VIOLENCES POLICIÈRES ENVERS LES PROFESSIONNELLES DU SEXE QUAND LE NON RESPECT DE LA LOI PLOMBE LA RIPOSTE AU VIH

Difficile d’être professionnelle du sexe (Ps). Entre le marteau de la loi et l’enclume des Forces de sécurité, les Ps peinent à trouver une échappatoire. Leurs plaintes pour violences policières sont nombreuses, sans compter les conditions de travail qui les exposent aux infections, notamment au Sida. Mais, à la Police, la réponse est simple: «si elles respectent la loi, elles n’ont rien à craindre».

Les rapports entre Forces de l’ordre et professionnelles de sexe (Ps) sont parfois heurtés et tendus, mais les deux parties peuvent être de bons collaborateurs. L’assistance est mutuelle. Du donnant-donnant. En contact avec presque tous les milieux de la société, les (Ps) peuvent se retrouver dans la peau d’indicatrices. En retour, une protection leur est assurée. Mais les rapports ne sont pas toujours aussi nets.  A. Ndiaye, rencontrée à Dieuppeul, se dit «clean». Carnet sanitaire à jour dans la pochette,  elle peste contre cette collaboration que les Forces de sécurité cherchent à leur imposer. «En l’espace de deux heures, on peut être confronté à deux fouilles. Une équipe débarque et une autre arrive peu de temps après. Le plus souvent, ils viennent pour nous prendre tout notre argent». En écho, une collègue ajoute: «pour pouvoir exercer ce métier sans problème, il faut avoir les Forces de sécurité avec soi. Sinon, elles vous mènent la guerre. Bon gré, mal gré, nous travaillons ensemble. On leur donne des informations dont ils ont besoin et en retour ils nous protègent et nous laissent travailler».
 
LE PROCÈS DES FORCES DE L’ORDRE
 
La collaboration ne s’arrête pas là. Parfois elle dérive vers des eaux troubles et les (Ps) en paient le prix. L’une d’elles raconte: «chaque jour, il nous faut verser une somme auprès du boutiquier du coin, d’un gardien ou d’un vendeur de café. Ils passent récupérer et se partager le butin. Il arrive que des patrouilles fassent des descentes, dans le seul but de nous dépouiller. Si on n’obéit pas, ils font tout pour nous jeter en prison».
 
La parade est dans la tenue correcte du carnet sanitaire, qui doit faire l’objet de révision tous les quinze jours, visite médicale à l’appui. Toutefois, il ne suffit pas pour surmonter toute épreuve en ce sens que, ce document, les Forces de sécurité peuvent «s’assoeir dessus». Car, pour «coller» une Ps, les arguments ne manquent pas. Surtout avec le délit de racolage. «Sur les trottoirs, devant les bars ou devant les auberges, il leur est interdit de traîner. Même si elles disposent de leur carnet de santé. C’est la raison pour laquelle les filles quittent progressivement les trottoirs, préférant pratiquer le métier de façon clandestine», raconte une responsable d’une association de défense des Ps.
 
PAS DE SÉCURITÉ… SEULE LA PRUDENCE EST DE MISE
 
Dans cette clandestinité, elles coupent les ponts avec les structures de santé et courent le risque de se retrouver avec toutes formes d’infection sexuellement transmissibles. Aujourd’hui, le taux de prévalence du Sida est de 18,5%  chez les Ps, alors que le ratio, au niveau national, est de 0,7%. «Même étant en règle, on est toujours exposé aux tractations de la Police. Mais, rester chez-soi et le faire peut aussi s’avérer gage de sécurité», renseigne S. Diatta, habitant à Grand Yoff.  A la question de savoir si les visites médicales sont respectées, elle répond: «non, de peur d’être identifiées  et que les Forces de l’ordre nous retrouvent. Toutefois, on essaie de gérer la situation en nous protégeant lors des rapports sexuels».
 
Dans les quartiers de Dakar, la clandestinité est érigée en règle, la traque des professionnelles du sexe par des Forces de l’ordre, a amené ces dernières à user d’autres subterfuges.  Même si certains préfèrent l’appellation de «mbaraneuse» qui veut dire «avoir plusieurs copains», elles sont conscientes qu’elles peuvent attraper des infections, y compris le Sida. «Dans la précipitation de faire les choses, les préservatifs peuvent lâcher et on est exposé aux infections. Mais, là aussi, les Forces de l’ordre en sont responsables car nous n’avons pas de cadre légal pour exercer. Et, en craignant d’être prise pour délit de raccrochage, on peut se donner les infections», a renseigné Magui Diagne rencontrée au quartier Arafat. Et de relever: «il n’y a pas de sécurité dans ce métier, seule la prudence est de mise».
 
LE DÉLIT DE RACOLAGE, UN POINT QUI DIVISE
 
Activité légale et réglementée au Sénégal, la répression qui entoure le travail des professionnelles du sexe est telle que la prostitution relève du domaine de l’impossible. La Ps ne peut exercer son activité dans les hôtels et les maisons closes, entre autres. Quand elle s’affiche dans la rue, c’est pour risquer de tomber sous le délit d’outrage public à la pudeur ou du racolage. Ce dernier délit, qui se juge «par tout moyen», est la porte ouverte à tous les abus, avec l’appréciation laissée aux services de Police.

«Une (Ps) qui quitte l’hôtel à 6 heures du matin pour prendre un taxi, après l’exercice de son activité, peut être poursuivie pour racolage. La Police, dans ce domaine, bénéficie d’une marge d’appréciation pour qualifier son comportement de racolage ou pas», a fait savoir le juriste Jérôme Bougazelli. Et de poursuivre: «pour ne pas être inquiété par les Forces de l’ordre et de sécurité, la seule possibilité d’exercer la prostitution sans risque d’être poursuivi, consiste à travailler seul dans un logement dont on est propriétaire. Ce qui n’est pas évident», constate-t-il.
 
LES FORCES DE SÉCURITÉ SE DÉFENDENT
 
Ce qui relève de l’évidence, du côté des Forces de sécurité, c’est que ces personnes qui sont en conflit potentiel avec la loi ne maîtrisent pas les textes. En poste dans un commissariat, une autorité de la Police souligne ceci: «que ce soit les professionnelles de sexe ou les hommes ayant des relations sexuelles avec d’autres hommes, ils doivent connaître les interdits. On accuse les agents de police, mais ils sont assez responsables pour ne pas commettre certaines bassesses comme des extorsions de fond, du proxénétisme ou encore des abus d’autorité».
 
L’autorité de Police poursuit en disant: «personnellement, je n’ai jamais vu ça. Cela ne veut pas dire que ces pratiques n’existent pas dans la Police, car dans toute profession, il y a des brebis galeuses. Mais cela doit être marginal. Si les professionnelles de sexe sont en règle, je ne vois pas ce que les Forces de l’ordre peuvent leur faire. Et si elles sont victimes de ces pratiques illégales, elles n’ont qu’à les dénoncer. Si, après enquête, les accusations sont avérées, les fautifs seront sanctionnés». 
 
D’ailleurs, par rapport au respect des droits humains, la Police cherche à se positionner sur des standards honorables. La même source confie: «tous nos agents sont sortis de l’Ecole de Police où les droits humains sont enseignés. Ce sont des hommes qui maîtrisent bien les droits et les devoirs des personnes lors des arrestations. Et, ils ont l’obligation de se conformer  à la loi. S’ils ne le font pas, la sanction leur tombe dessus. Dans les fouilles ou les gardes à vue, le traitement reste le même pour toute personne qui a commis une infraction.»
 
CE QUE DIT LA LOI SUR LA PROSTITUTION
 
Au Sénégal, toute personne qui désire se livrer à la prostitution doit se présenter ou être présente pour être inscrite au fichier sanitaire et social. Parmi les conditions exigées par la loi, il faut «être âgé de 21 ans, présenter une carte d’identité pour les sénégalaises, la même pièce ou un passeport pour les étrangères. L’inscription est volontaire, mais il faut se munir de 4 photos nécessaires au dossier social du fichier. Une fois inscrite, un carnet sanitaire est délivré à la prostituée. Elle est soumise à d’autres obligations telles que des visites médicales de contrôle gynécologique tous les quinze  jours, à la présentation du carnet sanitaire lors des interpellations de Police ou de Gendarmerie. La prostituée inscrite peut être poursuivie pour racolage, non-présentation du carnet sanitaire lors de l’interpellation par la Police ou la Gendarmerie, non-respect de la date de visite médicale.»

Denise ZAROUR MEDANG

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