VIE POLITIQUE SENEGALAISE Mamadou Dia au cinéma et dans le texte

Mamadou Dia au cinémaL’énigme des évènements de 1962 et le destin brisé d’un homme, voilà qui pourrait résumer la vie du Président du Conseil, Mamadou Dia passé brutalement des feux de l’écran à la prison. Un film récent raconte l’histoire avec la prétention de ne pouvoir tout en dire. Grand prix du cinéma francophone pour l’édition 2013, signé Ousmane William Mbaye, la vie de l’homme est comme un roman sans fin.

Conter ou raconter 17 années de compagnonnage, de vie commune, de collaboration, d’amitié, de concession et puis la rupture entre Senghor et son plus fidèle allié, que ce fut difficile pour l’auteur du livre, mais aussi du film. Des moments de bonheur,  de communion. Mais aussi des heures de trahisons et d’incompréhension.

Des images de la vie politique d’hier et d’aujourd’hui au Sénégal sur lesquels les dossiers de Sud Quotidien, ont décidé de s’attarder ce mois de décembre, dernier de l’année 2012, pour reposer un autre regard lucide et un débat de fond sur l’indépendance et ses lendemains pour le moins pénibles et des fois burlesques.

Histoire : Passé-Présent

Entre Léopold Sédar Senghor et Mamadou Dia, l’histoire est comme les contes d’Ahmadou Koumba. Sincère et cordiale au tout début ; heurtée, mais empreinte du génie des belles relations humaines par la suite. Pleine d’ humour et de larmes pour le reste et cela ne résume pas tout. « Leboon ak lipon la. » Toujours un commencement, mais la fin reste toujours à venir. Et en définitive, la fin du scénario n’aura pas lieu. Le Professeur d’histoire contemporaine, Mohamed Mbodji, avait démarré au début des années 1980, dans les amphis de l’Université de Dakar, le récit de cette histoire fascinante du Sénégal contemporain, mais il n’aura pas eu le temps de la finir. Parti sous d’autres cieux où l’appelait le devoir d’enseigner et d’informer le monde sur le contenu surprenant d’une certaine histoire des peuples et des sociétés africaines.

Mais, l’histoire dans le livre, « Sénégal, Notre pirogue. Au Soleil de la liberté », montre que la première rupture entre les deux hommes remonte au référendum de 1958 sur l’indépendance, avec le passage de De Gaulle à Dakar, après son tumultueux voyage chez Sékou Touré, à Conakry (Guinée). Roland Colin de faire comprendre qu’entre le discours de Valdiodio Ndiaye, alors ministre de l’Intérieur, qui reprend entièrement dans son allocution, les conclusions du Congrès de Cotonou ;  la fraction de manifestants dépêchée par les amis d’Abdoulaye Ly (1) et les groupes indépendantistes les plus radicaux brandissant des pancartes pour l’indépendance immédiate, ce qui ne manqua pas de heurter le Général.

« De Gaulle était rentré à Paris à la fois offusqué  et pragmatique », raconte Roland Colin. Mamadou Dia aussitôt informé des incidents de Dakar et de la réaction du Général De gaulle, mesura l’importance de retrouver Senghor et d’ajuster au mieux, entre eux, une position commune. Il le rejoignit en Normandie, à Gonneville-sur Mer. « L’entretien fut dramatique. Dia découvre chez son compagnon un aspect de sa personnalité qu’il était loin d’imaginer. Ce pouvait être la rupture entre les deux hommes et les conséquences en auraient été tragiques.

Cependant signale l’auteur, ni l’un ni l’autre n’évoquèrent le contenu exact de cet échange durant les années qui suivirent, comme s’il s’agissait d’un véritable secret d’Etat… Puis le cours de l’histoire se déroula jusqu’à la crise majeure de 1962, la rupture inimaginable entre les deux hommes, l’emprisonnement cruel de Dia dans la solitude interminable de Kédougou… ». Nous voici dans le second scénario de ce film tragique et cruel.

L’indépendance arrive donc logiquement au début des années 1960 avec ses promesses et ses envies pour chaque pays de tracer son propre sillon au sein de la communauté que voulait le Général De Gaulle pour l’Aof et l’Aef.  Malgré les réticences de l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, le Mali a mis sur pied sa fédération. Le 14 janvier 1959, quand la Fédération du Mali convoque ses membres pour sa constitution, voilà ce que Modibo Keita (2), dit à la fin de la session tenue à Dakar, au Palais du Grand Conseil, « Vous venez de réaliser, par un acte de foi historique, en étouffant les rancœurs, les particularismes locaux, les égoïsmes des intérêts mercantiles, la grande étape vers l’édification d’une grande nation africaine. Vous avez donné corps et vie à la Fédération du Mali, dont de fameux devins avaient claironné l’échec.” Référence à Houphouët.

Et la rencontre de Saint-Louis, les 11 et 12 décembre 1959, au cours de la sixième session du Conseil exécutif de la communauté, devait consolider les bases de cette unité retrouvée. Avant la session, Roland Colin, raconte la moue de Maître Babacar Sèye (3), maire de Saint-Louis qui ne s’est pas encore remis du transfert de la capitale à Dakar. Il raconte également cet épisode  du logement du Général De Gaulle dans la chambre à coucher du Colonel Faidherbe. Mais, on avait oublié la longueur du lit du Général bien  trop grand pour un lit normal.

Ainsi raconte-t-il,  « Nous fîmes confectionner  en urgence un lit plus long que le standard pour accueillir la haute taille du Général, et le protocole nous confirma que son épouse devait bénéficier du modèle identique. » Au terme de tant de péripéties, la République du Mali est proclamée le 20 juin 1960.

Face à la déchirure qui semble assommer l’unité du Mali d’aujourd’hui, voilà ce que disait De Gaulle à Dakar, au lendemain de la réunion de Saint-Louis, qui prônait l’unité, comme un signe prémonitoire dans ce pays envahi aujourd’hui par la menace islamiste. Comme pour lui donner raison sur les effets de la faillite de cette union et la solitude de ce pays face à ce péril. Rappelez-vous, nous sommes en décembre 1959. «  Dans le monde où nous sommes, et où nous allons être non plus seulement mêlés, mais côte à côte, restons l’un avec l’autre.

C’est le meilleur service que nous puissions nous rendre à nous-mêmes et, en tout cas, c’est le service qu’exige de nous, en dernier ressort, l’humanité… » L’histoire sur le Mali le rattrape et que serait devenu cette république sans l’opération « Serval » et l’intervention militaire française décidée par François Hollande, en dépit de tout ce qu’on peut en dire.

Finalement, la Fédération ne fera pas long feu, victime des tiraillements et des querelles de personnes. Le 20 août 1960, c’est la fin et chacun des pays, le Soudan et le Sénégal érigent des républiques séparées sous la forme connue aujourd’hui. Senghor devient le président de la République du Sénégal. Modibo Keita, celui du Mali. Triste fin pour une fédération.

1962, REMANIEMENT, TRAHISON, GACHIS

12 années au purgatoire pour rien

Le Sénégal indépendant explique ce livre, ne sera pas de tout repos pour les deux alliés de la vie politique , Mamadou Dia devenu président du Conseil et Léopold Sédar Senghor, président de la République. Tous les deux sont du même parti, l’Union progressiste sénégalaise (Ups). Tous les deux sont amis. Le premier étant le petit frère de l’autre. Mais tout cela ne résistera pas à la capacité de nuisance des appareils et des forces obscures propres au parti au pouvoir d’alors.

La crise de 1962. Une banale affaire de réaménagement au sein du gouvernement. Tout commence par un remaniement annoncé qui va prendre du temps du fait de certaines résistances et suspicions au sein de l’Ups. D’abord, les réticences de Senghor, président de la République à l’encontre de Valdiodio Ndiaye, alors ministre de l’Intérieur, ne faciliteront pas les choses. S’y ajoutent les manœuvres de Magatte Lo (4) à l’époque, député de l’Ups, soutenus par ses acolytes dont Isaac Foster et d’autres députés du même parti pour faire chuter le président du conseil.

Le procès dirigé par des hommes connus proches du régime de l’époque donc de Dia et de Senghor avec comme tête de file : Ousmane Goundiam, Ousmane Camara. L’orientation du verdict par le pouvoir qui parle de coup d’Etat pour « punir » un empêcheur de tourner en rond dans le parti en la personne de Mamadou Dia. Le livre raconte ainsi la volonté de diviser ce groupe de récalcitrant avec la volonté de vouloir libérer Ibrahima Sarr qui s’y refuse parce que se sentant solidaire de ses trois amis.  Finalement la perpétuité, et l’emprisonnement dans les « fours » de Kédougou pendant 12 années.

Rentré en France et guéri de sa tuberculose, Rolland Colin raconte le désir du président Senghor, qui après avoir mis en prison son patron lui demande de regagner le Sénégal pour continuer à le servir. Il parle de sa gène immense, compte tenu des relations particulières qui le lie au patron et décline l’invite du nouveau chef de l’Etat. Mais cela n’altérera en rien ses relations avec le président qui l’invitera plusieurs fois  au Sénégal, lui permettant même de lui parler à chaque fois de Mamadou Dia et de sa libération. Ce va et vient incessant va être marqué par une date, le 21 mai 1972.

Des moments terribles, difficiles à oublier. Sa rencontre avec le « Mawdo » à l’Hôpital Le Dantec  en cette année 1972. Sa surprise de voir que Mamadou Dia a perdu presque la vue avec le développement d’un glaucome que son long séjour en prison a aggravé. Le début du récit est fort poignant. Roland Colin raconte, «  Je prends l’avion à Paris, le vendredi 19. Le samedi, je retrouve mes amis, les équipiers de l’Iram. Nous faisons le point sur les problèmes de travail sur le terrain… Mes interlocuteurs savent que j’ai rendez-vous à la Présidence, mais pour eux, il s’agit d’une rencontre de routine. Chaque fois que je reviens au Sénégal, le président me reçoit.

Le secret sera bien gardé une fois de plus, je descends à l’Hôtel Vichy, rue Félix Faure… Le 21 mai, c’est le dimanche de la Pentecôte. Il règne dans les rues  de la ville l’atmosphère dominicale qui m’est familière. Les Européens sont pour une bonne part  à la plage… Mon rendez vous est à 16 heures dans le bureau personnel du chef de l’Etat. Lorsque j’entre dans la pièce studieuse que je connais bien, Senghor vient au devant de moi, me salue avec la plus grande cordialité. J’ai le cœur battant et je m’efforce de n’en rien laisser paraître…»

La suite est une longue discussion parfois pleine d’émotions quand il évoque le cas de son patron. « Mon cher Colin, lui dit le président Senghor, je suis heureux de vous voir accepter la mission que je veux vous confier. J’y attache la plus haute importance. Dans le sens de nos échanges précédents, je vais prendre toutes dispositions pour que vous puisiez rencontrer Mamadou Dia secrètement, et vous comprendrez bien les raisons. Vous lui direz de ma part, que les premières mesures de grâce que j’ai prises signifient ma volonté de mener le processus de libération jusqu’à son terme. J’ai fait ma part de chemin, j’entends qu’il fasse la sienne.

Dans mon esprit, explique le président Senghor, cela veut dire que je prendrai la décision de le gracier et de le libérer à une seule condition. Je lui demande de prendre par écrit l’engagement de renoncer à la politique. J’entends par là, précise Senghor, qu’il s’abstienne désormais, de toute prise de position et activité dans le domaine politique. J’exigerai, bien sûr, le même engagement de ses co-détenus. Après les événements de 1962, où il s’est mis en dehors de la légalité républicaine avec ses compagnons, cela me semble aller de soi…»

«M. Le président, lui rétorque, Rolland Colin, «  nous connaissons Mamadou Dia, vous et moi, et je crains que cette requête ne puisse être acceptable à ses yeux. » En marge de ce sujet l’auteur raconte sa discussion annexe avec le président de la République qui parle de ses problèmes liés au développement de l’enseignement moyen pratique. Mais aussi, il abordera un autre sujet qui lui tenait à cœur, la création de l’université des Mutants qu’il a décidé d’installer à Gorée. A la sortie d’audience, il raconte également sa rencontre avec le paléontologue Roger Garaudy qui devait être reçu par le président pour parler exactement du sujet. Conseiller du président qui lui demande d’assister à l’audience. Garaudy sera chargé de la réalisation de la fondation…

Une autre parenthèse de ce livre avant d’aborder l’issue finale qui va mener Mamadou Dia à retrouver sa liberté de parole et de force, une rencontre qui va rester dans les faits d’histoire au Sénégal : l’affaire Blondin Diop. Nous sommes en 1973. Jean Collin se rend à la prison de Gorée où il rencontre Oumar Blondin Diop (5) ;  les incidents qui en sont suivis entre les deux hommes, les injonctions au garde pénitentiaire, du ministre énervé par la sortie de l’étudiant contre lui, de le « châtier » puis la mort par pendaison, le lendemain du jeune homme… Une affaire qui court toujours.

Mame Aly KONTE

In the Spotlight

Six indices économiques annonçant la récession

by Seutou Lat Dior in A LA UNE 0

Par Robert Bibeau. Le PIB par habitant aux États-Unis La tendance générale de l’économie capitaliste est à la baisse du taux moyen de profit, qui s’exprime notamment par une tendance à la baisse du taux de [...]

Be the first to comment

Leave a Reply

Your email address will not be published.


*