin de lui, dans le secret ou au su de tout le monde», avance-t-il.     
 
OUSTAZ MASS KANE MOSQUÉE HLM2 : «L’Islam ne les rejette pas, mais…»
 
Si le discours religieux reste un facteur de blocage, dans la lutte contre le Vih/Sida chez les travailleuses du sexe, avec des propos qui poussent au rejet et à l’exclusion, il peut aussi être un atout. A la mosquée des Hlm2, oustaz Mass Kane insiste bien sur le fait qu’aucune religion n’accepte la prostitution et ni la cautionne.

«Chez les Arabes, avant l’Islam, la prostitution était le fait des esclaves qui s’y adonnaient pour avoir un revenu. Avec l’Islam, le Prophète (Psl) a déclaré: «Ne forcez pas vos esclaves à faire ce travail et ne vous approchez pas de ces gens. De l’avis du Prophète, en s’adonnant à la prostitution, vous pourriez vivre des choses ou encore des maladies que vos ancêtres n’ont jamais connues. Il en est du sida, par exemple».
 
Le mal est posé certes, mais oustaz Kane ajoute que la solution n’est pas de fuir les Ps ou de les bannir. «L’Islam est une religion de tolérance, de patience. Il tend la main pour aider à un changement de comportement. C’est la raison pour laquelle il importe d’approcher les professionnelles du sexe, discuter avec elles, les conscientiser sur le tort que leur apporte cette pratique, mais aussi leur donner de l’espoir en leur disant: si elles se repentent, Dieu (Swt) va les pardonner». Et de renchérir : «dans l’Islam, on dit à la communauté, si elle ne peut pas aider, qu’elle ne dénigre pas les gens qui le font». 
 
Pour renforcer, ces propos, oustaz Mass Kane, donne quelques exemples dans le Coran: «si on parcourt le Coran, on se rendra compte que le Prophète (Psl) a condamné deux personnes qui s’adonnaient à cette pratique. Toutefois, ce qu’il faut retenir, c’est qu’il a pris du temps avant de le faire. En parlant de temps, il faut comprendre que le Prophète (Psl) a été très patient, il a laissé le temps à ces derniers pour qu’ils puissent se repentir. Mais, à défaut de le faire, ils ont reçu le châtiment mérité». 
 
ABBÉ DENIS NDIONE DU DIOCÈSE DE THIÈS : «Le discours religieux ne les nuit pas, c’est juste une incompréhension»
 
A la suite des religieux musulman, Abbé Denis Ndione soutient que la religion catholique ne cautionne pas la prostitution. Il avance: «la fin ne justifie pas les moyens dans la religion catholique».  Mieux, parlant de prostitution, le prêtre nous fait comprendre qu’il faut aussi entendre par là, l’infidélité.

«Et ce terme revenait très souvent dans la communauté juive à chaque fois qu’elle s’éloignait de son Dieu, on parlait du peuple qui s’est prostitué soit par la profanation ou autre; mais il y a aussi la prostitution en tant que telle», déclare abbé Denis.  Toutefois, le prélat se veut clair: «l’Eglise ne les rejette pas. Car, comme le dit la Bible, Jésus n’est pas venu pour les biens portants, ni pour les justes, mais pour les malades et les pêcheurs». Et de renchérir: «la communauté n’a pas le droit de les juger, tout sauf ça. Elle a l’obligation de les accompagner ».
 
Donnant l’exemple de Marie Madeleine dans la Bible, le prêtre relève qu’une prostituée qui s’est repentie peut être choisie pour porter la bonne nouvelle et être le premier parmi la foule des élus.

«Marie Madeleine a été une pécheresse, mais elle s’est reconvertie en pleurant aux pieds de Jésus et les essuyant de ses cheveux. Cette dernière a été choisie par le Christ juste après sa résurrection pour porter la bonne nouvelle. Il y a aussi la femme adultère qu’on voulait lapider devant Jésus et qui a été sauvée par sa foi. C’est dire qu’en touchant le cœur de ces femmes, Jésus à briser toutes les barrières. Car, dans la communauté Juive, on n’osait pas s’approcher d’un prostitué ou encore partager un repas avec lui», souligne-t-il. Et de poursuivre «que l’acte du touché est ici très important et tout Chrétien doit être un Jésus au milieu de ces frères.»
 
Répondant à la préoccupation selon laquelle le discours religieux éloigne les professionnelles du sexe de la communauté, Abbé Denis déclare:

«c’est juste une incompréhension. Et ces dernières qui sont sur la mauvaise voie peuvent penser que la société est contre elles. Elles sont convaincues de ça, parce qu’elles font le mal. Mais ce n’est pas toujours ça. Il y a plusieurs actions de l’Eglise qui sont orientées vers ces personnes pour leur offrir une seconde chance. Et l’Eglise est vraiment impliquée dans cette lutte à travers Sida-Service et d’autres programmes».

Denise ZAROUR MEDANG

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