Dr Zouhair Lana, à Gaza : "Ce sont principalement des civils qui nous arrivent à l'hôpital Al-Shifa"

030072014111051000000zouhailanaoiihjLe docteur franco-marocain originaire de Casablanca Zouhair Lana se trouve à Gaza depuis le 13 juillet. Ce chirurgien-obstétricien exerce à l’hôpital Al-Shifa, le plus grand de la ville, et compte rester jusqu’à la fin de la guerre. Son témoignage.

Ici, l’Aïd rime avec “chahid” (martyr en arabe). On ne peut pas être heureux. À peine célébrer. Ce 28 juillet qui marque la fin du ramadan, il s’est mis à pleuvioter des missiles en début d’après-midi. Puis ce fut l’averse, un déluge une fois le soleil couché. Ce jour là, un missile s’est abattu sur l’hôpital Al-Shifa faisant plusieurs blessés dans le centre médical. Nous étions alors en consultation. J’opérais une fillette de 10 ans avec un autre chirurgien et un neurologue. Elle avait les jambes coupées en deux, des blessures graves dans le bas

du ventre. En même temps, une autre frappe israélienne a visé l’aire de jeux du camp de réfugiés non loin de l’hôpital, tuant 10 enfants.

Ce sont principalement des civils qui nous arrivent à l’hôpital Al-Shifa, le plus grand de Gaza. Les blessés et les morts affluent en permanence. Avec eux, les proches qui hurlent, pleurent ou gardent le silence pour exprimer leur douleur. Ici, contrairement à la France où l’on réanime le patient avant d’intervenir, toutes les victimes sont amenés aux urgences et traitées d’emblée, à l’anglo-saxonne. À l’hôpital, nous avons une fois de plus opéré toute la nuit sans discontinuer. Les six lits de réanimation étant occupés, certains blessés graves ont dû attendre dans des lits normaux. Le lendemain, miracle, ils n’étaient pas morts et nous avons pu les soigner.

J’ai quitté ma famille au Maroc et en France ainsi que mon travail à l’hôpital La Roseraie à Aubervilliers, en banlieue parisienne, où j’exerce en tant que chirurgien-obstétricien,

pour me rendre au Caire le 11 juillet. Deux jours plus tard, j’ai pu rejoindre Gaza par le passage de Rafah en compagnie du médecin et activiste norvégien, Mads Gilbert, et de

deux autres confrères européens d’origine palestinienne. Avant et après nous, très rares sont ceux qui ont pu se rendre à Gaza, l’Égypte a maintenant fermé ce point de passage.

La nuit, nous ne sortons pas, ne dormons pas ou peu, et opérons beaucoup.

Ce lundi 28 juillet, les bombardements étaient trop intenses pour que je puisse me rendre dans un autre hôpital de Gaza pour une urgence. La nuit, nous ne sortons pas, ne dormons pas ou peu, et opérons beaucoup. Tout le monde est épuisé mais ne s’interrompt pas ou peu, malgré la faim parfois. Comment ne pas agir et faire son devoir de médecin dans ce chaos de la guerre qui fauche une population, une ville, un pays, une région ? La majorité des soins et du travail est assuré par des Palestiniens qui, je vous l’assure, sont admirables tant ils se démènent pour dispenser dans l’urgence des soins salvateurs, avec les moyens du bord. Les infirmières et les médecins quittent chaque matin leur famille sans jamais savoir s’ils se reverront.

La veille de l’Aïd, j’ai eu 48 ans. C’est la première fois que je vis une situation de guerre. Pour le compte de Médecins du Monde ou de Médecins sans Frontières, je me suis rendu sur des théâtres post-crise ou post-conflit comme en Éthiopie en 2003, à Gaza en 2009, ou au Kivu (RDC) l’année suivante. Je ne comprends pas bien ce qu’il se passe. Ici à l’hôpital Al-Shifa, ce sont principalement des civils qui nous sont amenés par des ambulanciers dont sept déjà ont perdu la vie. Un flux continu de corps déchiquetés, amputés, ou simplement blessés par un infime débris de projectiles qui ôte la vie. Beaucoup de femmes et d’enfants, peut-être des combattants qu’on ignore. Mais l’horreur frappe des civils lambda. Et ça,

je ne le comprends pas.

Plus de vingt jours de bombardements, de victimes principalement civiles, de crimes de guerre et d’injustice, c’est trop.

Sans électricité dans Gaza, ce sont des générateurs alimentés au gasoil qui maintiennent sous perfusion l’hôpital où les stocks de sang, de médicaments, de fil et d’autres matériel s’amenuisent. J’ignore si les aides humanitaires envoyées par le Maroc ou la Tunisie ont pu être acheminées ici depuis Le Caire. Nous n’avons rien constaté. Plus de vingt jours de bombardements, de victimes principalement civiles, de crimes de guerre et d’injustice, c’est trop. Mais ce n’est pas fini. Pas encore. Ma famille réunie au Maroc me manque mais

me soutient. J’ai annulé mes consultations à l’hôpital d’Aubervilliers. J’ai décidé de rester là jusqu’à la fin de la guerre.

>> Pour en savoir plus : consulter la page Facebook de Zouhair Lana

 

 

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