Une guerre entre les Etats-Unis et la Chine est-elle inévitable (dans 12 cas historiques similaires sur 16 selon Harvard la réponse était oui) ?

giDepuis plusieurs mois, Chine et Etats-Unis se livrent à un jeu de démonstration de force et de provocations mutuelles qui font penser à des scénarios déjà vus dans le passé, qui souvent, se sont soldés par une guerre.

Atlantico : Mardi 27 octobre, les Etats-Unis ont mené une nouvelle démonstration de force en mer de Chine méridionale en envoyant un navire de guerre circuler à proximité d’îles artificielles construites par la Chine. Que cherchent les Américains ? A quoi jouent t-ils ? Ont-ils une stratégie particulière en tête ?
Philippe Fabry : Il y a moins de deux semaines, les Américains avaient averti Pékin qu’ils continueraient à patrouiller où bon leur semblerait dans le Pacifique, y compris près de l’archipel disputé des Spratleys, dont il est question. Ils viennent de joindre le geste à la parole, afin de montrer qu’ils ne plaisantaient pas. Je n’irai pas jusqu’à parler de stratégie sur ce point précis, on est face à des fauves qui se testent. En l’occurrence, il y a un vieux mâle qui règne sur la meute mondiale depuis plusieurs décennies, et le jeune loup cherche à le défier.

Tout cela, malgré les rationnalisations et les communiqués diplomatiques, reste très animal : on marque le territoire, on grogne quand un étranger approche. Les Américains veulent montrer que, bien que la Chine soit une puissance montante, ils restent l’hegemon mondial, spécifiquement dans cette région qui fait l’objet des prétentions chinoises. Cette action s’adresse d’une part à la Chine, et d’autre part aux amis et alliés de l’Amérique dans la région, qu’elle veut rassurer : le Vietnâm, les Philippines, la Malaisie, Brunei, qui ont tous des revendications sur les Spratleys, mais aussi plus largement le Japon, la Corée du Sud, Taïwan, l’Australie. Dans l’immédiat, donc, c’est une “stratégie” sommaire : rouler des mécaniques face à un adversaire qui fait la même chose. C’est une façon de faire traditionnelle pour les Américains, qui date de Théodore Roosevelt et de la doctrine du Big Stick, le gros bâton : il faut être puissant pour décourager les autres de chercher les ennuis.

Cependant, il ne faut pas négliger que les Etats-Unis ont une véritable stratégie dans la région, à plus long terme. Elle a été portée par Barack Obama, avec l’idée qu’il fallait basculer le centre de gravité de la puissance américaine en suivant l’évolution de l’économie mondiale, donc vers le Pacifique. Cela passe par le TPP, le Trans-Pacific Partnership, accord de libre-échange signé le 5 octobre dernier, équivalent au TAFTA en Europe. C’est dans cette évolution géopolitique plus large que s’inscrit cette (petite) démonstration de force. Ainsi donc, s’il ne faut pas tirer de conclusions particulières de ce que les Américains sont allés montrer leurs muscles et narguer les Chinois près des Spratleys, il faut avoir conscience que cet événement s’inscrit dans un mouvement long, et la volonté des Etats-Unis de contenir les velléités expansionnistes du géant chinois, lequel joue la partition inverse.

Alexandre Vautravers : Le Gouvernement chinois a construit plusieurs îlots artificiels, actuellement en train d’être agrandis pour y aménager des terrains d’aviation et des systèmes d’écoute électronique ou des radars. La tension est palpable et les enjeux élevés.

Washington est aujourd’hui contraint à manifester sa présence, afin de tenter d’infléchir la politique d’expansion chinoise, certes. Mais il s’agit surtout de rassurer les Etats alliés des USA dans la région – en particulier les Philippines. Car malgré l’annonce d’un “pivot vers l’Asie” les forces américaines ne se sont guère renforcées dans le Pacifique, en grande partie en raison des crises ukrainienne et syrienne; sans parler des coupes budgétaires de l’administration Obama. En l’absence de forces américaines dans la région, le Japon et l’Australie ont considérablement accru leur potentiel militaire ces dernières années.

L’ambassadeur de Chine a aussitôt réagi par une mise en garde à Washington: ils conseillent aux Américains “de s’abstenir de faire ou de dire quoi que ce soit de provocateur et à agir de manière responsable afin de maintenir la paix régionale et la stabilité entre les deux pays.” Quelle menace peut-on voir derrière cette déclaration ?

Philippe Fabry : Là encore, il n’y aura pas de conséquences dans l’immédiat. Les Chinois et les Américains se répondent sur le même ton, pour se tenir en respect. En l’occurrence, on peut noter que les Chinois tentent de faire passer les Américains pour les méchants, par opposition à un Empire du Milieu qui ne ferait que s’emparer pacifiquement de ce qui lui revient ; c’est un peu la même méthode que celle de Vladimir Poutine, héritée du KGB. Ce n’est pas surprenant car ce sont des méthodes de régimes communistes. C’est, bien sûr, ignorer les profondes inquiétudes des petits voisins – certes, pas si petits que cela dans l’absolu, mais tout le monde a l’air petit à côté du mastodonte chinois – qui sentent bien que si la flotte américaine ne régnait pas sur le Pacifique, ils seraient bien vite contraints de se soumettre aux ordres de Pékin.

Cependant, si dans l’immédiat un incident grave est peu vraisemblable, il faut, là aussi, considérer le temps long et les tendances d’évolution : les motifs et les occasions de ce genre de friction ont tendance à se mutliplier au fil des années, à mesure que la puissance chinoise s’accroît, et avec elle les ambitions des dirigeants chinois, notamment celles de Xi Jinping, qui est vraisemblablement le dirigeant chinois au pouvoir le plus concentré depuis Mao. De leur côté, les Etats-Unis ne sont pas disposés à partager le pouvoir, dans ce Pacifique désormais si important au plan économique, avec un Parti Communiste dont la nature n’a pas changé, et qui demeure prompt à utiliser l’excitation nationaliste pour tenter de détourner l’attention des populations des problèmes intérieurs, qui sont nombreux. Ainsi donc, un incident grave est très peu probable dans les jours et les semaines qui viennent, mais la probabilité grimpe si l’on commence à compter en années, spécifiquement si les difficultés de l’économie chinoise s’accentuent – ce que je crois.

Alexandre Vautravers : La mise en garde chinoise, transmise par la voie diplomatique, est très polie et il reste beaucoup de marge pour une escalade de la tension. Le navire américain qui s’est approché des îlots chinois est un navire de combat littoral flambant neuf, déplaçant 3’500 tonnes soit la moitié d’un destroyer de l’US Navy.

Si la Chine poursuit sa politique d’expansion économique et géopolitique, les puissances régionales et les USA seront à un moment ou un autre contraints de s’interposer. Pour le moment règne encore le fait accompli. Il faut bien admettre que ni le Gouvernement chinois, ni américain ne peuvent se permettre d’ouvrir une nouvelle crise en Asie. Le plus grand risque vient alors d’un possible incident, qui pourrait signifier une escalade incontrôlée dans la course à l’armement dans le Pacifique.

Des chercheurs de l’université d’Harvard observent que statistiquement, une guerre entre la Chine et les Etats-Unis aurait des chances d’éclater : au cours des 5 derniers siècles, dans 12 cas sur 16 une configuration où une puissance émergente est entrée en compétition avec une puissance en place s’est traduite en conflit armé. Quels enseignements peut-on tirer de cette études sur le plan théorique ?
Philippe Fabry : L’étude du Belfer Center part de l’explication que donnait l’historien grec Thucydide de la guerre du Péloponnèse, à savoir qu’il s’agissait d’un conflit pour l’hégémonie provoqué par la peur qu’avait Sparte, puissance installée, face à l’ascension d’Athènes, puissance montante. Le Belfer Center dit effectivement avoir identifié dans l’histoire occidentale, une écrasante majorité de cas dans lesquels ce même schéma a conduit à la guerre – sachant que pour la guerre froide entre URSS et USA, l’étude considère qu’il ne s’agit pas d’une guerre, ce qui peut se discuter.

Au plan de la pure comparaison historique, il faut bien dire que l’étude demeure plutôt simpliste : il n’est pas question de profonds parallèles historiques. L’intérêt de cette étude est ailleurs, comme vous l’avez relevé : il est dans la recherche d’une réponse statistique à la question “guerre ou pas guerre” : l’analogie étant simple (puissance montante, puissance déclinante, “croisement de courbes”) elle peut être facilement appliquée, et la réponse est effectivement assez claire : la guerre est probable.

Mais, pour avoir une réponse plus “certaine”, cette étude devrait être complétée. Il s’agirait de se pencher, en particulier, sur les cas n’ayant pas débouché sur une guerre, c’est-à-dire : le Royaume-Uni vs les USA au début du XXe siècle, le Japon et l’URSS à la fin du XXe siècle, les USA et l’URSS dans la guerre froide et enfin le retour en force de l’Allemagne en Europe au détriment de la France et du Royaume-Uni depuis les années 1990. Pour la guerre froide, personnellement, je ne l’interprète pas comme une non-guerre mais comme une guerre nucléaire de tranchées ; comme les guerres de tranchées ont été terminées par l’invention du char et de l’aviation, la guerre nucléaire de tranchées a été terminée par l’Initiative de Défense Stratégique de Reagan.

Dans les trois autres cas, l’on est face à des situations très spécifiques : pour l’Amérique supplantant le Royaume-Uni, on se souvient que cela s’est produit à travers deux guerres dans laquelle ils étaient alliés ; c’est-à-dire qu’il y a bien eu un guerre, mais contre un troisième larron, l’Allemagne, alors puissance montante du continent. L’enseignement à en tirer est que le schéma n’est pas uniquement bilatéral, il peut y avoir plusieurs puissances montantes en même temps.

Pour l’URSS et le Japon dans les années 1970 et 1980, cela “ne compte pas”, puisque le Japon est depuis 1945 un vassal des Etats-Unis, et que l’ascension japonaise s’inscrivait dans le cadre de celle des USA, et celui de la guerre froide, de fait. Le deuxième enseignement qu’il faut donc voir c’est que le schéma ne fonctionne pas lorsque la montée d’une puissance se fait dans le cadre d’une autre puissance, plus globale et déjà installée, en l’occurence, l’Amérique.

Enfin, l’Allemagne a certes repris la première place au sein de l’Europe depuis les années 1990, face à la France et au Royaume-Uni, mais tout ceci s’est fait d’une part dans le cadre d’une alliance entre ces pays, et d’autre part, encore une fois, dans une vassalité commune envers les Etats-Unis. Donc, là encore, la suzeraineté globale d’une puissance tierce empêche la guerre de se déclencher.

La conclusion de tout cela, hélas, est que dans toutes les situations historiques que relève le Belfer Center pour dire qu’une guerre n’est pas inéluctable sont des cas particuliers dans lesquels la guerre n’est pas possible, et des cas de figure qui ne correspondent pas à la situation en vigueur entre la Chine et les Etats-Unis. Au mieux, l’on pourrait espérer que la guerre soit froide, comme dans le duel URSS/USA.

Et ce d’autant plus, si vous me permettez de compléter l’étude statistique du Belfer Center par une analogie plus ponctuelle mais plus profonde, que la Chine suit depuis 1949 la même trajectoire que le Japon entre 1868 et 1941. En bref, en 1868 débutait au Japon l’ère Meiji, par laquelle le Japon commençait son entrée dans la modernité : au terme de la guerre de Boshin, qui permit à l’empereur d’éliminer les vestiges du shogunat, le régime du passé, le Japon fut désormais dirigé par un gouvernement impérial central fort qui engagea le rattrapage de l’Occident à marche forcée, en abolissant les vieilles classes, en créant de nouvelles lois ; la Mission Iwakura introduisit le Contrat Social de Jean-Jacques Rousseau dans la culture japonaise. En 1905, le Japon était capable de bousculer la Russie, en 1910 il colonisait la Corée et, en 1933, commençait son expansion en Chine et en Asie qui devait l’amener à se heurter aux Etats-Unis.

Les Chinois ont fait pareil : en 1949, Mao proclamait la République populaire de Chine et Tchang Kai-chek se repliait sur Taïwan. Après quarante ans de guerre civile, la Chine était unifiée à nouveau, sous un pouvoir central fort qui entreprit de la moderniser – sur la base d’idées d’origine occidentale, le marxisme. En 1969, elle est capable de tenir tête à l’Union soviétique dans le “conflit frontalier” de l’île Zhenbao. En 2012, elle a commencé à multiplier les revendications et les démonstrations de force en mer de Chine, et depuis 2013 elle remblaie les hauts-fonds des îles Spratleys et y installe du matériel militaire, ce qui agace beaucoup les Américains. Sur sept décennies, les mêmes étapes ne sont suivies que par l’aîné japonais. Cela n’augure naturellement rien de bon pour la suite.

Alexandre Vautravers : Il y a évidemment un risque à prendre ce résultat au pied de la lettre. Tout d’abord, pour des raisons méthodologiques : les chercheurs eux-mêmes expliquent leur démarche, fortement teintée d’euro- ou d’américanocentrisme ; dans une page annexe (voir ici) ils admettent que dix autres cas auraient pu être inclus, dont 40% n’ont pas donné lieu à des conflits – alors que sur la série de 16 cas choisis, seuls 25% ne conduisent pas à des guerres.

A cela il faut ajouter une seconde limite majeure de cette étude faite sur le temps long : c’est l’apparition de la bombe atomique. En effet, aucune des rivalités prise en compte dans cette étude n’a donné lieu à des conflits lorsque au moins un de ces Etats disposait d’une dissuasion nucléaire.

L’apparition de ces armes a en effet radicalement changé la nature de la guerre – en faisant apparaître le spectre de l’arme et de la destruction absolue. Les modes de conflit ont donc évolué depuis lors ; ils se sont mués en conflits armés par proxy, en guerres indirectes, en rivalités économiques, en soutiens à des groupes terroristes ou à des groupes indépendantistes, en guerre de l’information ou cyber – bref en conflits asymétriques ou hybrides.

Comment se matérialise selon-vous cette émergence de la puissance chinoise comparée à celle américaine ? Economie, diplomatie, influence culturelle… Sur quels plan a-t-on pu l’observer ces dernières années ?
Philippe Fabry : Sur tous les plans que vous décrivez : évidemment l’économie est première, mais depuis la fin des années 2000 la Chine a acquis dans ce domaine un poids suffisant pour prétendre à d’autres vecteurs de puissance.

Pour l’économie, l’article du Belfer Center donne quelques chiffres relatifs éclairants : en 1980, la Chine avait un PIB équivalent à 7% du PIB américain, et son volume d’exportations représentait 6% de celui des Etat-Unis ; ses réserves de change équivalaient à 15% de celles des Etats-Unis. En 2014, le PIB nominal de la Chine ( $ 11 000 milliards) représentait 60% de celui des Etats-Unis ($ 18 000 milliards) , et son volume d’exportations dépassait celui des Etats-Unis dont il représentait 106% (il le dépassait donc de 6%) ; dans le même temps, ses réserves de change représentaient le chiffre énorme de 2800% de celles des USA.

Par ailleurs, la Chine s’appuie sur ces impressionnants résultats économiques pour promouvoir l’idée d’un monde “multipolaire”. Il est évident que cette idée, également défendue par la Russie de Vladimir Poutine, est une contestation de l’ordre mondial américain né de la chute de l’URSS, les Etats-Unis étant alors suspects de défendre un modèle “unipolaire”. Cet argumentaire permet de séduire un certain auditoire en Europe, mais guère les élites dirigeantes qui, tout en se montrant parfois critiques envers l’Amérique, restent arrimées à l’alliance américaine héritée de la guerre froide ; je dirais même que le tropisme américain de l’Europe a été accru par l’intégration de nombreux pays d’Europe de l’Est, qui se sont hâtés d’intégrer l’OTAN dès qu’ils l’ont pu, en espérant se garantir d’un retour d’ambition russe – lequel est à l’oeuvre actuellement.

Mais c’est surtout auprès des fameux “BRICS” que cet argumentaire fonctionne. A eux tous, les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud – représentent 42 % de la population mondiale et 20% de l’économie mondiale, et cherchent à utiliser ces atouts pour s’affranchir de la tutelle américaine et des institutions occidentales en général. La Chine en est le leader, du fait de sa force de frappe économique : c’est elle le principal investisseur de la “Nouvelle Banque de Développement”, présentée comme une alternative à la Banque mondiale et au FMI, réputés trop occidentaux, et dont le siège est à Shanghaï. Cette banque doit financer des infrastructures dans tous les BRICS, et permettre à la Chine d’accroître ses liens économiques avec ces pays, et donc son influence politique.

Au plan culturel, l’influence chinoise reste encore limitée, mais des efforts sont faits. Par exemple CCTV, la télévision d’Etat chinoise, s’est grandement développée à l’étranger depuis quelques années, et a décuplé ses effectifs. De même, l’agence de presse Chine Nouvelle, avec 10 000 employés et 140 bureaux à l’étranger, oeuvre à diffuser le point de vue de Pékin partout dans le monde, et notamment en Afrique.

Bref, la Chine avance dans tous les domaines. Mais là où elle est inquiétante, bien sûr, c’est lorsque l’avancée se fait par la force, comme dans l’archipel des Spratleys, dont je parlais plus tôt, ou lorsqu’elle envoie ses navires provoquer les Japonais dans les îles Senkaku.

Dans les débats autour de la primaire des Républicains aux Etats-Unis, les confrontations sur les sujets internationaux ont beaucoup portés justement sur la Chine, avec des propos parfois véhéments… Quelle attitude peut-on observer de la part des occidentaux vis-à-vis de la Chine ?

Philippe Fabry : Pour ce qui est de la société américaine, un sondage du Pew Research Center publié au début du mois donne un verdict sans appel : 54% des Américains ont une opinion défavorable de la Chine, ce qui est un résultat assez constant depuis plusieurs années. Les Chinois sont considérés comme ayant “volé” les emplois aux Etats-Unis, et les Américains sont inquiets du déficit commercial de leur pays et de la part de la dette américaine détenue par la Chine.

Les politiciens américain n’hésitent pas à jouer sur ces sujets en vue de la campagne de 2016 : Hillary Clinton a ainsi accusé la Chine de piratage massif sur tout le réseau informatique américain. De son côté, Donald Trump joue à fond la carte du populisme économique en expliquant que la Chine s’est enrichie en volant les emplois des Américains et en dévaluant le Yuan de façon agressive. Les Républicains ne sont donc pas les seuls à “surfer” sur cette question.

On peut d’ailleurs s’attendre à ce que son importance s’accroisse tout au long de la campagne américaine, laquelle se déroulera vraisemblablement sur fonds de ralentissement économique chinois auquel le gouvernement de Xi Jinping ne réagit jusqu’ici qu’avec des solutions communistes : manipulation de la monnaie, obligation d’acheter en bourse et interdictions de vendre… Toutes solutions qui n’arrangeront rien et préparent de nouvelles déconvenues dans les mois qui viennent. Et si, comme on peut s’y attendre, l’économie américaine elle-même montre des signes de faiblesse courant 2016, alors le discours “anti-chinois” pourrait devenir de plus en plus “porteur”.

Alexandre Vautravers : Les élites économiques américaines n’ignorent pas le poids économique de la Chine. Mais cela reste un tabou au sein de l’opinion.

Par ailleurs, le thème du déclin américain n’est pas nouveau. Or les élites américaines sont parvenues à neutraliser de nombreux rivaux – à l’instar du Japon – par des accords de coopération économiques et militaires avantageux. D’ailleurs, sans ouvrir un nouveau thème de débat, il serait temps que les Européens se posent cette même question…

Philippe Fabry : Pour ce qui est de la société américaine, un sondage du Pew Research Center publié au début du mois donne un verdict sans appel : 54% des Américains ont une opinion défavorable de la Chine, ce qui est un résultat assez constant depuis plusieurs années. Les Chinois sont considérés comme ayant “volé” les emplois aux Etats-Unis, et les Américains sont inquiets du déficit commercial de leur pays et de la part de la dette américaine détenue par la Chine.

Les politiciens américain n’hésitent pas à jouer sur ces sujets en vue de la campagne de 2016 : Hillary Clinton a ainsi accusé la Chine de piratage massif sur tout le réseau informatique américain. De son côté, Donald Trump joue à fond la carte du populisme économique en expliquant que la Chine s’est enrichie en volant les emplois des Américains et en dévaluant le Yuan de façon agressive. Les Républicains ne sont donc pas les seuls à “surfer” sur cette question.

On peut d’ailleurs s’attendre à ce que son importance s’accroisse tout au long de la campagne américaine, laquelle se déroulera vraisemblablement sur fonds de ralentissement économique chinois auquel le gouvernement de Xi Jinping ne réagit jusqu’ici qu’avec des solutions communistes : manipulation de la monnaie, obligation d’acheter en bourse et interdictions de vendre… Toutes solutions qui n’arrangeront rien et préparent de nouvelles déconvenues dans les mois qui viennent. Et si, comme on peut s’y attendre, l’économie américaine elle-même montre des signes de faiblesse courant 2016, alors le discours “anti-chinois” pourrait devenir de plus en plus “porteur”.

Alexandre Vautravers : Les élites économiques américaines n’ignorent pas le poids économique de la Chine. Mais cela reste un tabou au sein de l’opinion.

Par ailleurs, le thème du déclin américain n’est pas nouveau. Or les élites américaines sont parvenues à neutraliser de nombreux rivaux – à l’instar du Japon – par des accords de coopération économiques et militaires avantageux. D’ailleurs, sans ouvrir un nouveau thème de débat, il serait temps que les Européens se posent cette même question…

De son côté, Xi Jinping fait régulièrement référence au “China dream” lorsqu’il s’adresse à ses administrés. Comment mesurer la démarche conquérante de la Chine ? Comment s’observe-t-elle ?
Alexandre Vautravers : Il est difficile de s’imaginer, dans une Europe marquée par la crise, la stagnation voire le déclin, à quel point l’opinion chinoise est en proie à l’optimisme. Une personne de vingt ans peut constater l’immense écart qui sépare la société et le niveau de vie actuels avec ce qu’il ou elle a pu connaître en étant jeune. Et lorsque ces personnes parlent avec leurs aïeux, on mesure là encore un écart encore plus considérable : rappelons que les professions libérales étaient interdites avant 1979 ; il n’existait que 4 000 voitures privées en Chine en 1980 – contre 50 000 immatriculations par an à Pékin de nos jours.

Cette euphorie – en Chine mais également chez les investisseurs occidentaux – ne doit pourtant pas faire oublier que le “miracle économique” est passablement biaisé par le fait qu’il y a trente ans, la Chine émergeait à peine de la catastrophe de la Révolution culturelle, lors de laquelle des dizaines de millions de Chinois sont morts de faim. L’ouverture et la reprise sont donc surtout l’œuvre de Deng Xiaoping – lui-même compromis dans l’affaire du massacre de la Place Tien An Men.

Après 1989, un consensus s’est établi dans la politique chinoise pour éviter la personnalisation du pouvoir. Le comble de cette humilité a été la période de la présidence de Hu Jin Tao. La succession ayant polarisé les forces politiques entre réformateurs et conservateurs, Xi Jinping a su prendre la main et agir – en particulier sur les dossiers économiques, qui sont la vraie priorité du Gouvernement comme du peuple chinois.

En effet, un accord tacite permet au Gouvernement de maintenir la façade du communisme, pour autant que l’économie croisse. La crise économique peut donc à tout moment fissurer l’image d’une Chine unie, fière, laborieuse et prospère.

Le risque le plus grand pour la Chine aujourd’hui serait une crise économique, une diminution du commerce mondial et une nouvelle ère protectionniste. Car aussi grand qu’il soit, le pays est dépendant dans de nombreux secteurs : énergie, technologie, alimentation. La fermeture des frontières ou des marchés, l’interruption de lignes de commerce maritime, peuvent devenir ces prochaines années de véritables casus belli pour la Chine.

Le développement du marché intérieur chinois est une conséquence logique de la crise mondiale de 2008-2010 et du ralentissement des échanges. Mais il n’est pas sans risque, car le commerce et les investissements ne sont pas transparents ; le système juridique et d’arbitrage compte de très graves lacunes, sans parler de la corruption rampante.

De plus, le développement du marché local passe nécessairement par une délocalisation de la production vers la Corée du Nord ou la Birmanie, où les salaires sont trois à quatre fois moins élevés qu’en Chine.

Et c’est là que la Chine se retrouve face à son cercle vicieux géopolitique : la Chine connaît des litiges territoriaux ou historiques avec chacun de ses voisins. On comprend alors qu’à terme, la Chine a besoin non seulement d’une forte croissance économique, mais également d’outils sécuritaires ou militaires à la hauteur de ses moyens, voire de ses ambitions.

Philippe Fabry : J’ai déjà un peu répondu à cette question à propos de la Banque de développement des BRICS et des investissements importants en Afrique.

Cependant, il faut ajouter la question très importante du Yuan. Le gouvernement chinois a fait de son admission au sein du panier des monnaies du FMI une question de prestige national. Depuis le mois de mars, on voit des panneaux publicitaires de la Bank of China annoncer le Yuan comme nouvelle monnaie mondiale !

L’ennui, c’est que sur ce point la Chine reste largement tributaire du bon vouloir des Occidentaux (dans lesquels je compte les Japonais) : le FMI décide d’intégrer une nouvelle monnaie ou non. Il était prévu qu’il donne sa décision en novembre prochain, mais au mois d’août le FMI a annoncé que, quelle que soit sa décision alors, le panier de monnaies ne sera pas effectivement modifié avant septembre 2016 ; ce qui était tout simplement un camouflet pour la Chine, et explique la dévaluation “punitive” du gouvernement chinois quelques jours après. En outre, les dernières remarques de Janet Yellen, envisageant une hausse des taux avant la fin de l’année, peut donner de nouvelles raisons à la Chine de s’inquiéter, car cela rameuterait le capital vers les Etats-Unis à un moment où l’économie chinoise est fragilisée.

Mais, à propos de ce “rêve chinois”, il y a un autre aspect à noter : outre l’émergence, l’espoir, il y a aussi la peur de l’échec qui joue. En effet, les Chinois ont de bonne raisons de craindre que, après une ascension fulgurante et pleine de promesses, ils ratent leur chance de se placer au sommet, et que leur “rêve” s’évanouisse au moment où il semblait devoir se réaliser.

Ainsi, il y a les difficultés économiques actuelles,mais aussi des menaces plus profondes. Il y a ainsi cette projection démographique majeure qui affirme que l’Inde sera plus peuplée que la Chine dès 2022. C’est-à-dire que le prestige stratégique que pouvait tirer la Chine du fait d’être le pays le plus peuplé du monde va s’évanouir dans moins de dix ans. En outre, Foxconn a annoncé son intention de déménager en Inde, infligeant un camouflet hautement symbolique aux ambitions économiques chinoises, Foxconn étant l’emblème de l’Empire du Milieu comme atelier du monde. Jusqu’ici, le temps semblait jouer pour la Chine. Désormais il va jouer contre ses ambitions. C’est le genre de configuration dans lesquelles apparaissent les catastrophes, car les Chinois pourraient être tentés de jouer leur va-tout.

L’essor chinois se matérialise-t-il dans d’autres domaines ? Economie, diplomatie, influence culturelle… Sur quels plan a-t-on pu l’observer ces dernières années ?
Alexandre Vautravers : La doctrine du “soft power” semble aller comme un gant à la Chine populaire, peut-être même davantage qu’aux USA. Dans les Organisations internationales, la Chine défend un rôle très conservateur, défendant la souveraineté des Etats et la non-interférence ; mais aussi le “relativisme” en matière de culture comme de droits de l’Homme.

Sur le plan économique, l’essor chinois est évident dans toute l’Asie. Le crise de stagnation japonaise est en partie due au refroidissement des relations sino-japonaises et à la baisse des exportations japonaises vers le marché chinois. Enfin sur le plan culturel, on ne peut ignorer le développement des instituts Confucius à travers le monde. On compte également, dans les grandes universités américaines et anglaises, une forte hausse du nombre des étudiants chinois.

Si l’on en croit la théorie des cycles dans l’histoire, comment les puissances intermédiaires comme la France, ou plus généralement l’Europe, pourraient-elles réagir en théorie ?
Philippe Fabry : Il ne me semble pas que nous ayons une grande marge de manoeuvre. Nous sommes trop éloignés pour peser sur l’équilibre militaire dans le Pacifique. Là-bas, ce sont les Américains qui ont la main. Si l’on considère isolément une affaire sino-américaine, nous serons essentiellement des spectateurs d’un éventuel conflit, sans prise sur son déroulement mais affectés par celui-ci.

Cependant, il faut à mon sens voir qu’il n’y aura pas de conflit entre Amérique et Chine seuls. Il faut prendre en compte l’existence d’un axe russo-chinois, qui reproduit assez largement l’axe germano-japonais d’il y a quatre-vingt ans en ce que les ambitions russes sont essentiellement tournées vers l’Europe tandis que les volontés de puissance chinoise vont d’abord vers la mer de Chine, l’Océan indien et l’Asie du Sud-Est. La conséquence de cela est que, à mon avis, il peut difficilement y avoir un conflit sino-américain en Asie sans qu’il y ait aussi un conflit russo-américain en Europe ; conflit dont, de fait, l’on voit déjà les prémices chez nous. Et celui-ci, naturellement, nous marquera beaucoup plus, car au sein des populations européennes il y a un clivage assez marqué entre atlantiste et poutinistes, qui recouvre assez largement le clivage européiste/souverainistes. Un scénario noir ressemblerait à une guerre civile à l’échelle européenne, entre ces deux tendances soutenues chacune par leur puissance tutélaire.

Dans mon livre, et pour terminer avec les Grecs anciens après avoir commencé avec Thucydide, je fais un autre parallèle, celui-ci avec l’Antiquité, et j’explique que la situation stratégique existant aujourd’hui entre Amérique, Union européenne, Russie et Chine est comparable à celle qui existait entre respectivement Rome, la ligue achéenne, la Macédoine et Carthage. Au milieu du deuxième siècle avant notre ère, Rome était la puissance dominante en Méditerranée, alliée aux cités grecques unies dans la Ligue achéenne. Elle avait deux rivaux, à l’Ouest Carthage, qui était en pleine renaissance économique, et à l’est la Macédoine, frontalière des cités grecques, qui cherchait à rétablir sur elles sa suzeraineté passée. Les Grecs étaient divisés entre pro-romains (les élites et leurs clientèles politiques) et antiromains pro-macédonien (le peuple et les “démagogues”, on dirait aujourd’hui populistes, qui réclamaient l’annulation des dettes). Je pense que le parallèle est flagrant et n’a guère besoin d’être explicité.

Cette situation instable se solda par une guerre à l’échelle de la Méditerranée, au terme de laquelle Rome transforma Carthage en province, divisa en quatre morceaux le territoire macédonien, détruisit la cité grecque de Corinthe qui l’avait trahie et fit de toute la Grèce une province romaine.

Si nous suivons le même schéma, alors le conflit entre Chine et Amérique en Asie serait doublé d’un conflit en Europe, et de tout cela il sortira un ordre américain renforcé sur le monde. Les souverainetés locales, en particulier en Europe, en seraient fortement affectées. Que peut faire la France ? A part éviter de se retrouver dans le camp du perdant et de subir le sort de Corinthe, pas grand-chose, je le crains.

Comment se matérialise selon-vous cette émergence de la puissance militaire chinoise ?
Alexandre Vautravers : L’armée populaire de libération (PLA) chinoise a entrepris un important renouvellement de son matériel militaire. Les forces terrestres, principale composante de la PLA, représentent 1,6 million de militaires sur les 2,285 millions de soldats professionnels chinois. Dès 1997, un fusil d’assaut indigène (QBZ-95) développée par Norinco, tirant un calibre spécifique (5,8 x 42 mm) remplace peu les traditionnelles AK-47 et AKM Kalashnikov (Type 56 et 81 respectivement). Le char de combat Type 99 de 54 tonnes est entré en service entre 1996 et 1999 ; bien qu’il emploie certaines composantes du T-72, c’est un engin conçu en Chine et disposant de caractéristiques propres, plusieurs fois revalorisé notamment pour recevoir un blindage plus important et des contre-mesures de protection.

La modernisation des unités de l’armée de terre s’est, depuis, poursuivi notamment avec de nombreux véhicules de transport de troupes développés localement, ainsi que de systèmes de défense sol-air performants, dont les technologies-clé ont été acquises à l’étranger.

Durant les années 2000, nous avons pu assister au grand renouvellement de la flotte chinoise. Aux huit destroyers de type 51 et 52, conçus au milieu des années 1990, ont rapidement succédé un grand nombre (13 en service, 8 en construction, 2 en commande) de destroyers type 51B/C et 52B/C/D disposant de radars à balayage et à longue portée, plus furtifs et disposant d’armes à longue portée. A partir de 2008, plusieurs de ces navires ont été envoyés au large du Golfe d’Aden, afin de lutter contre la piraterie au large des côtes somaliennes.

L’achat de 4 destroyers à la Russie, ainsi qu’un porte-aéronefs est bien connu. Ce dernier effectue depuis plusieurs années des essais en mer et sera peut-être opérationnel, avec son groupe embarqué, à la fin de la décennie. On fait état de deux à trois porte-avions supplémentaires en construction.

Dans le domaine aérien, les années 1990 ont été marquées par l’acquisition d’appareils russes – en particulier quelques dizaines de chasseurs Sukhoi 27. Les ingénieurs chinois ont copié celui-ci pour permettre la production locale de plus de 250 J-11. Mais l’armée de l’air chinoise a entre-temps acquis le J-15 et le J-16, une version navale ainsi qu’un chasseur-bombardier tous temps issus du Su-33 et du Su-35 russes.

Depuis sont également apparus le J-10, un chasseur-bombardier monomoteur issu du projet israélien avorté Lavi. Le J-20 est un prototype d’avion furtif. On compte d’ailleurs une demi-douzaine de projets d’avions et de drones modernes actuellement en développement.

On constate donc, dans les trois armes principales, une modernisation progressive et dans les mêmes proportions : 300 chars ou avions sont produits de chaque génération, testés lors de manœuvres à grande échelle, puis sont remplacés au bout d’une demi-douzaine d’années.

Avec de si faibles quantités, nous sommes donc loin d’une course à l’armement. Mais il est certain que la Chine souhaite, d’une part, moderniser ses forces afin que celles-ci puissent se mesurer au standard occidental – par fierté mais également afin de pouvoir exporter ses armements. D’autre part, la Chine souhaite s’affranchir partout où cela est possible de la dépendance technologique russe. Enfin, les développements chinois en matière de guerre électronique, de drones et d’armements furtifs, sont clairement dirigés vers les USA, dans le but d’y amorcer une course à l’armemement.

Philippe Fabry
Philippe Fabry est historien et tient le blog Historionomie, principalement dédié à l’étude des schémas historiques et leur emploi à des fins d’analyse géopolitique et de prospective. Son livre, “Rome du libéralisme au socialisme, Leçon antique pour notre temps” (2014), a reçu le Prix du Livre Libéral de l’ALEPS et le Prix Turgot du Jeune talent.
Son dernier livre, “Histoire du Siècle à Venir”, est paru en septembre 2015.
http://www.atlantico.fr/

 

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