Un des plus grands criminels de l’Holocauste toujours médaillé de la Légion d’honneur

La Légion d’honneur fait régulièrement scandale depuis quelques années, ses promotions fantaisistes projetant beaucoup d’encre sur du papier. Cependant, jamais un criminel contre l’Humanité de nationalité étrangère n’avait été débusqué dans ses rangs. Il semble bien que cela soit chose faite… hélas.

Ordre Noir

C’est dans le cadre de recherches historiques d’un collectif faites pour établir une base de données des nazis, fascistes ou ultranationalistes, dans le monde entier, n’ayant pas été condamnés à mort, remarqués pour leur appartenance à des mouvements politiques d’extrême droite de la Seconde Guerre Mondiale à nos jours, que le nom d’Hans Geitmann est apparu soudainement.

Potentiellement, il s’agissait d’un serviteur des nazis, en Allemagne, comme il s’en trouva beaucoup. Sauf que son cas s’avère être exceptionnel :

1) Il fut l’un des pires responsables des crimes contre l’Humanité de l’Holocauste, responsable dans ses fonctions du transport de centaines de milliers de déportés vers des camps de travail et les camps de la mort.

2) Il ne fut jamais inquiété, ni jugé, ni puni pour ses crimes.

3) Il fit une grande carrière dans les chemins de fer Ouest-allemands atteignant des sommets dans la hiérarchie.

4) Il fut médaillé de la Légion d’honneur. Le fait est extraordinaire, mais depuis les révélations de la fin du siècle dernier et les travaux effectués depuis, l’exfiltration des nazis est de mieux en mieux connue.

Exfiltration ? Sauf que dans le cas présent de Geitmann, un oubli colossal dans la dénazification a été fait : les chemins de fer allemands. Il y eut une douzaine de grands procès de Nuremberg à la fin des années 40. Des procès contre les hauts-dirigeants, contre les médecins, les industriels, les gardiens et chefs de camps, etc..

Mais fait incroyable, il n’y eut jamais de procès des fonctionnaires des chemins de fer. Ils furent pourtant un rouage essentiel dans l’extermination d’environ 10 millions de personnes, tant Juifs, que Tziganes, opposants politiques, résistants ou handicapés.

Pas de trains, pas de déportations, pas de wagons, pas de déportés transportés vers les camps de travail ou d’extermination. À noter que la SNCF avait fait des excuses publiques et fait un travail de mémoire sur sa propre participation à l’Holocauste, mais que la Bundesbahn, s’y refuse toujours, pour cause de « création » ou plutôt refonte dans les années 70, niant et refusant la connexion à la Reichbahn.

Légion d’Honneur

Dans quelles circonstances Hans Geitmann a-t-il reçu la Légion d’honneur reste à ce jour un mystère. Médaillé en 1967, nous étions alors depuis bien longtemps engagé dans la réconciliation franco-allemande, voulue par le général de Gaulle et entamé avec le Chancelier Conrad Adenauer, qui fut le seul chef d’État reçu dans la résidence personnelle du général à Colombey-les-Deux-Eglises (1958).

Elle faisait suite à la création de l’Union européenne (1957, traité de Rome), qui scellait de fait la création d’une Europe « fédérale » où le tandem franco-allemand devait jouer et joua le rôle central. Français et Allemands ne devaient pas tarder à coopérer dans divers domaines, le ferroviaire au vu des frontières communes étant bien sûr l’un d’eux.

Cette coopération devait toutefois s’accélérer plus tard, bien après la Légion d’honneur d’Hans Geitmann, avec le projet DEUFRAKO (1978), lancé lors d’un sommet franco-allemand par Giscard d’Estaing et le Chancelier Schmidt.

La difficulté pour vérifier concrètement les circonstances de son élévation au grade de chevalier ou d’officier de la Légion d’honneur tient au fait que les dossiers des légionnaires ne peuvent être communiqués de leur vivant, mais aussi dans un délai de prescription fixé à 40 ans après leur mort.

En l’occurrence, aujourd’hui la Chancellerie ne répondrait pas aux demandes pour un légionnaire mort après 1978. Geitmann est décédé en 1990, ce qui nous obligerait à attendre l’année 2030.

Depuis déjà un demi-siècle, la France honore l’un des plus terribles criminels contre l’Humanité, de surcroît ayant échappé à la justice, devrons-nous vraiment attendre encore une quinzaine d’années pour nettoyer cette tâche terrible qui souille la plus haute distinction française ?

Il semble bien qu’il y eut à Vienne, une réunion pour les projets de trains « à grande vitesse », entre Allemands et Français, et peut-être d’autres pays, dans l’année 1967, moment où Hans Geitmann fut médaillé de la Légion d’honneur. Un ouvrage difficile à dénicher, des annales techniques, Glasers Annalen : Organ der Deutschen Maschinentechnischen Gesellschaft, volume 91, notamment aux pages 192, 196, 278 et 289, comportent plus d’informations, à la fois sur le contexte et la remise de médaille par la France à Geitmann (dans plusieurs langues, l’allemand, l’anglais, le français).

Un autre criminel contre l’Humanité, René Bousquet est toujours à ce jour membre de la Légion d’honneur. Il fut fait chevalier de la Légion d’honneur (1930), s’était vu retiré de l’ordre pour collaboration mais sa médaille lui avait été retournée par décision du Conseil d’État (1957). Il avait été inculpé pour crimes contre l’Humanité (1991), mais sa mort avait fait cesser toutes les poursuites (assassiné, 1993).

Lui aussi, l’homme abject de la Rafle du Vel’ d’Hiv (1942), reste et restera même à jamais chevalier de la Légion d’honneur. François Mitterrand son protecteur tenace fut pour beaucoup dans le ralentissement de la justice (au moins à partir de 1986), dans la peur viscérale que le président français avait de devoir donner des explications sur son passé d’extrême droite (y compris sur sa participation à la fameuse manifestation « les métèques hors de France » de 1935).

Peu avant sa mort (1994), il fut obligé d’admettre très difficilement « avoir eu d’autres idées dans sa jeunesse », mais avoir fait une « trajectoire de la droite conservatrice vers la gauche contrairement à beaucoup ».

Hans Geitmann, 1902-1990, Allemand fils d’un haut fonctionnaire des postes, entra dans l’administration des chemins de fer (1927), passa sur les bancs des écoles d’ingénierie ferroviaire de Hanovre et Stuttgart, diplômé (1931), ingénieur de la Reichbahn, il travailla dans divers services de la direction des chemins de fer à Stuttgart puis Königsberg (1934-1935), grimpant rapidement en grade, puis fut muté à Berlin (1935-1938).

Membre du parti nazi, il fut envoyé dans diverses capitales et villes des pays occupés (1939-1942), Prague, Bruxelles et Bucarest, enfin à Opole dans le Gouvernement général de Pologne (Oppeln), où il dirigea la Reichbahn (1942). Dans cette fonction, il fut l’un des plus importants dirigeants des chemins de fer, en responsabilité du transport pour leur extermination, des Juifs et des résistants au régime nazi. C’est sous sa responsabilité que furent organisés les convois de trains emportant les victimes vers les camps d’extermination de Pologne (tous les camps, particulièrement Sobibor, Belzec, Treblinka ou Auschwitz).

Il fut médaillé de la croix du mérite de guerre 1ère et 2e classe, ainsi que de la médaille roumaine de la Croisade contre le Communisme. Il se replia avec l’Armée allemande de Pologne (1944), puis fut finalement fait prisonnier en Tchécoslovaquie. Il fut interné dans différents camps et prisons, puis fut livré aux Américains (mars 1946).

Ces derniers le libérèrent ne faisant pas le rapport entre lui et les déportations vers les camps de la mort. Il reprit tranquillement sa carrière dans les chemins de fer allemands (1947), chef de département, nommé à Francfort-sur-le-Main (1949), vice-président de la direction des chemins de fer de cette ville (1951), président de la direction des chemins de fer à Stuttgart (1952), puis à Nuremberg (1954), un des quatre membres du Conseil d’administration de la Deutsche Bundesbahn (1957-1967), alors au sommet de sa carrière.

Il écrivit des articles ou dossiers de fonds, notamment signalé pour un travail dans le Schweizerische Bauzeitung (pour un projet ferroviaire concernant la Suisse et l’Allemagne, 1963). Il fut mis en cause dans un livre paru en RDA, un livre noir ou Braunbuch pour sa participation majeure à l’Holocauste (1965). Il fut référencé dans une version augmentée : Braunbuch, Kriegs-Und Naziverbrecher in der Bundesrepublik und in WestBerlin, Staat, Wirtschaft, Verwaltung, Armee, Justiz, Wissenschaft, apparaissant à la page 456 de l’ouvrage (1968).

Alors que la Guerre Froide battait son plein, cette liste fut commentée à l’Ouest comme « de la propagande communiste ». Il ne fut donc jamais mis en cause par un tribunal ou même menacé par une procédure judiciaire. Il fut fait Officier ou simplement chevalier de la Légion d’Honneur par la France (1967), année de sa retraite.

Médaille dont il semble bien, que la France lui a conservé jusqu’à ce jour. Il mourut tranquillement en Allemagne en 1990. Après sa mort et la réunification de l’Allemagne, le Braunbuch revînt sur le devant de la scène. Les informations à son égard se révélèrent parfaitement exactes.

Braunbuch ou le livre brun, est en fait plusieurs livres publiés en Allemagne de l’Ouest et de l’Est entre 1955 et 1990. À des fins de propagandes, la RDA lança un premier livre brun, de juges, procureurs, fonctionnaires divers, hauts-fonctionnaires de l’Allemagne de l’Ouest qui avaient eu un passé national-socialiste avant et pendant la Seconde Guerre mondiale (1955).

En réponse, l’Allemagne de l’Ouest lança une enquête, sur la base du Centre de documentation de Berlin, alors administré par les Américains (1958), publiant à son tour une première liste de 75 anciens membres du parti nazi ayant fait carrière en RDA. Par la suite, cinq autres éditions furent publiées (à partir de 1965), puis l’historien Olaf Kappelt publia son livre brun (1981), comprenant 876 noms de personnalités de la RDA, ayant un passé nazi.

Il publia un travail élargit et révisé de son livre brun avec plus de 1 000 noms (2009). Cette guerre « de qui trouve des nazis », mena à beaucoup de remous dans les deux républiques allemandes ennemies. Elle démasqua le nazi Hans Globke, conseiller du chancelier Adenauer (1963), et bien d’autres fonctionnaires, jusqu’à l’apparition du livre d’Albert Nord Les criminels nazis en République fédérale allemande (1965), qui répertoriait non moins de 1 800 anciens nazis à des postes d’importances en Allemagne fédérale (public ou privé).

Il fut qualifié de « propagande communiste » organisée par la RDA, donna lieu à une censure féroce, jusqu’à la confiscation d’une seconde édition au salon du livre de Francfort (1967). Les recherches ultérieures ont démontré, qu’à part quelques fautes de noms, les révélations d’Albert Nord étaient véridiques. Il publia une troisième édition (1968), rééditée (2002), publiée intégralement sur internet, faisant toujours grincer les dents de nombreux milieux allemands jusqu’à nos jours.

Cédric Desmaris pour DONi Press

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