S’acharner sur les traces du cobra Wade, après l’avoir laissé passer tranquillement son chemin !

mody niangLe titre de ce texte s’inspire d’un proverbe bien de chez nous. On l’évoque en général pour s’étonner de l’attitude de quelqu’un qui laisse passer le serpent, pour s’acharner ensuite inutilement sur ses traces. Les cadres républicains et une partie du camp présidentiel donnent aujourd’hui l’impression de se comporter de la même manière. C’est un secret de polichinelle que la gouvernance des Wade était jalonnée de scandales de toutes sortes, aussi graves les uns que les autres. Et je rappelais souvent, dans mes contributions comme dans mes livres, que le moins grave de ces scandales est infiniment plus grave que l’Affaire du Watergate, qui avait coûté au président Richard Nixon sa démission forcée en 1974.

L’ancien chef d’État français Jacques Chirac a écopé de deux ans de prison avec sursis dans l’affaire des maigres emplois fictifs de la ville de Paris qui date des années 90, au moment où il en était le Maire. D’ailleurs, sans son âge et son état de santé très déficient, il aurait pu être condamné à dix ans de prison et à 150000 euros d’amende. Son successeur à l’Elisée, Nicolas Sarkozy, patauge dans l’Affaire dite Liliane Bettencourt qui risque de compromettre sérieusement son retour espéré en 2017. On pourrait aussi évoquer la toute récente condamnation à six ans de prison ferme et à environ 210000 euros de l’ancien Premier Ministre Ehud Olmert. Ce dernier était impliqué dans un énorme scandale immobilier alors qu’il était Maire de Jérusalem dans la période 1993-2003.

Tous ces délits pour lesquels d’anciens hauts responsables d’autres pays ont été condamnés, sont une peccadille par rapport aux crimes économiques et peut-être de sang imputables à Me Wade. A titre d’exemples, on peut citer les forfaits qui suivent : le gros mensonge de la rocambolesque rénovation de l’avion de commandement La Pointe de Sangomar, les six milliards de francs Cfa qui ont migré de la Sonacos pour une destination jusqu’ici inconnue, la gestion calamiteuse des comptes des fonds politiques où étaient logés d’autres fonds substantiels carrément détournés, la ténébreuse affaire dite de « Sénégal Pêche », les 15 millions de dollars de Taïwan « destinés à la réalisation de projets sociaux au Sénégal » et détournés sans état d’âme avec la complicité de son fils et de sulfureux individus comme Pierre Aim et Jérôme Godard, le monstrueux montage financier du monument dit de la Renaissance africaine, la triste valise d’Alex Segura, l’insoutenable bradage de nos maigres réserves foncières distribuées à des gens déjà fort nantis (officiers supérieurs et généraux, hauts fonctionnaires, chefs religieux, grands notables, grands dignitaires du régime d’alors, etc) au détriment de la collectivité nationale, nos 79 milliards engloutis dans un Fesman qui ne devait nous coûter que 5 milliards (ce serait déjà trop), etc. D’ailleurs, au moment où nous rédigeons ce texte, un audit révèle que 102 chantiers engagés par l’ancien régime et évalués à 60 milliards ont été purement et simplement abandonnés, que certains de ces chantiers n’ont même pas démarré, alors que des avances de démarrage ont été payées.

Les forfaits de la gouvernance des Wade sont donc graves. Le moins grave d’entre eux – on ne le soulignera jamais assez -, est assimilable à la haute trahison et devrait coûter son immunité pénale à l’ancien président Wade. Le seul rythme de consommation des fonds politiques de l’année 2012 y suffirait. Dans l’intervalle de moins de trois mois (janvier février, mars), le

président Wade a vidé les 8 milliards de fonds politiques. Il s’est même permis un dépassement de 700 millions de francs. On me rétorquera facilement que les fonds politiques sont laissés à sa discrétion et qu’il peut en faire ce qu’il veut. Soit. Cependant, un Président de la République, candidat à sa propre succession, ne devrait pas pouvoir disposer de la totalité de ses fonds politiques annuels en trois mois, encore moins prendre 700 millions en plus ! Même si c’était possible chez nous, sûrement avec la complicité active des services du Ministère de l’Economie et des Finances, il ne devrait quand même pas pouvoir consommer 8 milliards en trois mois ! Au lendemain du 2 avril 2012, il n’était plus le Président de la République et devait donc rendre le reste des 8 milliards.

Dommage que les gouvernants issus de l’alternance du 25 mars 2012 n’aient pas été à la hauteur des enjeux et de nos espérances. S’ils étaient plus vigilants et respectueux de leurs engagements, le cobra Wade serait aujourd’hui en train de raser les murs, après un séjour d’au moins quelques mois à Kédougou. Il s’en sort plutôt très bien, avec un salaire mensuel de 12 millions de francs Cfa, dix sept personnes à son service payés par le contribuable, des véhicules rutilants, etc. Il est donc bien fondé à revenir au pays deux ans après sa défaite cuisante pour menacer son successeur de coup d’Etat et nous proposer des solutions à nos problèmes. Oui, l’ancien Président de la République a le toupet de nous proposer des solutions pour nous sortir de nos problèmes. Rien de vraiment étonnant de la part de ce vieux démon, qui n’a toujours eu que mépris pour nous. Sinon, comment oserait-il, deux ans après ce fameux 25 mars 2012, venir nous proposer de nous sortir de notre misère ? Comment a-t-il pu trouver en deux ans des solutions à nos problèmes, alors qu’il n’a pas pu le faire en douze longues années de gouvernance sans partage ? Au lendemain du 25 mars 2012, des centaines de milliers de jeunes Sénégalais à la recherche d’un emploi hypothétique levaient encore désespérément leurs doigts. Nous importions encore 600 à 700000 tonnes de riz et peut-être même plus. Rien que les produits laitiers nous ont coûté 65 milliards en 2012. Sa tonitruante Goana a englouti 435 milliards de francs Cfa pour des résultats dérisoires. C’est le président Wade lui-même qui a reconnu publiquement qu’ils ont été captés par les intermédiaires. Nous en sommes encore aujourd’hui à reconstituer péniblement le capital semencier qui était pourtant de 140000 tonnes au lendemain du 19 mars 2000. Les fleurons qu’étaient la Sonacos et les Ics sont aujourd’hui à genoux. Pour nous appesantir un peu sur la Sonacos, ses quatre unités (Dakar, Diourbel, Kaolack, Ziguinchor) avaient une capacité de trituration annuelle de 800000 à 900000 tonnes. Pendant les grandes périodes de l’arachide, 80 à 100 milliards de francs Cfa étaient régulièrement injectés dans le monde rural lors des campagnes de commercialisation. La Sonacos employait environ 1300 travailleurs permanents et des milliers de saisonniers. Elle faisait aussi travailler de nombreux transporteurs, des restaurateurs, etc. Aujourd’hui, l’ensemble de la Suneor, née des cendres de la Sonacos, peine à acheter 150000 tonnes d’arachide et n’emploie, dans ses quatre unités, qu’environ 50 travailleurs permanents.

Le président multimilliardaire nous a laissé un pays lourdement endetté, avec un modeste taux de croissance de moins de 5 %, une industrie à bout de souffle, un secteur touristique et artisanal mal en point, une administration sens dessus dessous, un système éducatif en crise profonde, un système de salaires détraqué, des valeurs cardinales bafouées. Les mêmes individus qui s’accrochent encore désespérément à ses basques vieillissantes nous jetteront

sûrement à la figure ses réalisations comme la Corniche Ouest, la Vdn et l’autoroute à péage. Oui, des infrastructures, surtout routières, il en a réalisées. Cependant, les lourdes surfacturations consubstantielles à sa gouvernance meurtrie en réduisent substantiellement les impacts. L’autoroute à péage en particulier nous a coûté les yeux de la tête. Des spécialistes affirment que, à son coût, elle pourrait arriver à Mbour ou bien au-delà de Thiès. Les infrastructures du vieux président sont de loin les plus chères du monde.

C’est donc ce vieux magicien qui, deux ans après avoir été chassé du pouvoir comme un malpropre, nous revient avec des solutions miraculeuses à nos problèmes. Il fait le tour du pays, en se rappelant au bon souvenir de ses fameuses marches bleues. Devant les chefs religieux, il lave à grande eau son fils chéri, avec l’espoir que ces derniers interviendront pour sa libération. Il pilonne son successeur et le menace de coup d’Etat. « Je peux le renverser à tout moment », affirme-t-il avec force. Le camp présidentiel prend alors peur et menace, à son tour, d’exhumer ses crimes économiques et de sang. Trop tard. L’homme est sûrement impliqué dans l’assassinat de Me Seye, s’il n’en a pas été le commanditaire. Il a volé, détourné, corrompu, trahi. Cependant, il est trop tard pour le juger. C’est dès le lendemain de sa défaite cuisante du 25 mars 2012 qu’il fallait s’y employer, à chaud.

En réalité, il n’y a aucune raison d’avoir peur devant le show, le cinéma du président déchu. Toute la stratégie qu’il a mise en œuvre, ce sera finalement du vent, un feu de paille. Il n’en sortira aucun résultat. En particulier, il n’arrivera jamais, par ses simagrées, à faire libérer son fils. Du moins, c’est ce que je crois. Je ne suis surtout pas d’accord avec mon ami Ibrahima Sène. Nos soldats sont restés républicains pendant 54 ans. Ce n’est pas aujourd’hui qu’ils vont se lancer dans l’aventure avec un Abdoulaye Wade. Il ne tirera rien de ce côté-là. Le président Macky Sall devra cependant tirer des leçons du retour tonitruant de son prédécesseur et des développements auxquels il a donné lieu. Deux ans après avoir perdu le pouvoir, il n’a pas l’impression d’être dépaysé. A ses yeux, rien n’a profondément changé dans le pays. Ce sentiment est d’ailleurs partagé par nombre de ses compatriotes, à commencer par votre serviteur. Pendant tout le séjour du vieux président et bien avant, des sirènes se font entendre, qui poussent le président Sall dans les bras de son « père ». Me Wade n’est pas son père ; il n’est le père de personne d’autre que de Karim et de Sindièly. Macky Sall en a vécu d’ailleurs péniblement l’expérience entre 2008 et 2012.

Pendant trois ans, le candidat Macky Sall nous a promis la rupture que nous attendons encore. Il est temps, vraiment temps, qu’il rompe définitivement les amarres avec Wade, le Pds et le système qu’ils ont mis en place. Le 25 mars 2012, nous avons voté à 65 % contre ce système, contre ses pratiques malsaines comme la corruption, le népotisme, la détestable transhumance, la politique politicienne, clientéliste et folklorique. Deux ans après, nous n’avons pas le sentiment qu’on nous en a débarrassés. Au contraire. En particulier, dans l’entourage du Président de la République on trouve, en grand nombre, d’anciens Libéraux qui ont tout mis en œuvre pour qu’il n’accédât jamais à la magistrature suprême. Nombre d’entre eux sont également à la tête de directions, de conseils de surveillance, de conseils d’administration, dans les ambassades, etc. Aujourd’hui comme hier, la massification du parti par le recours à la détestable transhumance occupe une bonne place dans les préoccupations du Président de la République. Le 19 mars 2000 comme le 25 mars 2012, nous avons eu la preuve que ce ne sont

pas les militants des partis politiques qui font la différence lors des grandes élections. Le président Macky Sall a donc intérêt à mettre le pays au travail, à se comporter davantage en président de tous les Sénégalais qu’en président de l’Apr. Il a le devoir de traduire dans les actes le slogan « La Patrie avant le parti ». En particulier, le PSE ne se fera jamais dans un environnement politicien, clientéliste, avec des hommes et des femmes médiocres. Il se fera, avec succès, par les meilleurs d’entre nous, dans un gouvernement resserré. Il y a aujourd’hui trop de ministres, trop de ministres d’Etat, trop de ministres conseillers, comme du temps des Wade. Nombre d’entre eux, et bien d’autres compatriotes occupant des postes stratégiques, sont loin d’avoir le profil de l’emploi. Ce ne sera sûrement pas avec eux que nous construirons un Sénégal émergent. C’est, du moins, ma forte conviction.

Dakar, le 14 mai 2014

Mody Niang, mail : modyniang@arc.sn

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