THANDIKA MKANDAWIRE, PR A LA LONDON SCHOOL OF ECONOMICS « L’Afrique doit éviter de rentrer dans le jeu de l’Afroptimisme »

Depuis quelques années, l’heure est à l’afro-optimisme. « L’Afrique sera bientôt au centre du monde », déclarait Lionel Zinsou, thandikabanquier d’affaires franco-béninois, qui dirige le plus grand fond d’investissement français et par ailleurs conseiller du Président béninois Yayi Boni. A Contrario, le Pr. Thandika Mkandwire, ancien secrétaire exécutif du Codesria, aujourd’hui Professeur à la London School of economics, estime, lui, que l’afropessimisme qui prévalait jusque-là, s’inscrit dans la tendance longue d’une certaine forme de paternalisme occidental, l’équation démographie galopante et non résilience du tissu économique ne servant qu’à envelopper poliment un regard culturaliste dépréciateur sur les Africains qui ne seraient « pas encore entrés dans l’Histoire ». De passage à Dakar, nous l’avons rencontré pour solliciter son regard d’éminent intellectuel qui traduit l’afropessimisme comme « une maladie qui était importée des pays occidentaux car l’Afrique a toujours été optimiste. » Entretien.

Professeur comment appréciez-vous le passage de l’afropessimisme au stade d’afroptimisme qui semble être aujourd’hui la tendance ?

L’Afro pessimisme est une maladie qui n’a pas touché l’Afrique en réalité car malgré tout l’Afrique est restée optimiste. Beaucoup de discours afropessimistes proviennent des pays occidentaux notamment les pays développés. Maintenant eux ils sont guéris de cette maladie et parlent désormais d’afroptimisme. Cependant, le plus grand danger pour l’Afrique serait d’accepter cette euphorie. Il faut plutôt que les africains gardent les idées claires sur les objectifs. L’Afrique est un continent jeune. Quand on commençait à parler de démocratisation en Afrique dans les années 80, on eu des problèmes pour convaincre les bailleurs de fonds parce qu’ils croyaient que c’était une utopie. Ils pensaient tous que la seule solution pour l’Afrique était militaire pendant que nous nous parlions de mouvements sociaux, etc… On a commencé à parler de bonne gouvernance avant-même les occidentaux…

C’est plutôt surprenant quand on constate l’absence de démocratie et de bonne gouvernance dans beaucoup de pays ?

Certes mais il faut savoir que tous ces concepts relèvent d’un processus. Néanmoins, les africains de mon point de vue n’ont jamais accepté ce fatalisme.

Ce n’est pas plutôt sous la pression des occidentaux que les africains ont commencé à se « réveiller » ?

Ecoutez, à l’instar d’autres intellectuels africains, moi j’ai été trente ans en exil pour la lutte contre la dictature et je n’étais pas guidé par les bailleurs de fonds ni les occidentaux. Ces derniers en réalité n’ont commencé à s’intéresser à la démocratie que vers la fin des années 80, après la chute du mur de Berlin.

Même politiquement, les africains ont lutté très tôt contre cette fatalité. Prenons le cas des mouvements pour la démocratie au Malawi. En fait, les occidentaux ont changé de vision pour deux raisons d’abord la fin de la guerre froide. Ensuite ils ont compris qu’avec la prédominance du modèle libéral, ce serait un luxe d’exiger cette démocratie.

Aujourd’hui avec les préoccupations de sécurité liée au terrorisme, l’accent est plutôt mis sur les régimes forts pas forcément les régimes fortement démocratiques. Les intérêts objectifs pour les bailleurs de fonds en Afrique ne sont pas politiques mis économiques donc si l’économie occidentale a besoin de l’économie africaine qui est gérée par la dictature, ils vont accepter la dictature. On voit ça en Arabie saoudite mais aussi en Chine parce que la Chine marche bien avec la dictature.

Qu’est-ce qui selon vous explique aujourd’hui la résurgence de l’Afrique, économiquement ?

Les bailleurs de fonds disent aujourd’hui que finalement c’est leur politique d’justement qui marche. En tant qu’économiste, je n’ai jamais vu une politique qui prend quinze ans pour voir des effets, donc je trouve ça un peu bizarre quand la Banque mondiale dit ça alors qu’il y a quelques années, ils ont publié beaucoup d’études pour montrer que l’ajustement ne marche pas. Ils avaient essayé d’expliquer cela de plusieurs manières et fait beaucoup de me culpa.

Moi j’ai répertorié une liste de 29 me culpa de la part de la Banque mondiale. Maintenant qu’on reparle de croissance ils veulent se l’approprier.
Non, moi je crois que parmi les rasions de la croissance en Afrique, il y a sans doute une meilleure gouvernance. Normalement, un pays africain qui est plus ou moins géré toujours une croissance de 2, 3, 4 voire 5%. Spécifiquement, je crois que les grands investissements dans les secteurs miniers et celui des services notamment l’informatique ont contribué largement à la croissance en Afrique.

Mais il y a certainement le phénomène des Brics (Chine, Brésil, Inde) qui n’a rien à voir vec la Banque mondiale et les occidentaux. La question aujourd’hui c’est, est-ce que ça va continuer ? Mais le grand défi pour les africains reste leur intégration

Il semble cependant qu’en Afrique les pays anglophones réussissent mieux que les francophones par exemple, est-ce vrai ?

Non, je ne crois pas. En fit ça dépend. Il y a de cela quelques années, les pays anglophones avaient beaucoup de problèmes dans les échanges notamment. Le Ghana par exemple c’était la catastrophe tandis que le boum était du côté de la Côte d’ivoire. Aujourd’hui, les pays anglophones ont une monnaie plus flexible que les francophones et sous ce rapport, je crois que les premiers ont plus de chance de faire des affaires avec les Brics. Il est plus facile de quitter le marché colonial anglophone que français. Historiquement, l’Afrique est attachée aux économies des pays européens qui avaient un taux de croissance très faible. Maintenant le commerce africain a changé et beaucoup de pays africains sont plus attachés à des économies plus dynamiques et ça, ça nous aide.

C’est une manière de dire que les pays qui ont en commun le CFA devraient s’affranchir de cette monnaie ?

Oui, d’ailleurs je crois que tous ceux qui sont dans la même zone financière que l’Allemagne ont les mêmes problèmes. Le Portugal, l’Italie, l’Espagne, etc, presque toute l’Europe a les mêmes problèmes, les pays ayant en commun le CFA de même. Voyez-vous, l’Allemagne est dans la zone euro mais il gère une politique qui, effectivement, fait une dévaluation de min d’œuvre allemande. Ils ont une sorte de compacte social qui limite la croissance des salaires, c’est une dévaluation. Aussi, on voit que les deux plus grands exportateurs c’est l’Allemagne et la Chine.

Autrefois on parlait du néocolonialisme occidental aujourd’hui n’y a t-il pas une sorte de néocolonialisme asiatique rampant avec la Chine, l’Inde… ?

En fait ç c’est un problème pour les occidentaux ou pour nous ? Quand je lis des discours britanniques ou autres sur « le mal du colonialisme », je dis qu’ils ont certes l’expérience mais pas beaucoup de choses à nous dire. Il faut comprendre que la Chine à ses propres intérêts de marchés de ressources naturelles, c’est leur droit. Le problème c’est que la Chine a une grande stratégie pour l’Afrique mais l’Afrique n’a aucune stratégie pour la Chine. Or c’est à nous de définir nos priorités. Au Malawi, par exemple, la Chine a octroyé 400 millions de dollars qu’est-ce que le Président a fait? Il va construire un grand stade, un nouveau Parlement, cinq hôtels, rien de vraiment productif. Ça ce n’est pas la faute de la Chine.

Comment jugez-vous l’économie sénégalaise ?

Le Sénégal c’est toujours un miracle (rire). J’entends dire qu’à cause de l lutte contre les biens ml acquis, la corruption, etc… l’argent ne circule pas. Cela me fit sourire parce que c’est pratiquement la même chose au Malawi. Plus sérieusement, je pense que le Sénégal tout pour voir un grand décollage mais il y a quelque chose qui coince, malgré ses ressources humaines, sa démocratie incroyables, un port ouvert sur toutes les destinations. Je crois que la prédominance du commerce (informel) sur le secteur productif est trop importante. On voit ça même dans les rues de Dakar. Mais ça c’est un problème africain.

On parle aujourd’hui de l’héritage de Mandela, c’est quoi pour vous, cet héritage ?

D’abord, je retiens le rapport très saint que Mandela avait avec le pouvoir et le respect qu’il vouait à son peuple. Or beaucoup de leaders africains ont toujours eu ce problème. Mais le plus important par rapport à l’héritage de Mandela ce n’est pas ce que les leaders pensent mais plutôt ce qu’en pense le peuple. Et je crois que le peuple a compris, même si au niveau des leaders il y aura encore des velléités de rester au pouvoir. Cependant aux yeux des peuples, les histoires de légitimité historique, c’est fini.

Toutefois, il faut dire que la mort de Mandela marque la fin de la lutte pour la libération politique de l’Afrique. Sa génération avec les Lumumba, Senghor, Nkrumah, fait ce qu’elle devait faire et elle a réussi. D’ailleurs le peuple sud africain a plutôt célébré la disparition de Mandela comme le triomphe africain. Désormais, la lutte pour la démocratie, le développement économique, ça demande une nouvelle génération. Je crois que Mandela était conscient qu’il avait la capacité pour la lutte pour la libération mais pas pour gérer l’économie.

On l’a vu au niveau des organismes africains, avant la libération en Afrique du Sud presque toutes les conférences étaient centrées sur la libération. Aujourd’hui on parle d’infrastructures, de l’économie, etc… Toutefois, même sous ce rapport, les leçons de Mandela doivent guider les dirigeants dans le sens que s’ils font les mêmes efforts, l’Afrique va réussir.

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