A la découverte des origines du père de l’indépendance du Sénégal : Thiariack, billet retour au royaume d’enfance de Valdiodio Ndiaye

valdiodioL’OBS – Comme Joal avec Senghor, Thiariack a eu Valdiodio. Logé dans la commune de Keur Baka, dans la région de Kaolack, le village d’origine du père de l’Indépendance du Sénégal est un hameau de quelques âmes, une bourgade fière de compter parmi ses habitants, un fils à la dimension de l’enfant de Saba Langhar Ndiaye.

CODOU BADIANE (TEXTE) CHEIKH NDIAYE (PHOTOS)

Même le jour était nostalgique. Il s’est levé fier, sur le vert de campagne qui teint le coton des nuages, poussés par le souffle humide de l’hivernage. Quelque part dans le monde, Thiariack. Le coin paysan est un patelin d’un millier d’âmes, un carré de terre de quelques pâtés de maisons. Une bourgade fière, aux dehors campagnards, mais à la conscience peu rurale. L’endroit est un grenier d’intellectuels. De ce coin improbable, débout dans le Sénégal des profondeurs, à califourchon entre les villages de Sellick, Sikatroum et Koné, sont partis beaucoup de cadres sénégalais, dont le père de l’Indépendance : Valdiodio Ndiaye. Ici, on parle de l’homme, comme on raconte un messie. «Valdiodio était un ami. Il était un homme bien. Il aidait beaucoup les habitants de Thiariack. Il subvenait toujours à nos besoins. Personnellement, je pouvais empiéter sur le champ de son père, mais il ne disait jamais rien. En ce temps, c’est son frère Lagarang, qui s’occupait des champs. A chaque fois que j’avais besoin des services de Valdiodio, j’allais le trouver à Kaolack et il m’accueillait chaleureusement. Il payait même nos impôts.» Ibrahima Thiackou dit Yira est le chef de village de Thiariack. Le petit bout d’homme a la mémoire encore fraîche. Assis sur ses 89 ans, il chante les mérites de Valdiodio Ndiaye, parle de lui avec des accents d’amour. «C’est lui qui a été le premier à construire des bâtiments en dur dans le village. Avant, il n’y avait que des cases. C’est un maçon, du nom de Birame Sarr, qui avait en charge le chantier. Valdiodio était quelqu’un d’extraordinaire. Un homme qui n’a pas oublié ses origines, quand il a accédé au pouvoir.» Le père de l’indépendance du Sénégal était de ces patriotes au cœur chevillé à leur terroir, de ces hommes à la fois reconnaissants et affables, une espèce aujourd’hui en voie de disparition.

La dernière rencontre avec son père, en compagnie de Mamadou Dia

Niché dans la commune de Keur Baka, à une trentaine de kilomètres de Kaolack et à quelques encablures de Ndoffane, Thiariack s’offre par un chemin de piste, parti de Sinthiou Mboutou sur la Nationale4, qui longe la forêt de Mbam Maya. La localité se dévoile, exposant fièrement ses habitants. Qui, à leur domicile, s’affairant aux travaux ménagers. Qui, aux champs, s’occupant des cultures. Mais quel que soit son agenda du jour, Thiariack se tient droit sur une réalité immuable : le respect du droit d’aînesse. A chaque sujet, son interlocuteur. Et chez les probables interlocuteurs, la prise de la parole se fait selon l’ordre de naissance. Sur cette terre Guelwar, on n’accepte aucun écart de conduite. «Pour parler de la famille de Valdiodio, il faut aller chez le vieux Matar Dramé. C’est le neveu de Valdiodio, il pourra vous dire beaucoup de choses sur son oncle», suggère un habitant du village, qui se propose même de nous mener à lui. On retrouve Matar Dramé dans la Cour de sa maison, une brochure du quotidien national Le Soleil à la main droite. «Que voulez-vous que je vous dise sur Valdiodio ? Quoi ? Ses enfants sont à Dakar, pourquoi venir jusque-là pour qu’on vous parle de lui ? Les Guédel et autres sont les mieux placés pour vous parler de leur père, n’est-ce pas ?» Les explications des uns et des autres n’y feront rien. L’exposé de l’angle de traitement du sujet, non plus. L’homme campe sur sa position. «Je suis désolé, mais je ne peux rien vous dire, sans l’aval de Guédel. Vous pouvez aller visiter la maison de son père, mais je ne vous parlerai pas», freine-t-il, sec. On comprend sa méfiance !

Dans la maison du papa de Valdiodio, les occupants accueillent à bras ouverts. La grande concession est constituée de trois grands bâtiments. Tous en dur. Dans le premier, 3 pièces et dans les deux autres, quatre, chacun. Ce qui fait un total de 11 pièces. «Ces bâtiments ont été construits par Valdiodio Ndiaye, en 1962. Ce sont des bâtiments qu’il avait construits pour son père. Le puits que vous voyez là-bas est aussi son œuvre. Il a été creusé la même année», informe-t-on. Le maître de maison s’appelle Ibrahima Ndiaye dit Ibou Doudou. C’est le fils du petit-frère germain de Valdiodio Ndiaye. Absent des lieux, un coup de fil permet de le localiser à Ndoffane. «Attendez-moi, j’arrive dans quelques minutes. J’essayerai de convaincre Matar Dramé à parler, parce qu’il est aujourd’hui le patriarche de la famille à Thiariack.» Mais la volonté de Ibou Doudou achoppera sur la ferme décision de Matar Dramé de ne piper mot sur la vie et l’œuvre de son oncle à Thiariack. Le vieux Dramé forfait, Ibrahima Ndiaye invite dans la maison de son grand-père. Large banane aux lèvres, le neveu de Valdiodio est d’une gentillesse débordante. L’homme est simple et courtois. Coincé dans un boubou marron avec des motifs de la même couleur, il est assis à même le sol. Parler de Valdiodio est, pour lui, un plaisir immense, une grande fierté. Il dit, le verbe glorieux : «Guélewar et prince héritier du royaume Sérère, Valdiodio Ndiaye est le fils de Saba Langhar Ndiaye et de Sira Mbodj. Son père est de Thiariack, sa mère de Diagnel où il est né en 1923. En âge d’entrer à l’école française, son oncle l’a amené avec lui à Saint-Louis pour l’y inscrire, en compagnie de son frère, Birame Pathé. Et c’est là-bas à Saint-Louis, que ce dernier rendra l’âme. Et quand leur oncle a informé Saba Langhar, le père de Valdiodio, du décès de Birame Pathé, celui-ci lui a dit que c’était la volonté divine et qu’il pouvait continuer à garder Valdiodio. Seul, en l’absence de son frère qu’il aimait tant, Valdiodio fréquentera le lycée Faidherbe de Saint-Louis, puis poursuivra ses brillantes études à la Faculté de droit de l’Université de Montpellier. Il était quelqu’un de bien. Vous savez, chez nous, la valeur de l’homme ne se mesure pas à sa fortune, mais à ses sentiments. Valdiodio était grand, parce qu’il n’a jamais oublié d’où il venait. Il s’était fait un point d’honneur de soutenir sa famille et tous les villageois. Il prenait son frère, Ndéné Coumba, aîné de son père, comme son papa. Il faisait tout de concert avec lui. Il s’occupait de toutes les dépenses de la famille. C’est mon père, Doudou Ndiaye qui allait récupérer l’argent à Kaolack. Il n’y a aucune famille ici à Thiariack ou même dans le Saloum qui peut dire qu’elle n’a pas bénéficié, directement ou indirectement, de l’aide de Valdiodio», témoigne-t-il, un brin nostalgique. Même s’il n’était pas encore très mature en cette période, Ibou Doudou se souvient encore de tout. Ou presque. «Quand j’ai arrêté les études, il m’a dit de faire la formation militaire, pour qu’il me trouve un boulot, mais il est décédé juste après la fin de ma formation.» C’était le 5 mai 1984.

Comment Thiariack a vécu l’emprisonnement de Valdiodio

Garçon épris de son royaume d’enfance, Valdiodio a toujours placé Thiariack au cœur de ses préoccupations. «Même si, après ses études, il n’est pas revenu s’installer à Thiariack avec sa femme et ses enfants, pour beaucoup de raisons qu’on comprend ici, Valdiodio venait toujours à Thiariack, dès que son agenda le lui permettait. Il était très régulier au village, surtout quand son père était en vie. Il y passait parfois des vacances. Et quand il était, par exemple, en mission à Kaolack, il faisait tout pour faire un crochet à Thiariack. Il est même venu ici avec le Président du Conseil, Mamadou Dia. D’ailleurs, c’est la dernière fois qu’il voyait son père. Quand il est retourné à Dakar, il a été arrêté et son père est décédé avant sa sortie de prison…»

Valdiodio est une fierté sénégalaise. Mais de Thiariack surtout. L’homme, malgré son agenda overbooké, s’était toujours battu pour son village et ses habitants. Un amour du terroir qui fait que quand son destin radieux et prometteur bascule pendant la crise politique de décembre 1962, lorsque, sous la présidence de Léopold Sédar Senghor, il est accusé de «tentative de coup d’État», aux côtés de Mamadou Dia, Thiariack est entré dans la phase la plus douloureuse de son histoire. «Son père était très affecté par l’emprisonnement de Valdiodio. Quand mon père et ses frères sont revenus du procès pour l’informer que Waly a été condamné à 20 ans de prison. Il leur a dit, la mort dans l’âme : ‘’Il faut vraiment avoir une certaine longévité pour assister à sa libération.’’ L’emprisonnement de mon oncle a fait mal à toute la famille. Ça se ressentait dans la vie de tous les jours, parce que c’était lui le soutien de famille. Je souffre encore quand je pense à cet épisode de la vie de mon oncle, de notre vie. Il y avait, à cette époque-là, une ambiance de deuil à la maison et dans tout le village», raconte, encore meurtri, Ibou Doudou. Il ajoute : «Cet emprisonnement était un frein à la volonté de Valdiodio de sortir son village de l’ornière. Il a été le premier à y construire un bâtiment en dur et, avec les croyances de l’époque, c’était courageux de sa part. Les gens venaient de partout pour voir les constructions.» Qui, aujourd’hui, survivent à Valdiodio, entre la tombe de son père, Saba Langhar et les champs familiaux. Sur cette terre où le père de l’indépendance du Sénégal aimait gambader, petit, entouré de ses nombreux frères et sœurs.

ENCADRE

Thiarack, à l’origine du nom

Thiariack reste le royaume d’enfance du père de l’Indépendance du Sénégal, mais ses parents ne sont pas originaires de là-bas. «La famille de Valdiodio n’est pas originaire d’ici. C’est son grand-père, Dialigué Ndiaye qui est venu le premier à Thiariack pour faire du commerce et y a fondé une famille», affirme le chef de village, Ibrahima Thiackou dit Yira. «Quand le Gabu a disparu, ses habitants ont pris le chemin de l’exil. Et quand ils sont arrivés ici, mon grand-père, Sombel Thiackou, Madiop, Coumba Doukou y ont trouvé des peulhs qui avaient creusé un puits. Quand les peuls les ont vus, ils ont quitté le village. Ils ont trouvé dans le village une petite maison de 3 chambres. Madiop a suggéré à mon grand-père Sombel de rester dans le village. Mon grand-père lui a dit qu’il n’allait pas accepter que Madiop soit le chef et qu’il fallait faire un vote. Les gens ont essayé de le convaincre, mais mon grand-père a refusé. Ensuite une rencontre a été organisée et mon grand-père a été élu chef de village. Mes grands-parents avaient beaucoup de bœufs. A une période, les animaux mouraient en grand nombre. Ils souffraient de diarrhée. Et les gens venaient de partout pour voir ce qui se passait. Le nom de Thiariack vient de cette épidémie de diarrhée bovine. ‘’I ndet no thiar ka’’ est devenu Thiariack. En ce temps, Mboutou Sow était le chef de Canton de Kaolack.» En ce temps, Thiariack comptait trois maisons. «Les maisons des Thiackou, Mbengue et Sarr, la maison de Dialigué, grand-père de Valdiodio, est devenue la quatrième.» Aujourd’hui, Thiariakh s’est agrandi. La localité qui est électrifiée depuis 2006, a presque 100 maisons. Elle est, à jamais, entrée dans l’histoire du Sénégal, tout comme le nom de son fils prodige, Valdiodio Ndiaye.

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