Saint-Louis: 80 pêcheurs tués en 2018

Le bilan macabre des chavirements de pirogues des pêcheurs fait froid dans le dos. La mer a tué plus que le bon Dieu en 2018. 80 pêcheurs de Guet-Ndar sont morts ou portés disparus en mer. 80 pêcheurs morts ou portés disparus au cours de l’année 2018 à Saint-Louis. Ces pertes en vies humaines sont toutes ou presque occasionnées par le non-respect du port de gilet de sauvetage et de l’information météorologique, explique l’Inspecteur régional des Pêches et de la Surveillance de Saint-Louis, Abdou Aziz Ly. A l’en croire, le système de la géolocalisation des pirogues en mer est devenu quelque chose de primordial dans le secteur de la pêche artisanale. C’est pourquoi une phase d’expérimentation a été lancée pour mesurer la fiabilité de cette technologie. Présentement, a-t-il expliqué, 15 pirogues de Guet-Ndar ont servi de cobayes et disposent de cette puce qui permet de les localiser une fois en haute mer. M. Ly de poursuivre que tous ces efforts fournis par les autorités fluviales et maritimes ont été déployés à l’endroit des professionnels de la pêche pour leur permettre d’exercer en toute sécurité leurs activités. D’après lui, tout cela repose fondamentalement sur une réflexion profonde pour mieux cerner la question de la sécurité en mer. Une problématique qui interpelle à la fois les acteurs de la pêche, le pêcheur lui-même, le capitaine, le propriétaire de la pirogue, mais également les pouvoirs publics en termes d’assistance. L’Inspecteur régional a aussi fait comprendre que la pêche artisanale a beaucoup évolué et a même surpris de par les performances qui ont été enregistrées. Mais cela n’est pas exempt de risques à cause de la taille et de la confection des embarcations. Ces dernières parcourent de longues distances avec leur charge alors que les conditions requises pour cette activité ne sont pas adéquates. Cet état de fait est une réalité, mais ce qui est déplorable, c’est que les risques deviennent plus importants dès lors que les pêcheurs et leurs embarcations sont confrontées à des problèmes de changement climatique. Autant de raisons qui, selon lui, nécessitent fondamentalement l’utilisation de la pirogue traditionnelle pour parer à toutes les circonstances. L’Inspecteur des pêches de poursuivre pour dire qu’aujourd’hui, les types d’embarcation employés sont trop grandes et sont trop lourdes pour supporter l’effet des changements climatiques en haute mer. Pour ce technicien des questions de la pêche, la plupart des pirogues ne répondent pas aux normes technologiques à bord. Abdou Aziz Ly de signaler que plus la distance est longue, plus la quantité des prises halieutiques est importante. Toutefois, il explique que si la durée de la campagne en mer persiste, cela peut à tout moment constituer un danger permanent, si on fait face à un mauvais temps comme la tempête, le brouillard ou même la pluie. En définitive, l’Inspecteur des pêches de Saint-Louis invite les pouvoirs publics à revoir le type de pirogues que nos braves pêcheurs utilisent depuis la nuit des temps. Georges Emmanuel Ndiaye

Série d’accidents de pirogues : Pourquoi les pêcheurs meurent en mer

Plus d’une vingtaine de morts entre décembre 2018 et janvier 2019 : la mer tue les pêcheurs. Seneweb a cherché à comprendre. Outre la politique, l’actualité au Sénégal reste marquée ces derniers temps par la disparition de pêcheurs en mer. En une semaine, huit d’entre eux ont péri dans les eaux. Une pirogue avec huit personnes à bord a chaviré à Mbour dans la nuit du dimanche 20 à lundi 21 janvier dernier. Si deux d’entre eux ont été sauvés, les six autres ont été portés disparus. Quelques jours avant, une autre embarcation de trois personnes a été engloutie dans les eaux. Un seul rescapé a été relevé. “L’accident a eu lieu vendredi vers trois heures du matin à cause d’un vent violent, raconte au micro de la Rfm le miraculé Mame Ngor Diop. Notre pirogue s’est ainsi remplie d’eau. On a essayé de manœuvrer et d’évacuer l’eau, mais on n’arrivait pas à maîtriser la pirogue. C’est alors que l’un d’entre nous, qui ne pouvait plus tenir, est tombé. L’autre pêcheur est décédé vers les coups de 9 heures. Et, même moi j’étais fatigué. Heureusement, c’est vers 14 heures que j’ai aperçu un bateau et j’ai fait signe avec mon gilet de sauvetage. C’est ainsi qu’ils sont venus me secourir.” Au même moment, Guet Ndar enterrait quatre de ses fils dont les corps ont été découverts au Cap-Vert. Leurs trois compagnons d’infortunes lors de la disparition de leur pirogue, au mois de décembre, manquent toujours à l’appel. À ce jour, ni l’embarcation ni les pêcheurs n’ont été retrouvés. En tout, officiellement, plus d’une vingtaine de pêcheurs ont perdu la vie entre décembre 2018 et janvier 2019. Selon les statistiques fournies par la Direction de la protection et de la surveillance des pêches (DPSP), 140 personnes sont mortes ou portées disparues dans 92 accidents maritimes en 2017, contre 371 individus rescapés ou secourus. “La particularité de 2017, c’est qu’il y a eu l’accident de Betenty, ce qui a porté le chiffre à ce niveau”, souligne Adama Faye, chef de la division Sécurité pêche artisanale de la DPSP. En 2016, 98 personnes ont péri pour un total de 85 accidents. 475 parmi les victimes ont échappé à la mort. Si l’on n’en croit Ibrahima Cissé, responsable de la campagne Océans à Greenpeace-Afrique, ces chiffres ne sont que la partie visible de l’iceberg. “Tous les jours, il y a des pirogues non immatriculées qui vont en mer à partir de points de départ moins connus. S’il y a accident, c’est évident que les services de l’État pourraient ne pas être informés”, souligne-t-il. “Nous avons aussi un service de veille et d’alerte…” Ce nombre élevé de pêcheurs qui meurent en mer pose la question de leur sécurité. Il pointe autant la responsabilité de l’État que celle des victimes elles-mêmes. À la DPSP, on assure que la marine nationale est en mer en permanence, prête à intervenir. “Nous avons aussi un service de veille et d’alerte qui fonctionne 24h/24. S’il y a accident, l’information est relayée à l’ensemble des bateaux”, assure Adama Faye. Qui ajoute qu’il y a aussi des stations côtières de surveillance. Bref, tout un ensemble de mesures pour assister les acteurs en cas de danger. Mais Ibrahima Cissé de Greenpeace n’est pas convaincu. “Il n’y a pas de sécurité en mer pour les pêcheurs, je ne l’ai pas vue. Je constate juste qu’il y a beaucoup de communication”, regrette-t-il. La semaine dernière, dans Point de vue de la Rfm, le ministre de la Pêche, Oumar Guèye, a fait savoir qu’il y a 10 000 pirogues en activités. Pendant que l’État subventionne 20 000 gilets de sauvetage chaque année. Le ministre regrette ainsi que le port de gilet ne soit pas généralisé. Cette sortie d’Oumar Guèye pose deux problèmes : la maîtrise des statistiques par l’État et la sécurité. Il y a deux ans, Oumar Guèye avait affirmé que 21 000 pirogues ont été recensées. Ce qui correspond à un gap de 11 000 embarcations. “Il y a au moins 20 000 pirogues, avance Ibrahima Cissé. Et avec la subvention des moteurs, on va aller vers 30 000. Il y aura autant de nouvelles embarcations que de moteurs.” Cissé pense que la politique de l’État ne devrait pas aller vers l’augmentation des capacités qui ne fait, selon lui, qu’accroitre la pression sur la ressource déjà surexploitée à 93%, d’après les chiffres de la Fao. Absence de système d’intervention Au plan de la sécurité, le responsable de Greenpeace estime que la mise à disposition de gilets de sauvetage est une mesure insuffisante comme solution. “Avec le gilet, on peut survivre quelques temps, mais ça ne suffit pas, tranche Ibrahima Cissé. Même l’utilisation des GPS ne suffit pas. Il faut un système de traking qui permet d’identifier les pirogues quand elles vont en mer. Il faut ensuite des outils pour détecter et une logistique pour une assistance en temps réel.” Même point de vue pour le coordonnateur national des Comités locaux de pêche artisanale (CLPA), Abdoulaye Ndiaye. Ce dernier salue certes les efforts de l’État dans la prévention, mais il reconnait qu’en cas de problème, il n’existe presque pas de système d’intervention. Il révèle : “Il n’y a qu’un seul bateau sur une côte de 718 kilomètres, c’est insuffisant. Et même ce bateau, c’est pour la pêche INN, et c’est lui qui est mobilisé en cas d’accident.” Abdoulaye Ndiaye regrette également l’absence de système VMS, pourtant utilisé pour surveiller la pêche industrielle. “Il faut nécessairement un centre et des outils qui permettent de voir l’ensemble des pirogues qui naviguent. Ainsi, quand une embarcation est perdue de vue, on peut alerter les pirogues voisines pour savoir ce qui se passe”, préconise-t-il. Ibrahima Cissé acquiesce, et fait savoir qu’un tel dispositif est à la portée du Sénégal, grâce au développement des technologies. Il suffit juste, signale-t-il, d’une volonté politique affirmée. Du côté de Saint-Louis qui a payé un lourd tribut dans les accidents de pirogues, on ne dit pas autre chose. “Oumar Guèye doit savoir que la sécurité en mer ne se limite pas à des gilets de sauvetage”, lance le responsable des pêcheurs. Parmi les mesures prévues par l’État, il y a les bateaux en fibre de verre, supposés plus sûrs. Ils devront venir de la Turquie. De quoi amener Ibrahima Cissé à regretter que les autorités optent pour une solution d’importation, au-lieu d’aider les artisans locaux à installer des ateliers modernes pouvant concevoir des embarcations plus adaptées. Changements climatiques et longueur des trajets Toutefois, si les pêcheurs disparaissent en mer, c’est aussi parce qu’ils subissent les conséquences de leur entêtement. L’ensemble des acteurs interrogés reconnaissent l’existence de bulletin météo destinés à avertir sur les conditions climatiques. Par exemple, souligne Adama Faye de la DPSP, le week-end du 12 au 13 janvier, l’Anacim avait clairement indiqué qu’il y aurait des vents forts et des houles dangereuses. Ce qui n’a pas empêché les pêcheurs d’aller en mer. Conséquence : certains sont piégés au milieu de la nuit. “L’Anacim donne même des messages vocaux en langues nationales, martèle Adama Faye. C’est pour ceux qui ne peuvent pas lire. Il y a des drapeaux rouges sur les quais pour informer sur les risques.” Malgré tout, les acteurs continuent à faire fi des alertes. Dans ces conditions, Abdoulaye Ndiaye invite l’État à changer la loi pour prévoir des sanctions. Selon lui, tant que la décision d’aller en mer ou de respecter les consignes sera laissée à l’appréciation des pêcheurs, beaucoup parmi eux continueront à braver le danger. Il pense donc que le capitaine doit avoir une responsabilité pénale pour dissuader les potentiels contrevenants. Quant à Ibrahima Cissé, il milite en faveur d’une sensibilisation, parce que persuadé que les pêcheurs ne connaissent pas les notions basiques de sécurité. Mais il est difficile d’aborder l’insécurité en mer sans tenir compte de la racine du mal : la raréfaction des ressources, imputable aux mauvaises pratiques de pêcheurs artisanaux et surtout aux bateaux étrangers qui pillent les fonds marins. Aujourd’hui, les pêcheurs sont obligés d’aller de plus en plus loin, parce que les côtes sénégalaises ne peuvent plus répondre à la demande. Or, l’activité est vitale chez les pêcheurs. “Si les gens ne vont pas en mer, la marmite ne sera pas allumée”, indique un acteur ayant requis l’anonymat. Seulement, avec ces longs trajets et les changements climatiques, les pêcheurs peuvent être surpris, à tout moment, par un mauvais temps. “Les pêcheurs doivent comprendre que les conditions d’aller en mer, il y a une dizaine d’années, ne sont pas les mêmes”, sermonne Oumar Guèye. Qui fait remarquer dans la foulée que “les embarcations ne sont pas assez solides, elles sont frêles”. Retard de l’info en cas d’accident Il s’y ajoute également que le moteur peut tomber en panne partout. Alors que les capitaines ne sont pas toujours qualifiés pour la réparation. Abdoulaye Ndiaye pose d’ailleurs ce débat lorsqu’il s’interroge sur le niveau de formation des nouveaux capitaines. “Auparavant, le processus d’apprentissage était long, maintenant, c’est une activité commerciale. On se lève un beau jour, on achète une pirogue et s’auto-proclame capitaine”, regrette-t-il. Conséquence : on ne développe pas les bons réflexes. Exemple : “Le plus souvent, les pêcheurs ne déclarent pas les accidents. C’est seulement quand ils n’ont plus de solutions que les services de l’État sont informés”, regrette Adama Faye. Ce dernier en veut pour preuve la disparition de pirogue survenue à Saint-Louis en décembre. C’est seulement 10 jours après, dit-il, qu’ils ont été informés. La disparition d’un pêcheur, en plus de la douleur, est synonyme de perte de revenus pour toute une famille. Par conséquent, il est temps que la sécurité et la formation des acteurs soient inscrites au cœur des priorités de l’État. Auteur: Babacar WILLANE

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