UNIVERSITE CHEIKH ANTA DIOP Il était une fois un temple du savoir…

L’université sénégalaise est traversée depuis 45 ans par un cycle de violence infernal qui ne finit pas. Conséquence, cet édifice dédié au savoir et à la recherche se mue en une jungle. Du peu qu’il en reste, les plus forts se l’arrachent au détriment des indigents.UCAD GREVE

Créé en 1957, le temple sénégalais du savoir fut baptisé Université de Dakar. Elle changera de nom 29 ans plus tard, en hommage à un de ses plus illustres professeurs, en l’occurrence, l’Egyptologue Cheikh Anta Diop décédé en 1986. 56 ans plus tard, le label qui faisait courir des générations d’Africains a pris des rides pour ne devenir que l’ombre d’elle-même. Bref, un temple que le savoir a fini par déserter pour faire place à la violence.

Loi du plus fort

Une gangrène qui atteint les couches sociale et pédagogique de cette université. La cause : les revendications de ses locataires qui se traduisent par des grèves de plus en plus violentes dans leur manifestation. Interpellé sur la question de cette violence estudiantine qui a atteint des sommets effrayants, le sociologue Djiby Diakhaté explique que pour la comprendre, il faut d’abord être au fait de la configuration de la société sénégalaise. Une société, «où la violence est très présente et massivement, sous des formes différentes», dit il. Une violence qui se traduit physiquement, «avec ses modes d’expressions : agression, viol, meurtre et des plus cruels des fois». A cela s’ajoute «la violence verbale qui se traduit par des injures et des propos particulièrement virulents». Des pratiques, selon lui, qui ont tendance à se sédimenter et à se développer pour donner place à une société de plus en plus violente. Un environnement dans lequel évolue l’université sénégalaise qui n’est que le prolongement de la société sénégalaise. Le décor ainsi campé, le professeur Diakhaté estime que le premier facteur de cette violence peut être «le service offert à l’université qui est largement en deçà de la demande». Une offre de «dispositif pédagogique tels que les amphithéâtres, les salles de classe, les tableaux, largement insuffisants par rapport aux besoins estudiantins».

«Profonds manquements»

A cela s’ajoute une exigence sociale des étudiants (chambre, lit, restaurant…). Une disjonction de l’offre qui affiche «des manquements excessivement profonds faisant en sorte que les étudiants ne sont pas satisfaits». Ce premier facteur de la masse estudiantine dans un espace réduit où tout est insuffisant est partagé par Elimane Abdoul Fall, doctorant en Hydrologie à l’Ucad. Enseignant en Histoire-géographie au lycée Blaise Diagne, il rappelle : «l’Ucad ne s’est réellement pas agrandie, alors que les effectifs augmentent de jours en jours.» Une promiscuité qui engendre, selon lui, une logique de compétition, innée en l’homme, pour s’emparer du peu disponible et que doit se partager la masse. Et «à la place de la seule et unique alimentation qui devrait rester les idées», les potaches «étudient aujourd’hui sous l’emprise d’une pénurie de toute sorte». Ce qui a fini par conduire à la loi de la jungle : «une loi du plus fort qui règne alors à l’Ucad et fait naître des groupes de défense des intérêts qui, le plus souvent, sont divergents». Un manque d’organisation qui mène le sociologue dans sa thèse au second facteur explicatif de la violence universitaire. Djiby Diakhaté indique qu’il y a «plusieurs segments et groupes qui se réclament porteurs de la voix des étudiants et qui n’ont pas toujours une forte légitimité et représentative». Avant, se souvient-il, «il y avait la Coordination des étudiants de Dakar, l’Union des étudiants de Dakar et des amicales fortes au niveau des différentes facultés.»

Petits calculs

Aujourd’hui, ces derniers ont tendance à disparaitre et laisser la place à des segments réduits développant des intérêts de groupe». Ce qui conduit forcément «à des frustrations et des incompréhensions, donc à de la violence». Parce que, juge l’étudiant Elimane Abdoul Fall, «au lieu d’être de véritables foyers de réflexion d’où doivent jaillir des idées nobles et novatrices capables de redresser les torts», les représentations estudiantines «se sont métamorphosées en de sérieux regroupements de cancres soucieux uniquement des exigences du ventre et de la renommée». Un endroit où «tout se calcule par rapport à des bourses sociales, des chambres durant les codifications, des visas et des bourses étrangères». En exemple, il cite une récente fuite aux Etats-Unis de celui que les étudiants avaient fini de surnommer Lumumba. Ce qui a fini par conduire, d’après le sociologue, à «une absence de dialogue franc et entretenu dans la durée avec les autorités». Tous ces facteurs combinés donnent naissance sans aucun doute à ce cocktail molotov que l’université vit actuellement. Ce qui, pourtant, était prévisible, dès les premiers signes qui sont apparus à la fin des années «60». Des grèves qui ont débuté en 1968, pour plus de précision. Ce qui fait aujourd’hui 45 ans de revendications sociales et pédagogiques au compteur de l’enseignement supérieur sénégalais (ndlr : voir encadré, chronologie des grèves et plateforme revendicative de 1968 à nos jours).

«Signes de nervosité»

Des revendications que le temps n’a pas pu apaiser, comme la question des bourses (élément déclencheur de la grève de 68) qui encore aujourd’hui est d’actualité. Les conséquences des grèves des étudiants conduiront à des affrontements souvent d’une rare violence avec les forces de l’ordre. Ce qui sema, le long des années, son lot de perte en vie humaine au passage : Salmon Khoury (1968), Omar Blondin Diop (1973), Balla Gaye (2001), Jean Marie Cabral (à Ziguinchor en 2012). Au-delà des morts que ces grèves ont engendrés, d’énormes dégâts matériels incommensurables sont listés. En juillet dernier, le directeur de la société de transport urbaine, Dakar Dem Dikk, Dame Diop, révélait : «en moins de 10 ans, nous avons perdu 150 bus victimes de la casse particulière des étudiants». A cela, on peut ajouter les véhicules de l’administration sénégalaise. Sur leur passage, les étudiants n’ont pas épargné les édifices publics. Ainsi, le bâtiment abritant le Centre des œuvres universitaires de Dakar (Coud) est-il brûlé en 2011 pour réclamer l’ouverture du campus sociale et des restaurants. L’année suivante, ces derniers seront saccagés à leur tour, en représailles à de la nourriture périmée. Ces quelques exemples esquissent des conséquences des manifestations violentes des étudiants. Des conséquences dans un cadre prédestiné au développement du savoir. La pépinière de l’intelligentsia sénégalaise est agonisante. Un cri de détresse que lance Elimane Abdoul Fall : «Oh Seigneur ! Où va le Sénégal, si maintenant, c’est sa matière grise qui est infectée ?».

«Champ de guerre»

Un appel pathétique que comprend Djiby Diakhaté. Car, pense-t-il, «une formation de qualité doit se faire dans un espace serein et favorable à l’éclosion de la connaissance et au développement du savoir». Contrairement à cela, «l’Université se présente comme un champ de guerre». Une inquiétude, «si on veut confier l’avenir de ce pays à cette ressource humaine dont nous allons disposer demain pour conduire les destins du Sénégal». A preuve, l’Ucad ne produit plus des ressources humaines de qualité. Apollinaire Diatta en sait quelque chose. Etudiant à la Faculté des lettres et sciences humaines et coordonateur du front opérationnel pour une reconsidération conséquente de l’étudiant, Force-Verte, il reconnait que les dégâts pédagogiques de ces grèves sont innombrables. «Sur le marché du travail, quand un étudiant de l’Ucad et un de Gaston Berger sont en compétition pour un poste, les employeurs ont tendance à prendre celui de l’Ugb ou du privé, parce qu’ils ont une mauvaise image de l’université de Dakar», conte-t-il. Face à tous ces dégâts engendrés par plusieurs facteurs, le diagnostic d’Elimane Abdoul Fall est sans appel : «l’Ucad présente aujourd’hui des signes de nervosité extraordinaire. Le seul poumon qui survit encore à l’Université, tout en respirant un air pollué, est la Faculté de médicine, de pharmacie et d’odontostomatologie qui faisait face, il y a quelque temps, à certaines difficultés (corruption lors des examens, augmentation des droits d’inscription) mais se dit prête à assumer une année blanche.»

Christine Mendy

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