UNE RESCAPÉE DE 15 ANS RACONTE SON CALVAIRE

C’est une lapalissade de dire que le phénomène de l’émigration clandestine a pris des proportions inquiétantes. Les départs pour l’aventure se comptent à la pelle. Et les filles dont des mineures, font partie des candidats au voyage. Consciente du danger qui guette la jeunesse, l’union pour le développement de Cayar a organisé un séminaire sur la problématique de l’émigration clandestine. a cette occasion, Mame Diarra Diouf une rescapée de 15 ans a raconté sa mésaventure.
A Cayar, on assiste à la recrudescence de l’émigration clandestine. Dans cette localité, nombreux sont les jeunes qui continuent de braver la mer, dans l’espoir de rejoindre les côtes européennes à la quête d’un avenir plus radieux. Cayar constitue une pierre angulaire de ce phénomène en déversant un lot très important avec des conséquences désastreuses.
Pourtant, Cayar regorge de potentialités économiques énormes. Dans le but de sensibiliser les potentiels candidats à cette expédition périlleuse, un séminaire de deux jours portant sur l’émigration clandestine à Cayar s’est ouvert hier. L’initiative est de l’Union pour le développement de Cayar qui regroupe des acteurs politiques, des acteurs de développement et des membres de la société civile, les groupements de jeunesse, de femmes, et les associations sportives et culturelles (ASC). Le séminaire s’est tenu grâce à l’appui de la coopération allemande, avec comme slogan : « rester dans la localité et réussir, c’est bien possible». A cette occasion, de jeunes rescapés de l’émigration clandestine, dont Mame Diarra Diouf âgée seulement de 15 ans, ont raconté dans les moindres détails leurs mésaventures.
Pour Mamadou Lèye de l’Union pour le développement de Cayar, l’objectif du séminaire est de mettre en exergue ces potentialités pour convaincre les jeunes à se fixer dans leur terroir pour les exploiter et se créer les conditions d’un épanouissement économique durable en lieu et place de « Barsa ou barsax », qui constitue une forme de suicide collectif. L’analyse de la situation a révélé que les causes du phénomène sont surtout liées à la raréfaction des ressources halieutiques, à une jeunesse désœuvrée suite à un manque de formation et d’insertion dans les circuits socio-économiques. Il s’y ajoute une baisse drastique des captures de poissons.
En effet, Cayar était dans le passé l’un des plus importants ports de débarquement de la pêche artisanale au Sénégal avec la présence effective de 2000 pirogues pendant la haute saison et 1200 en basse saison. Mais actuellement, la tendance baissière est telle que le quai de débarquement est devenu presque désert et le taux de débarquement est passé de 50.000 tonnes en 2012 à 29.000 tonnes en 2016 pour atteindre à peine la moitié aujourd’hui parce que la durée de la campagne est passée de 6 mois à un mois. Chaque année, pas moins de 50.000 tonnes de poissons étaient débarquées au quai de pêche de Cayar, soit un chiffre d’affaires de plusieurs milliards de Fcfa. Mais aujourd’hui, le poisson se fait de plus en plus rare avec une production qui est passée de 50.000 tonnes en 2012 à environ 29.000 tonnes en 2016 ; et cette année, la tendance baissière est encore beaucoup plus soutenue.
A en croire Mamadou Lèye, c’est ce qui a motivé beaucoup de jeunes à prendre le chemin de l’émigration clandestine. Il note qu’il y a également une méconnaissance des ressources locales et c’est pourquoi l’accent a été mis sur la sensibilisation autour des ressources disponibles et futures avec l’exploitation du gaz. Avec l’appui de la coopération allemande dans le cadre du programme « Réussir au Sénégal », il s’est agi d’anticiper sur cette belle opportunité pour pousser les jeunes à rester et à agir, pour contribuer au développement local. Ce programme crée le link avec tous les jeunes qui ont choisi de rester, pour leur offrir une formation adéquate et un accompagnement en termes de financements afin de leur permettre de rester et de monter leurs propres entreprises.
«IL Y AVAIT 150 PASSAGERS DONT 7 FILLES DANS LA PIROGUE»
Ces dernières semaines, le phénomène de l’émigration clandestine s’est beaucoup amplifié à travers le départ de beaucoup de jeunes parmi lesquels des filles et des mineurs de 15 ans. Conseiller municipal à la commune de Cayar, Mbaye Niang trouve difficile d’annoncer un chiffre en ce qui concerne le nombre de jeunes touchés par l’émigration. Il estime que des jeunes de Cayar sont en train d’errer au Maroc tandis que d’autres vivent le calvaire en Espagne. Ils n’ont plus un sou pour rentrer au bercail. Et chaque semaine, des rapatriements sont effectués sans tambours ni trompettes. Le plus grave, dit-il, c’est que le phénomène emballe de plus en plus les filles mineures, notamment des élèves du Collège d’Enseignement Moyen (CEM) de Cayar, qui abandonnent parfois leurs études pour tenter cette aventure périlleuse. C’est le cas de Mame Diarra Diouf âgée de 15 ans.
Nourrissant toujours le rêve de rejoindre l’Eldorado espagnol, elle a quitté en pleine scolaire la classe de quatrième, pour aller à l’aventure et s’arrêter au Détroit de Gibraltar. Dans la pirogue qui a pris le départ, se souvient-elle, « il y avait plus de 150 passagers dont 7 filles. Après 4 jours de voyage, nous sommes arrivés au Détroit de Gibraltar et c’est là que des intempéries nous ont obligés à rebrousser chemin. C’est la marine de la Mauritanie qui nous a recueillis pour nous convoyer à Nouakchott. De là, nos parents nous ont envoyé de l’argent pour payer le prix du transport pour le retour. C’est ma mère qui avait déboursé 250.000 Fcfa pour me payer le transport. J’ai tenté cette aventure parce qu’il n’y avait aucune perspective en ce qui concerne mon avenir, car mes frères qui ont le Baccalauréat, sont toujours au chômage. Mais en octobre, je compte reprendre les cours si c’est encore possible, pour poursuivre mes études». Seynabou Ndiaye célibataire, est dans le même cas. C’est parce qu’elle voulait aider ses parents qu’elle avait décidé d’emprunter le chemin de l’aventure.
Pour sa part Ousseynou Kâ de Keur Abdou Ndoye explique qu’il est arrivé à destination en Espagne après 10 jours de traversée de l’océan dont 2 jours sans boire ni manger, les réserves étant complètement épuisées. Mais après deux mois de séjour, il a été rapatrié sans aucun sou. Rien que ces dernières semaines, quatre décès ont été recensés à Cayar. Il s’agit de Birame Sow dit Ndama du village de Mbawane, Abo Ka, qui a péri en mer à la suite d’une explosion suivie d’un incendie dans la pirogue mais également Saliou Drame qui est décédé aux larges de Gandiol dans la région de Saint-Louis, et Bacary Coly rappelé à Dieu au Maroc.
Selon Mbaye Niang, les jeunes qui empruntent le chemin de l’émigration clandestine le font dans l’espoir de se créer suffisamment de richesses en Europe, mais au contraire, ils accentuent leur état de pauvreté. «Car beaucoup d’entre eux vendent parfois leur outil de travail et leur matériel pour aller à l’aventure. Pour les filles, c’est en général les mamans qui vendent leurs bijoux pour leur procurer le titre de transport, dans l’espoir de recevoir en retour la plus-value. Malheureusement au-delà de l’échec et du retour dans le dénuement total, beaucoup de jeunes reviennent au terroir dans un cercueil», affirme-t-il en soutenant que la meilleure alternative constitue la formation professionnelle pour les jeunes afin de tirer profit de tous les secteurs d’activités économiques.

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*