Zimbabwe: Les tenants et les aboutissants d’une crise “Nous ne faisons que viser les criminels qui entourent le président”

Après des décennies de lutte interne au sein du parti au pouvoir au Zimbabwe, la guerre pour la succession de Robert Mugabe à la présidence du pays a pris un nouveau tournant mercredi. Retour sur les tenants et les aboutissants d’une crise.

Nouveau chapitre dans la guerre de succession à Robert Mugabe. À Harare, la capitale du Zimbabwe, un officier est apparu à la télévision nationale dans la nuit du mardi 14 au mercredi 15 novembre pour annoncer que l’armée avait pris le contrôle du pays. Puis il a ajouté : “Nous voulons qu’il soit absolument clair que ceci n’est pas un coup d’État”. Une précaution oratoire avant d’annoncer la couleur : “Nous ne faisons que viser les criminels qui entourent” le président, a assuré le général Sibusiso Moyo, porte-parole des Forces de défense du Zimbabwe (ZDF).

À 93 ans, le président, à la tête depuis 37 ans d’un régime autoritaire et répressif, n’est pas visé, pour l’instant. “Nous voulons assurer la nation que son Excellence, le président de la République du Zimbabwe, chef de l’État, du gouvernement et des forces de défense du Zimbabwe, le camarade Robert Gabriel Mugabe, et sa famille sont sains et saufs, et leur sécurité garantie”, a assuré le général Sibusiso Moyo.

Qu’est-ce qui est en jeu ?

L’objet de l’opération militaire est d’abord de faire triompher, au sein de la Zanu-PF, le parti au pouvoir, la faction des partisans du vice-président Emmerson Mnangagwa, contre celle de Grace Mugabe, dite la “Génération 40”. Longtemps présenté comme le dauphin de Robert Mugabe et proche des milieux militaires, Mnangagwa, surnommé “le crocodile”, a été limogé le 6 novembre et contraint à quitter le pays pour l’Afrique du Sud. S’en est suivi une vaste purge des soutiens de Mnangagwa au sein du gouvernement.

Si c’est le président Mugabe lui-même qui a limogé son second, les alliés du “crocodile” y voient clairement la main de Grace Mugabe, son ambitieuse épouse de 40 ans plus jeune que lui. Avec cette manœuvre, celle qui se projette comme l’héritière naturelle du pouvoir obtenait le champ libre pour être investie à la vice-présidence lors du prochain congrès de la Zanu-PF, en décembre. “Grace a l’intention de créer une sorte de dynastie Mugabe et de survivre à son mari. Elle dit que Mugabe, même mort, récolterait des suffrages et se situe dans la continuité de ce régime despotique, liberticide et catastrophique sur le plan économique”, analyse Gauthier Rybinski, chroniqueur international pour France 24.

Mais les alliés du “crocodile” ne l’entendent pas de cette oreille. Cela fait des mois que le torchon brûle entre les deux camps : en août, Emmerson Mnangagwa avait affirmé avoir été victime d’une tentative d’empoisonnement. Il avait pris soin de ne pas avancer de possible commanditaire, mais ses partisans assuraient qu’il avait été délibérément intoxiqué par le biais d’une crème glacée fabriquée dans une laiterie appartenant à Grace Mugabe. Des accusations que la Première dame avait vivement démentie.

Cette crise est-elle plus grave que les précédentes ?

Ce n’est pas la première crise que traverse ce pays. En 2002 et 2008, Mugabe s’était imposé aux élections sur fond de contestation et de répression. “Le système zimbabwéen est un jeu ritualisé fondé sur l’affrontement de factions rivales”, explique à France 24 Daniel Compagnon, professeur à Sciences-Po Bordeaux et auteur de “A Predictable Tragedy : Robert Mugabe and the Collapse of Zimbabwe” (2011, non traduit en français). “Tous les caciques de la Zanu-PF, dont font partie les militaires qui ont confisqué le pouvoir, font partie du même moule, ils considèrent qu’ils ont fait l’indépendance et que le pouvoir leur appartient”, poursuit-il.

Mais cette fois, les choses sont différentes. Le jeu du pouvoir semble avoir atteint un point de rupture et, pour la première fois, des opposants remettent en cause “la qualité quasi-divine du pouvoir de Robert Mugabe, eu égard à son passé de libérateur du Zimbabwe vis-à-vis d’un régime ségrégationniste de Rhodésie du Sud”, selon Gauthier Rybinski.

Si le président n’est pas officiellement visé pour l’instant par le coup des militaires, Robert Mugabe est néanmoins maintenu en résidence surveillée. Le secrétaire général de l’Association des vétérans, Victor Matemadanda, va plus loin et a déjà appelé à la mise à l’écart de Robert Mugabe de la présidence et de la direction de la Zanu-PF.

Pourquoi maintenant, après des décennies de régime autoritaire ?

Les experts évoquent plusieurs facteurs : l’éviction d’Emmerson Mnangagwa, qui a mis le feu aux poudres, mais aussi l’impopularité de Grace Mugabe, surnommée par la rue “Disgrâce” en raison de ses outrances, de ses dépenses et, dernièrement, de sa course effrénée pour le pouvoir.

Enfin, l’âge avancé de Robert Mugabe, qui le met en situation de faiblesse et le rend inapte à contrôler ses troupes. “Mugabe s’est maintenu au pouvoir en orchestrant les luttes internes et en faisant jouer ces factions les unes contre les autres. Mais aujourd’hui, en raison de la sénilité, de la baisse de capacité physique et de la dégradation de la situation économique et sociale, il semble avoir lâché les rênes”, analyse Daniel Compagnon.

S’agit-il d’un coup d’État ?

Si l’opération reste contraire à la Constitution et qu’il s’agit, techniquement, d’une confiscation du pouvoir par la force, elle reste difficile à qualifier. D’après les militaires, l’objectif n’est pas de prendre le pouvoir, mais de réinvestir Emmerson Mnangagwa. “Ils veulent arbitrer les luttes factionnelles”, résume Daniel Compagnon.

La marge de manœuvre de Robert Mugabe reste néanmoins très réduite. “Tant qu’il ne recouvre pas la liberté, il ne peut ni mobiliser ses soutiens politiques, ni faire appel à l’opinion publique, dont une bonne partie lui reste favorable”, rappelle Daniel Compagnon. Le président du Zimbabwe est en effet toujours admiré par de nombreux compatriotes, mais aussi par des chefs d’État africains, comme un héros de la lutte anticoloniale.

En ce qui concerne Grace, le chercheur estime qu’il “lui sera difficile de remonter la pente. Tout son pouvoir lui vient de son mari et s’il devient une marionnette aux mains des militaires, elle est finie”.

Quelles sont les options de Mugabe ?

Entre sauver la face ou sauver l’avenir de sa femme, le spécialiste estime que le choix de Mugabe pencherait plutôt vers la première option : “Se retrouver enfermé chez lui par son cercle le plus proche, privé de tout pouvoir est assez infâmant pour un homme comme lui. Il est possible qu’il aille vers une solution de sortie de crise qui lui permette de se maintenir au pouvoir jusqu’au bout.”

Malgré son âge avancé, Robert Mugabe a toujours refusé de nommer un successeur et a même annoncé qu’il briguerait un nouveau mandat en 2018. “La règle fondamentale d’un bon dictateur qui veut conserver son règne est de ne jamais nommer de dauphin”, rappelle le chercheur. Le jeu reste donc ouvert et les couteaux s’aiguisent.

Avec France24

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