SANGLANTS DÉRÈGLEMENTS. PAR BOUBACAR BORIS DIOP

boubacarborisdiopNous ne pouvons plus nous bercer de l’illusion de pouvoir venir un jour à bout de l’horreur en exposant ses mécanismes. L’horreur a pris avantage sur nous et paraît s’amuser de notre désarroi

Le 14 mai dernier, dans le cadre de la première édition des “Rencontres autour de l’Histoire” initiées par l’université de Genève, l’écrivain Boubacar Boris Diop, invité d’honneur du Salon du Livre de l’événement, a prononcé un discours sur le “Printemps arabe”. Notre éditorialiste de SenePlus vous propose l’intégralité de son texte qui est intitulé “Les longues jambes du printemps”.

Je suis particulièrement heureux de me retrouver parmi vous à l’occasion de cette première édition des Rencontres de Genève autour de l’histoire et sur le thème de la construction de la paix. Un tel honneur, je le dois à l’ouverture d’esprit des autorités de votre prestigieuse université et je tiens, d’entrée de jeu, à les en remercier du fond du cœur.

Il y a quelques semaines, au moment de proposer un sujet pour notre conversation d’aujourd’hui, je ne savais pour ainsi dire pas où donner de la tête. Entre les décapitations affreusement mises en scène par l’Etat islamique, les violences sordides en Centrafrique, l’enlèvement des 219 fillettes de Chibok par Boko Haram ou encore l’affaire Charlie Hebdo, n’importe qui à ma place n’aurait eu que l’embarras du choix dans le mauvais sens, hélas, de l’expression.

Depuis lors, revenu le beau temps, ce sont par milliers que des jeunes migrants sont avalés par la Méditerranée. Chacun de ces corps flottant si tristement au-dessus de l’eau a eu des passions et des espérances- un horizon de vie, en somme- et pourtant la fin de ceux qu’il faut bien appeler les damnés de la mer évoque moins la mort d’êtres humains singuliers que le mystérieux suicide collectif des baleines. Le supplice de ces «refoulés de la grande houle», comme aurait dit Césaire, donne tout son sens à la comparaison si souvent faite depuis quelque temps entre ce nouveau trafic d’êtres humains et la Traite négrière.

Incapables de supporter la vue de ces corps d’Irakiens, de Syriens, d’Ethiopiens, de Ghanéens et de Sénégalais rejetés par les flots, nous détournons le regard : une façon comme une autre de nous résigner à un sentiment d’impuissance qui est, de nos jours, la chose du monde la mieux partagée. Nous faisons de notre mieux pour oublier ces images insoutenables, pour leur substituer celles de la vie ordinaire, si banales qu’elles en viennent à nous sembler parfois suspectes. Rien ne peut nous libérer, pourtant, de notre malaise.

L’idée que la terre des hommes ne s’est jamais aussi mal portée trotte dans tous les esprits mais ceux qui osent l’exprimer ouvertement s’entendent aussitôt rappeler qu’il y a toujours eu, pour parler comme Voltaire, «horriblement de mal sur la terre». Et il est vrai que, pour s’en tenir au seul vingtième siècle, ses abominations continuent à hanter nos mémoires. Mais est-ce un hasard si tant de voix s’élèvent de partout pour dire que la Troisième guerre mondiale est en train de frapper sourdement à nos portes ?

En visite à Sarajevo, le pape François s’est inquiété du «climat de guerre» dans lequel nous vivons avant de fustiger ceux qui ne savent que pousser des «hurlements de haine». Mais ces cris d’alarme sont peut-être surtout une manière d’apprivoiser par des mots familiers une cruauté aussi insupportable par sa publicité planétaire que par son coût en vies humaines innocentes. Nous ne pouvons même plus nous bercer, comme à l’époque du marxisme triomphant, de l’illusion de pouvoir venir un jour ou l’autre à bout de l’horreur en exposant doctement ses mécanismes. Aujourd’hui l’horreur nous pétrifie, elle a pris avantage sur nous et paraît s’amuser de notre désarroi. La vérité de notre époque, c’est que plus personne ne sait quoi dire de ses sanglants dérèglements.

Comment en est-on arrivé là ? Rien n’annonçait un tel scenario. Bien au contraire, la défaite du communisme, analysée comme la «fin de l’Histoire» par Francis Fukuyama, a fait croire à l’Occident qu’il entrait dans l’heureux temps de la rétribution. Pour reprendre le titre d’un livre de J. Christophe Rufin, oublié de nos jours mais qui retint l’attention à sa parution en 1991, toute la question était, après la chute du Mur de Berlin, de savoir si les «nouveaux Barbares» allaient laisser «l’Empire» savourer paisiblement les fruits d’une aussi éclatante victoire.

Dans un sens, les assauts quotidiens des migrants contre les côtes siciliennes renvoient à cette image des hordes de pouilleux s’invitant de force au banquet des riches. Faute de pouvoir fermer ses frontières, l’Europe se voit obligée de passer de l’orgueilleuse logique des charters à celle des quotas. Plus personne ne parle de «seuil de tolérance» et l’on a déjà oublié Frontex et Mare Nostrum : les frontières de l’Europe sont une passoire et il faut se partager, la mort dans l/âme, des dizaines de milliers de migrants illégaux. Nous sommes cependant encore bien loin des invasions barbares redoutées par certains auteurs. C’est qu’en moins de trois décennies les données ont changé du tout au tout. Le Vieux Continent, lui-même en crise, n’a pas vraiment le cœur à la fête et se sait moins que jamais en mesure d’accueillir toute la misère du monde. Le Vieux Continent vit dans la peur. Peur du terrorisme. Peur, plus triviale, du lendemain.

Tout cela était finalement assez prévisible et on peut, sans vouloir retourner le couteau dans la plaie, rappeler l’avertissement du dernier ministre des Affaires étrangères de l’ère soviétique à Henry Kissinger : «Le communisme est mort, vous nous avez impitoyablement écrasés mais vous allez bientôt nous regretter.» Sous-entendu : ne vous réjouissez pas trop vite, vous allez avoir de nouveaux ennemis avec qui vous ne pourrez même pas parler. Les attentats du 11 septembre et, pis encore, les sinistres méthodes de l’Etat islamique qui rêve, semble-t-il, d’Apocalypse chimique, devraient nous inciter à méditer ce sombre pronostic. C’est sur un ton moins ironique qu’en pleine Seconde guerre mondiale Brecht invitait l’humanité à ne pas «chanter victoire hors de saison» puisque, selon l’auteur de La résistible ascension d’Arturo Ui,le ventre restait «fécond d’où [était] sortie la bête immonde».

Au Sénégal, nous avons une manière plus simple de dire tout cela : Àddina dafa gudd tànk. Littéralement, presque mot pour mot : «La vie a de longues jambes». La phrase, souvent accompagnée d’un petit sourire malicieux et blasé, est entendue chez nous dans les circonstances les plus banales de la vie quotidienne. Elle peut cependant aussi exprimer le refus de se laisser impressionner par l’apparente soudaineté des grandes tragédies humaines. Ce qui est dit là, c’est que toute société étant travaillée de l’intérieur, sans relâche, par des forces obscures, le temps des hommes sera toujours celui de tous les possibles. Au final, rien de ce dont nous sommes témoins durant notre existence, pour imprévisible qu’il soit, ne devrait nous surprendre.

Je crois en avoir assez dit pour aider à mieux comprendre l’intitulé de mon propos qui a pu paraître mystérieux, voire étrange, à certains. Il signifie que je vais m’efforcer d’évaluer devant vous, aussi clairement que possible, l’impact sur l’Afrique subsaharienne des récentes insurrections arabes. Elles nous ont durablement affectés même si, chose étonnante, la plupart des commentateurs préfèrent rester silencieux sur le sujet. En réalité, c’est le «Printemps arabe» lui-même- pourtant accueilli avec enthousiasme au début- qu’ils aimeraient oublier. Il en a résulté un tel désastre que les rares personnes qui tentent encore de le décrypter ont bien du mal à dissimuler leur perplexité et leur embarras.

De fait, beaucoup sont si déçus qu’ils n’hésitent pas à insinuer que le «Printemps arabe» a été en quelque sorte suscité du dehors par des puissances- nul besoin de les nommer- tapies dans l’ombre. Qu’en est-il réellement ? L’hypothèse d’une impulsion étrangère ne peut être écartée a priori pour l’Egypte et, surtout, pour la Libye mais ayant eu, pour ainsi dire, la chance d’entendre les tout premiers vagissements de ce qu’on a appelé la «Révolution du jasmin», il m’est difficile de douter de sa totale spontanéité.

Le témoignage qui va suivre en est à mes yeux une preuve suffisante. A l’époque, je vivais déjà depuis quatre ans à Tunis, ville d’où je me rendais souvent à l’extérieur pour mes activités littéraires. Un soir, de retour de voyage, je demande à des amis venus me prendre à l’aéroport s’ils avaient eu connaissance de cette histoire d’un jeune homme qui avait essayé de se suicider par le feu. Moi, j’avais vu l’info défiler discrètement sur quelques chaînes de télé puis disparaître presque aussitôt. Non, mes amis tunisiens n’étaient pas au courant. Et ni à eux ni à moi l’affaire n’avait paru vraiment digne d’intérêt : depuis novembre 1987 leur pays était tenu d’une main de fer par un régime supposé tout voir et tout entendre et il fallait être fou pour s’imaginer un seul instant qu’un tel geste de désespoir pouvait l’ébranler. Nous étions en fin décembre 2010. Eh bien, deux semaines plus tard, le 14 janvier 2011, Zine Abedine Ben Ali, le tout-puissant maître de la Tunisie, s’enfuyait de son palais de Carthage dans les conditions rocambolesques que l’on sait. Ainsi donc, la protestation solitaire- d’ailleurs diversement interprétée par la suite- d’un jeune vendeur de fruits venait d’avoir raison d’un pouvoir que les Tunisiens croyaient, et qui avait lui-même fini par se croire, totalement à l’abri des colères populaires.

On connaît la suite. Nous avons tous vécu comme en une hallucination collective l’effondrement, en quelques petites semaines, et l’un après l’autre, de l’Egypte de Hosni Moubarak puis de la Libye de Mouammar Kadhafi. Au-delà de ces chutes spectaculaires, il faut bien se souvenir de l’effroi qui s’est brusquement emparé de la quasi-totalité des régimes arabes, leur faisant prendre enfin conscience de l’urgente nécessité de s’aménager des soupapes de sécurité. Seules les riches monarchies pétrolières du Golfe, bien que bousculées de loin en loin pendant un temps, n’ont réellement jamais rien eu à craindre. Si le sujet n’était aussi grave, on se serait amusé de la candeur de ceux qui pensaient pouvoir renverser de si précieux alliés du boc occidental- et des Etats-Unis en particulier- en invoquant on ne sait quel idéal de société démocratique. Pas si simple que ça, tout de même… Cette immunité quasi naturelle de régimes archaïques et brutaux- l’Arabie Saoudite en est en ce mois de mai 2015 à 85 décapitations publiques- a vite montré, disons-le tout net, les limites objectives du «Printemps arabe» et semé dans maints esprits les graines du soupçon.

Si je n’avais décidé de m’en tenir, pour limiter le champ des ambiguïtés, à son versant africain, je me serais arrêté longuement sur les guerres en cours au Yémen et en Syrie, qui dérivent elles aussi, quoique de manière plus tortueuse, de ce printemps-là.

Au moment où les hymnes à la liberté montaient de toutes parts, il était banal de s’émerveiller qu’une si petite cause- le suicide d’un trentenaire de Sidi-Bouzid- ait pu produire en trois semaines des effets aussi ahurissants. Aux audacieux, peu nombreux il est vrai, qui se sont permis de légers doutes on a vite rappelé que si le nez de Cléopâtre eût été moins long… Mais cette phase de sidération est aujourd’hui révolue et les langues commencent à se délier. Un peu trop, peut-être. Il n’en reste pas moins que l’insurrection tunisienne a bien pu être, pour quelques puissances occidentales, l’occasion en or de solder, sans avoir l’air d’y toucher, de vieux comptes avec des régimes indociles. Cela semble assez probable même si la part d’ombre de ces événements continuera à nous fasciner sans doute longtemps encore. Mieux vaut donc laisser l’Histoire, qui se moque bien de nos impatiences, en livrer la clé quand elle le voudra.

Peut-être nous dira-t-elle demain que nous aurions dû nous méfier de notre premier mouvement. En vérité, nous nous souvenons déjà avec une certaine gêne de la colère de la fameuse « rue arabe», du gigantesque happening de la Place Tahrir et de ces intrépides insurgés de Benghazi dont on a fini par savoir qu’ils étaient de vulgaires fantoches. Si nous avons lu ces images au premier degré, c’est aussi parce que notre époque si usée, désabusée et cynique, est particulièrement friande d’histoires simples. Le tropisme des séries B, probablement : les légions du Bien à l’assaut des forces du Mal, ce récit-là marche toujours du feu de Dieu. Sauf que, dans la posture du Narrateur omniscient et par ses medias interposés, l’Occident s’est mis dans ce cas précis à rejouer sur la scène du monde toutes ses révolutions, réelles ou fantasmées. Et à l’ère des réseaux sociaux, l’icône romantique de ces soulèvements a partout été la jeune et séduisante blogueuse tenant à sa merci seule, comme dans quelque jeu vidéo, le Tyran et son armada d’agents secrets.

Que l’on me comprenne bien : je ne suis pas en train dire « Tout ça pour ça ! ». Je sais bien que le « Printemps arabe » n’a pas juste été un mauvais rêve. Il se pourrait bien d’ailleurs que ses dérapages, si choquants qu’ils aient pu être, soient lus plus tard comme les craquements de systèmes trop rigides et prétentieux pour s’écrouler en silence. Contre cet immobilisme, des millions de citoyens ordinaires au Caire, à Tunis et à Benghazi ont accepté de se battre, parfois au prix de leur vie, pour la liberté de tous et ce n’est pas de leur faute si leurs aspirations ont été dévoyées par des politiciens souvent à la solde des ennemis de leur pays. Ce courage et cette foi en l’humain méritent le plus grand respect.

En outre on ne peut, quel qu’en ait été le résultat immédiat, se débarrasser d’un haussement d’épaules de la Révolution égyptienne- pour ne citer que cet exemple. Certes, les manifestations anti-Moubarak se sont conclues par un Coup d’Etat contre Mohamed Morsi, le président démocratiquement élu, par un carnage sans précèdent dans les annales- 2000 morts- contre ses partisans et enfin, chose inouïe, par plus d’un millier de condamnations à la peine capitale. Il n’en reste pas moins que l’épopée de la Place Tahrir s’est comme à tout jamais déposée dans la mémoire collective du peuple égyptien. C’est en cet endroit que s’est tracée pour lui, du moins à l’époque contemporaine, la ligne de séparation entre un avant et un après. L’on peut aussi parler, pour chaque individu comme pour une nation tout entière, d’une nouvelle mesure du temps sur terre. Quant aux démocrates tunisiens, ils peuvent se féliciter eux aussi de n’avoir pas perdu au change en dépit des menaces et incertitudes pesant sur leur pays et que rappelle bien l’attentat du 28 mars dernier au Bardo.

Tout cela étant dit, aucune précaution de langage ne saurait être de mise quand on en vient au cas libyen. On ne pourra jamais trouver la moindre excuse à ceux qui ont fait de la Libye un véritable champ de ruines et un arsenal à ciel ouvert. Si le «Printemps arabe» est à l’heure actuelle synonyme de désastre absolu, c’est bel et bien à cause du soulèvement de Benghazi un certain 15 février 2011.

Après s’être accommodé du Guide de la Jamahiriya pendant des décennies et même souvent été au mieux avec lui entre, il est vrai, deux fâcheries plus ou moins sérieuses, l’Occident a été saisi d’une obsession anti-Kadhafi aussi soudaine que spectaculaire. Il a semblé, durant ces quelques semaines de chasse à l’homme, que de sa disparition physique dépendait le sort de tout l’univers. Il fallait, pour atteindre ce but, le concours actif de groupes armés à l’intérieur de la Libye. C’est dans un tel contexte que la pseudo-révolution de Benghazi, faite de bric et de broc médiatique, a été totalement prise en charge par des puissances extérieures. Et le moment venu, elles sont passées à l’action sans le moindre état d’âme. En vertu de la seule raison du plus fort, plusieurs pays occidentaux ont lâché des tonnes de bombes sur la Libye, la campagne de l’Otan se concluant par l’ignoble assassinat du leader de la Jamahiriya dans les rues de Syrte. Et tout cela s’est fait, il est essentiel de le rappeler ici à Genève, ville internationale par excellence, en violation flagrante de la résolution 1973 du Conseil de Sécurité de l’Onu.

Quel rapport pouvait-il bien y avoir entre le soulèvement, bien compréhensible, du peuple libyen contre Kadhafi et ce déluge de feu ? Aucun, pour le dire d’un mot. D’après ce qu’on nous a expliqué sans rire, la Libye a été détruite dans l’intérêt des Libyens. Elle a, en somme, été sauvagement bombardée pour mettre hors d’état de nuire un dictateur qui était en train, selon une formule répétée à l’envi, de «bombarder son propre peuple». On sait à présent que la thèse d’un Kadhafi faisant un carton sur des manifestants était une fable aussi grossière que celle des armes de destruction massive de Saddam Hussein. Mais, en vertu de ce que Chomsky appelle la «doctrine des bonnes intentions», il faut toujours à l’Occident un solide alibi moral : s’il sévit loin de ses terres, ce n’est jamais par cupidité mais pour défendre les plus hautes valeurs humaines. De ne pouvoir supporter l’idée d’être pareil aux autres nations, le condamne toutefois à être si souvent pris au piège de ses mensonges. Cette hypocrisie ne pourra pourtant jamais faire oublier que L’Europe est, comme l’écrit sobrement Césaire, «comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres de l’histoire».

La campagne libyenne a été une nouvelle occasion de vérifier que la propagande, jouant sur nos émotions les plus primaires, laisse très peu de place à une évaluation critique. Souvenons-nous donc. Sur certaines grandes chaînes de télé, le ton qui se voulait neutre, voire complètement détaché, cachait mal une haineuse fébrilité. Et comme toujours en pareil cas, ce sont des bouts de phrases perfides, glissés au passage, qui ont causé les plus gros dégâts. Ainsi en a t-il été des fameux «mercenaires africains de Kadhafi». L’expression, particulièrement blessante pour nous, Africains, et que n’étayaient ni des faits ni des chiffres avait en quelque sorte le poids de sa propre évidence. Ce n’était pas là une information mais la petite musique de fond destinée à l’accompagner, bien en résonnance avec les stéréotypes sur les Africains, toujours prêts à s’étriper entre eux où à servir de chair à canon dans les guerres des autres. Soit dit entre parenthèses, nous ne prêtons pas toujours l’attention qu’ils méritent à ces discrets et meurtriers clins d’œil du passé au présent…

Que cette accusation fût fausse ou vraie était dans un sens quasi anecdotique. Amnesty International et Human Rights Watch en ont immédiatement perçu l’extrême gravité et diligenté des enquêtes de terrain. Celles-ci ont formellement démenti l’existence de ces «mercenaires africains». Il n’empêche : sous prétexte de combattre une soi-disant cinquième colonne kadhafiste, les insurgés libyens ont torturé et exécuté de pauvres travailleurs migrants qui avaient surtout le tort d’être des Nègres. Cette prétendue «garde noire» du dictateur, son ultime rempart, c’était idéal pour montrer au monde que seuls pouvaient encore soutenir Kadhafi des Africains beaucoup trop souvent perçus comme la lie de l’humanité.

Passe encore qu’on n’ait voulu voir dans la sympathie de l’Afrique pour Kadhafi qu’une simple reconnaissance du ventre. Mais quel besoin avait-on d’inventer ces milliers de caisses de Viagra distribuées aux «soudards africains» pour leur permettre de violer sans retenue des femmes arabes ? Je n’oublierai jamais ma stupéfaction ce jour de mai 2011 où j‘ai entendu Luis Moreno Ocampo, à l’époque Procureur de la Cour Pénale internationale, déclarer au sortir d’une réunion au siège de l’Onu à New York : «Oui, nous avons appris cette histoire de Viagra, c’est une situation nouvelle, le viol comme arme de guerre et Kadhafi aura à s’expliquer là-dessus le moment venu» ! C’était si abject et grotesque que quelques jours plus tard Human Rights Investigation exigeait la démission du juge espagnol…

Lorsque le dénigrement fait fond sur de si vieilles peurs, on se sent désarmé mais on sent aussi l’urgence de débattre franchement, entre personnes raisonnables, de l’image et du statut des Noirs dans les sociétés arabes. S’il est une révolution mal nommée, c’est bien celle-là et je ne vois pas comment on ose attendre de nous le moindre respect à l’égard de champions de la liberté si ouvertement racistes.

Avant que l’on n’en arrive là, tel médiocre philosophe, parisien jusqu’à la caricature, avait pris en main le pays qu’il osera appeler plus tard dans La guerre sans l’aimer, «ma pauvre petite Libye». Dans le même ouvrage, il se vante sans pudeur d’être obéi au doigt et à l’œil par les chefs de l’insurrection qu’il promène avec lui d’une capitale à l’autre, de l’Elysée au palais de Me Wade. Mais, plus naïf qu’il ne le croit, il ne se rend pas compte que la plupart de ses interlocuteurs se paient sa tête, mettant à profit sa puérile vanité pour atteindre leurs objectifs. La guerre finie, ce sont eux les nouveaux maitres d’une Libye devenue aux yeux de tous l’Etat le plus «honteux» de la planète et décrite de plus en plus souvent comme «le nouveau cœur des ténèbres». Ce pays est et restera à tout jamais le symbole de la perversion et de la faillite du «Printemps arabe».

Le plus rageant, c’est de se rendre compte avec le recul que le pire aurait pu être facilement évité. Le régime de Kadhafi a mis si longtemps à s’effondrer que beaucoup de médiateurs ont eu l’occasion de se manifester au bout de quelques semaines. Mais la plupart des scenarios de sortie de crise ont été invalidés du simple fait que leurs initiateurs étaient des Africains. On a ainsi pu relever l’écart abyssal entre le désir des Occidentaux d’en finir au plus vite avec Kadhafi et celui des dirigeants africains de trouver à tout prix une solution négociée. Celle-ci avait toutes ses chances puisqu’à ce moment-là, Kadhafi, complètement cerné et aux abois, était disposé à tous les compromis. La mission de l’Union africaine, constituée des présidents du Mali, de Mauritanie, d’Afrique du Sud et du Congo-Brazzaville aurait pu sauver la Libye : elle est torpillée, car l’Occident voulait Kadhafi plutôt mort que vif. En outre, il ne fallait surtout pas que les chefs d’Etat du continent aient leur mot à dire dans cette histoire. L’auteur de La guerre sans l’aimer raconte avec force détails, comment, en tordant la main à un président Wade déjà quasi sénile, il a brillamment réussi à faire sauter ce qu’il appelle «le bouclier africain de Kadhafi».

Revenir sur toutes les péripéties de ce fiasco, c’est comme retourner le couteau dans la plaie. Après deux mois de pilonnage aérien de l’Otan, l’on a dénombré 50.000 morts et au moins 100.000 blessés. Ce bilan, largement repris en son temps par la presse internationale, ne provient pas de quelque groupe furieusement anti-occidental mais d’Abdelhakim Belhadj, commandant de la place de Tripoli pendant l’insurrection. C’est dire s’il est fiable et même susceptible d’être revu à la hausse.

En Afrique, de nombreux intellectuels n’ont cessé à l’époque de tirer la sonnette d’alarme. L’essayiste Aminata Dramane Traoré et moi-même avons été de ceux-là. Nous avons du reste rappelé plus tard nos avertissements dans un échange de lettres publié sous le titre La gloire des imposteurs. Lorsque le livre paraît en janvier 2014, le mal a déjà été fait : la bande sahélo-sahélienne est à feu et à sang, les ardeurs irrédentistes se sont réveillées au Mali où depuis lors le nord du pays échappe totalement à l’autorité de Bamako. Venus de Libye, armés jusqu’aux dents, des individus d’un autre âge y ont fait la loi pendant de longs mois, saccageant les trésors culturels de Tombouctou et prenant prétexte des moindres écarts de conduite pour amputer ou lapider à mort des innocents.

Si, comme on l’entend ici et là, l’agression des Occidentaux contre la Libye était motivée par l’envie de prendre le contrôle de ses ressources naturelles, force est de reconnaître qu’à l’heure actuelle le pétrole libyen est perdu pour tout le monde, et d’abord pour les Libyens eux-mêmes. Il sert surtout à financer les activités de milices violentes dans le gigantesque incubateur du terrorisme mondial que ce pays est devenu.

Ce n’est pas tout car, comme chacun sait, la situation tragique en Méditerranée, évoquée au début de notre conversation, résulte directement elle aussi du chaos libyen. C’est ici le lieu de souligner que, contrairement à une opinion largement répandue, si les migrants prennent tant de risques en Méditerranée, c’est moins pour venir encombrer le Paradis du Nord que pour s’éloigner au plus vite de l’Enfer de Libye. La fascination pour l’Eldorado européen reste naturellement leur principale motivation mais on aurait tort de sous-estimer leur désir d’échapper à des conditions de vie abjectes et à une mort lente et certaine entre les mains des miliciens de Tripoli ou d’ailleurs. Ils s’en sont récemment expliqué à Jim Yardley du New York Times en des propos sans ambiguïté, qui nous permettent de mieux comprendre ce qui de loin ressemble à un absurde suicide collectif.

Nous payons tous à l’heure actuelle le prix d’un aveuglement qui amène à se demander si, en définitive, nous ne surestimons pas les maitres du monde. Savent-ils toujours ce qu’ils font ? Sont-ils toujours au moins aussi bien informés que nous le pensons ? De la première guerre d’Afghanistan contre le communisme, d’où est née Al Qaeda, à celles d’Irak, de Libye et de Syrie, l’art de se tirer des balles dans le pied ne semble pas avoir de secret pour ces gens-là. On n’a quand même pas idée de se planter littéralement sur les côtes une petite Somalie de derrière les fagots. Pendant ce temps, les jeunes Européens vont grossir les rangs de l’Etat islamique, maître du tiers de l’Irak, de la moitié de la Syrie et bientôt de Syrte, premier pas vers la conquête de la Libye. Ce n’est sûrement pas pour arriver à un tel résultat que l’on a mis tant de pays à feu et à sang.

La moindre des choses aurait été que les dirigeants occidentaux qui ont ainsi mis en danger leurs compatriotes en rendent compte. Il n’en est apparemment pas question. George Bush coule des jours paisibles dans son ranch du Texas et Nicolas Sarkozy s’est remis à penser chaque matin en se rasant à l’Elysée. Sans doute leurs concitoyens jugent-ils ces sujets de politique étrangère bien trop éloignés, finalement, de leurs soucis quotidiens. C’est une grossière erreur. S’il est en effet une leçon à retenir du «Printemps arabe», c’est que n’importe quel événement local peut puissamment affecter le reste du monde. Il en a toujours été ainsi, certes, mais de nos jours l’impact est à la fois immédiat et potentiellement dévastateur. Il est dans l’intérêt de tous que soient identifiés et stigmatisés ceux qui ont mis le monde en si grand péril. Mais ce vœu d’une simple condamnation morale est appelé à rester pieux puisqu’en l’état actuel de la société internationale, l’impunité n’est interdite qu’aux dirigeants des pays pauvres et en premier lieu, il faut bien le dire, à ceux de notre continent.

Il est temps de conclure. Si l’on se souvient bien, pendant les soulèvements de Tunisie, d’Egypte et de Libye, les intellectuels d’Afrique subsaharienne ont été souvent apostrophés sur un ton volontiers goguenard : «A quand donc la contagion vers le Sud ?» Autrement dit : «Qu’attendez-vous pour vous dresser, vous aussi, contre vos dictateurs ?» Nous n’avons jamais su quoi répondre à cette question qui montre à quel point les clichés ont la vie dure. Elle faisait en effet fi des combats menés à l’aube des années 90 à Libreville, Kinshasa, Yaoundé et ailleurs pour le pluralisme et pour des institutions politiques fortes. Cette revendication étant formulée avec vingt ans de retard par les foules du Caire et de Tunis, il était insensé de nous inviter à suivre leur exemple.

Faute d’avoir su analyser froidement notre «printemps démocratique», l’Afrique du Nord est vite tombée dans le même piège que nous, celui de l’abandon de souveraineté. Sur ce point particulier, Benghazi reste un cas d’école : si les fruits de la Révolution libyenne sont si amers, c’est que, excroissance artificielle du «Printemps arabe», elle a cessé très vite d’être l’affaire des Libyens pour devenir le théâtre de l’ultime confrontation entre l’Occident et un régime tour à tour redouté, courtisé et honni.

Si, encore une fois, il serait excessif de ne voir dans le «Printemps arabe» qu’une vaine et dérisoire agitation, il se pourrait bien aussi que tant de soubresauts n’aient servi qu’à faire rentrer les pays arabes dans le rang. Il y a ici matière à réflexion sur l’art de s’appuyer sur les aspirations des peuples pour les museler…

Nous, nous connaissons cette chanson-là depuis l’ère des «indépendances». Ce n’est pas d’aujourd’hui que nos Etats, de faible poids économique et donc sans influence, sont comme pris dans des sables mouvants. Le moindre geste pour se tirer d’affaire les y enfonce davantage et nous-mêmes en sommes réduits à être les spectateurs hébétés de notre dérive. Cela s’appelle, très exactement, crever la gueule ouverte. Si nos yeux restent rivés sur l’horizon, c’est moins pour nous lancer à sa conquête que pour guetter fiévreusement une main secourable. A bout de forces, nous finissons par avoir l’impression qu’elle nous est quand même tendue. Simple illusion d’optique : elle n’est jamais là quand nous essayons de nous y agripper. Et lorsqu’on nous somme de choisir entre la «démocratie» et «la dictature», nous osons à peine murmurer que les choses ne sauraient être aussi simples.

Tout commencera à changer peut-être le jour où nos dirigeants comprendront que dans l’histoire des nations personne ne s’est jamais porté au secours de personne. Aminata Traoré relevait récemment dans un très beau texte consacré à la tragédie méditerranéenne, l’inaptitude foncière de l’Occident au dialogue. Pourquoi se plier aux injonctions de ceux qui ne savent entendre chez les autres que l’écho de leur propre voix ?

Dans L’aventure ambiguë, roman somptueux et prophétique de Cheikh Hamidou Kane, le peuple Diallobé se décide au terme d’une longue controverse à envoyer ses enfants à «l’école étrangère» car, dit-il, le moment est venu d’aller chez le conquérant pour y «apprendre l’art de vaincre sans avoir raison». Et ce que finit par comprendre Samba Diallo, le jeune héros du livre, c’est que justement s’il y a beaucoup à prendre partout, il n’y a rien à apprendre nulle part et que chaque nation, si petite soit-elle, doit être assez folle pour se placer au centre du monde et s’y sentir bien.Au final, ce qui est en jeu dans notre totale autonomie de pensée et d’action, c’est notre survie même. Cela vaut aussi pour ceux qui donnent parfois l’impression de s’être trompés de printemps. Il est fascinant de voir à quel point la lutte pour les libertés de l’individu, si noble en elle-même, peut servir de levier à l’asservissement de la nation tout entière. Mais ce n’est pas une fatalité, comme le montre bien l’exemple latino-américain. Les longues jambes de la vie, cela signifie aussi qu’il ne faut jamais se lasser, pour parler comme Césaire, de «recommencer la fin du monde».

PAR BOUBACAR BORIS DIOP

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