Sénégal: la longue attente des familles de disparus en Méditerranée

En avril 2015, un bateau sombre en Méditerranée avec plus de 750 migrants à bord. L’État italien a promis de rendre une identité aux victimes et de retrouver leurs familles. Le magazine Pèlerin fait le récit ce travail titanesque et de la longue attente, des deux côtés de la Méditerranée.

C’est un naufrage qui ressemble à tant d’autres : la coque de bois bleu se fend, l’eau s’engouffre dans le bateau surchargé, les passagers paniquent et se jettent à l’eau sans même savoir nager. À 85 miles au nord-est des côtes libyennes, plus de 750 personnes disparaissent en quelques minutes, dans la nuit du 18 au 19 avril 2015. Vingt-huit seulement ont survécu. C’est le plus gros naufrage du siècle en Méditerranée. Face à l’émoi international, Matteo Renzi, alors Président du Conseil en Italie, jure de donner une identité à chacune des victimes. Une promesse symbolique et inédite.

L’épave a été tirée des eaux en juin 2016 par la Marine militaire italienne. Désormais, elle flotte étrangement, appuyée sur d’épais tréteaux de fer, au-dessus du béton de la base militaire de Melilli, dans le sud de la Sicile. Il a fallu douze jours de travail, 24 heures sur 24, pour en extraire toutes les victimes restées piégées dans la cale. 458 sacs mortuaires sont venus s’ajouter aux 169 corps repêchés en mer.

Mamadou, parti en 2015 avec un autre gosse du village voisin

Pendant ce temps, à plusieurs milliers de kilomètres de là, à Soukouta (petit village de pêcheurs sénégalais de la région du Siné Saloum), la famille de Mamadou – qui aurait 35 ans aujourd’hui – attend de ses nouvelles. « C’est notre petit frère. Il est parti en février 2015, avec un gosse du village voisin qui s’appelait aussi Mamadou. Ils sont passés par le Mali, Agadez au Niger, puis Tripoli en Libye. Il pensait qu’il pourrait traverser sans problème, comme notre frère Fodé, en 2012, pour rejoindre l’Espagne. » C’est Abdou qui raconte, l’un des quatre grands frères de Mamadou. À ses côtés, Ousmane, l’un d’eux, égrène son chapelet musulman en silence.

Mamadou était le cadet de sept frères et sœurs, orphelins de père et de mère. Sept ans plus tôt, il avait quitté la vie difficile du Siné Saloum pour Dakar, d’où il espérait pouvoir aider sa famille. Passé la trentaine, Mamadou s’est mis à rêver d’Europe. Plusieurs dizaines de jeunes des villages du delta avaient déjà ouvert la route avant lui. « Le voyage a été très dur jusqu’à la côte libyenne. Au début du mois d’avril, les deux Mamadou attendaient leur tour pour traverser. Les conditions météo étaient mauvaises. On les a appelés pour les dissuader mais ils se sont obstinés. Le soir où ils ont embarqué, il y a eu un accident », poursuit Abdou, avec la voix qui s’étrangle.

Le deuil impossible, l’espoir survivant

Mamadou ne répond pas. Les frères restent scotchés devant les informations de France 24, torturés par l’angoisse. Les nouvelles arrivent peu après sur le téléphone de Fodé, en Espagne. Un des survivants du naufrage assure avoir embarqué avec les deux Mamadou. Il raconte le mouvement de panique, la confusion, sa perte de connaissance. À son réveil, ses deux compagnons de route ne sont plus là. « Depuis, on attend des nouvelles. Avec les technologies modernes, ce ne serait pas compliqué d’en donner… Alors je me dis qu’il est mort », souffle Abdou.

Mais l’espoir demeure. Et s’il avait été repêché ? Et s’il avait été capturé par les bandits qui sévissent en Libye ? C’est ce que suggèrent les dizaines de marabouts auxquels les deux familles remettent depuis deux ans de l’argent, beaucoup d’argent, des chèvres, des noix de kola dans l’espoir d’obtenir une indication. « Un seul marabout, un jour, nous a dit qu’ils étaient “dans le noir” », murmure Abdou.

Un travail d’identification titanesque

« Tout le monde a besoin de preuves pour faire le deuil. Avec les familles de disparus, il est souvent impossible de parler de mort. Ici beaucoup souffrent en silence », explique la psychologue Myriam Oteiza, dans les bureaux régionaux du Comité international de la Croix-Rouge à Dakar. C’est à ce deuil impossible que l’État italien espère répondre. Du moins celui des familles qui avaient un proche sur le bateau, que la presse a rebaptisé « Le bateau des innocents ».

Le travail est titanesque. après plusieurs semaines d’autopsies à Melilli, les médecins légistes doivent désormais analyser tous les échantillons recueillis, procéder aux tests ADN et consigner toutes ces informations dans une base de données pour faciliter le recoupement avec les éléments d’identification communiqués par les familles. L’idée est aussi de définir un protocole qui puisse être appliqué pour toutes les victimes qui arrivent en Italie, voire dans toute l’Europe.

Une épouse et son fils, seuls au Sénégal

Au village de Soukouta, la chambre de Mamadou est restée intacte. Awa, sa jeune femme, est retournée vivre chez ses parents. Quelques mois après le départ de son époux, elle a accouché d’un petit garçon, qui se nomme Mamadou S., comme son père. Lors d’un conseil de famille récent, ses beaux-frères ont décidé qu’Awa avait assez attendu et devait pouvoir se remarier si elle le souhaitait. Comme souvent, la disparition n’a pas été déclarée aux autorités. Les départs se préparent dans le secret et les familles s’enferment dans l’isolement quand un drame arrive. Le ministère des affaires étrangères sénégalais disposerait d’une liste – très partielle – de noms de migrants clandestins qui ne donneraient plus signe de vie.

L’identification des passagers du bateau prendra des mois, voire des années, compte tenu de la quinzaine de nationalités présentes à bord. Selon le rapport « Missing migrants » de l’Organisation internationale pour les migrations, 5 098 migrants sont morts en tentant de rejoindre l’Europe par la Méditerranée. Autant de familles dont le quotidien s’est depuis arrêté.

Aurélie Darbouret et Cécile Debarge/Collectif 2026

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