Weinstein, le «mogul» qui voulait dévorer Hollywood

Cofondateur avec son frère de la société Miramax, Harvey Weinstein a marqué le cinéma indépendant depuis la fin des années 80. Champion des oscars et de Cannes, il se rêvait en démiurge tyrannique capable de faire et défaire des carrières et des œuvres.

Puisque le spectacle est voué à continuer, la grande question à Hollywood après le scandale Weinstein porte sur la viabilité de la marque indélébile apposée par le mogul sur trois décennies de cinéma aux Etats-Unis. Un héritage instantanément entaché puisque la Weinstein Company se propose d’effacer le nom de son cofondateur des génériques des films et séries maison à venir – une forme de révisionnisme corporate. Jusqu’à sa chute, et probablement jusqu’à l’oscar du meilleur film pour The Artist (dont il fut le distributeur et promoteur acharné aux Etats-Unis), le nom de Harvey Weinstein aura été synonyme d’une certaine idée du cinéma indépendant américain, à l’instar de Robert Redford et de son festival de Sundance, comme le rappelle Peter Biskind dans son livre au vitriol Sexe, Mensonges et Hollywood (1).

Les «400 Coups», film cochon ?

L’ubiquité de Weinstein, comme producteur (qui monte le financement d’un film), executive producer (qui suit le tournage) et distributeur, peut légitimement donner le tournis : de Quentin Tarantino (le carton  Pulp Fiction ) à la franchise  Scary Movie, de Michael Moore (Farenheit 9/11) aux films historiques corsetés genre  Shakespeare in Love, son appétit artistique fut aussi large que sa carrure, ses mauvaises manières et ses frasques – des traits irrémédiablement liés. On peut relire maintenant d’un autre œil l’anecdote que Weinstein aimait raconter comme fondatrice de sa cinéphilie : une séance des 400 Coups de Truffaut à 14 ans. Il pensait voir un film cochon, il tomba amoureux du cinéma d’auteur. C’est cette cinéphilie qui le pousse à passer, à la fin des années 70, de l’organisation de concerts de rock à la distribution de films, avec la création de Miramax avec son frère, le plus discret mais tout aussi colérique Bob. 1989 est leur année zéro – comme celle du cinéma indépendant américain – avec le succès de  Sexe, Mensonges et Vidéo de Steven Soderbergh, palmé à Cannes et qui remportera vingt fois sa mise (24,7 millions de dollars de recettes aux Etats-Unis pour 1,2 million de budget).

Les Weinstein réalisent le rêve d’un autre duo très eighties alors en bout de course, les cousins Menahem Golan et Yoram Globus de la Cannon : bâtir une mini-major dans les marges de Hollywood, faire fructifier de «petits» films, avec une logique de marchand de tapis. Golan et Globus s’étaient crashés à cause de leur inimitable mauvais goût ; les Weinstein avaient un flair plus sûr et une perception meilleure de ce que le public attend comme film dit «de prestige». D’où, dans les années qui suivent, l’acquisition immédiate pour les Etats-Unis d’Attache-Moi de Pedro Almodóvar, du Cuisinier, le voleur, sa femme et son amant de Peter Greenaway ou de The Crying Game de Neil Jordan. Ce même flair enjoint Weinstein de croire à un script écrit par deux acteurs en galère : Matt Damon et Ben Affleck (qui dormait alors sur le canapé du premier) : Will Hunting vaudra aux futurs Jason Bourne et Batman l’oscar du meilleur scénario en 1997, et leur consécration comme stars. Ce faiseur de rois sait manier la contradiction : gagner l’oscar du meilleur film avec un long-métrage par essence verbeux (le Discours d’un roi, 2010) puis l’année suivante avec un film muet ( The Artist, 2011).

Le succès attirant forcément plus gros que soi, Miramax est acheté en 1993 par Disney, pour rester sous le contrôle des frangins jusqu’en 2005, qui partiront alors fonder leur propre Weinstein Company. Jusqu’à 2010, soit lorsque Disney revend la marque et le catalogue à des investisseurs privés, les films produits ou distribués par Miramax auront rapporté 4 milliards de dollars sur le territoire américain. Une réussite grâce ou malgré un style de management hyper interventionniste devenu légendaire : Harvey Weinstein menace de virer Guillermo Del Toro de son premier film américain  Mimic  (1997) parce que les rushs ne lui paraissent pas assez effrayants, il fait pleurer Night Shyamalan sur sa première réalisation  Eveil à la vie  (1998), il dicte des dialogues supplémentaires au téléphone à James Gray pour  The Yards  (2000), dont il entend remanier de fond en comble l’épilogue et, ainsi, le sens. Entre autres.

Son obsession de s’arroger les pleins pouvoirs sur le montage final lui vaut le surnom de «Harvey Scissorhands» – d’après Edward aux mains d’argent de Tim Burton. Weinstein fait tailler, retailler les films en dépit du bon sens. Son humeur changeante, en fonction de l’air du temps, le pousse à faire charcuter  Studio 54  (1998) de Mark Christopher, envisagé comme un drame dark bisexuel sur la fameuse boîte de nuit new-yorkaise. Quand ses acteurs méconnus Ryan Philippe et Neve Campbell gagnent du galon à Hollywood – Campbell grâce à  Scream, aussi produit par Weinstein -, le producteur transforme Studio 54 en film mainstream plus joyeux, gomme la part queer et gonfle le rôle de Campbell, initialement plus en retrait. Le film fait un four.

Projets chéris puis haïs

Les succès et échecs de Weinstein procèdent de cette conviction jusqu’à la lie qu’un film d’auteur doit par tous les moyens rencontrer son public, jaugeant pas présentable par exemple l a Coupe d’or  (2000), adaptation de Henry James par James Ivory, sur la foi d’une seule projection test devant un public témoin dans un cinéma du New Jersey. Le film fut distribué en catimini, comme tous les projets chéris par le producteur puis haïs sur un coup de sang ou un désaccord avec le réalisateur ou le casting (récemment, Tulip Fever, avec Alicia Vikander et Christoph Waltz, tourné en 2014, annoncé pour 2015, sorti du placard sous les huées critiques le mois dernier).

Autre conviction : que le prestige d’un film se mesure aux oscars glanés, d’où des campagnes agressives et coûteuses, à coups de pages de pub, fêtes et projections ciblées sur les membres de l’Académie. Une méthode poussée à l’absurde lorsqu’il s’agit de faire signer à l’octogénaire réalisateur Robert Wise une citation fabriquée de toutes pièces pour encenser Gangs of New York de Martin Scorsese (2002) ou de faire vicieusement contre-campagne en douce contre la concurrence. Cibles avérées selon les rumeurs : Démineurs de Kathryn Bigelow ou Slumdog Millionaire de Danny Boyle, soudain attaqué par un bad buzz sur ces enfants acteurs exploités et dont il dira, «quand vous êtes Billy le Kid et que les gens meurent autour de vous de causes naturelles, tout le monde pense que vous les avez abattus». On se gardera de tout mettre dans le même sac, quand lui mélangeait éhontément vie privée, cinéma et affaires, mais sur tous les plans, Weinstein aura fait beaucoup de victimes.

Léo Soesanto

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