À Villeneuve-Loubet, ville symbole de la polémique de l’été, le burkini reste invisibleÀ Villeneuve-Loubet, ville symbole de la polémique de l’été, le burkini reste invisible

france-burkini-villeneuveloubetÀ Villeneuve-Loubet, après la suspension de l’arrêté interdisant la baignade en burkini, les fameux maillots étaient toujours introuvables. Drôle de ville symbole de la lutte contre cette tenue que les habitants ont souvent découvert dans les médias.

L’été, Villeneuve-Loubet se remplit. De touristes, surtout. D’Italiens, pas mal, de Belges, aussi, beaucoup. Et de journalistes, depuis le vendredi 26 août, et la décision du Conseil d’État de suspendre l’arrêté municipal interdisant la baignade “à toute personne ne disposant pas d’une tenue correcte, respectueuse des bonnes mœurs et du principe de laïcité”, en clair, aux femmes vêtues d’un burkini.

Pendant deux jours, et malgré un temps tout à fait clément, la plage de galets a donc été inhabituellement ombragée. Par l’ombre des journalistes penchés sur les baigneurs tentant tant bien que mal de sécher au soleil, assaillis par la question vite devenue rituelle : “Vous avez vu des burkinis ?”

Les sourcils froncés et les mentons secoués ont constitué le seul aboutissement de cette quête illusoire. “Pas vu de l’été”, nous a-t-on répondu à l’infini. Et nous ne sommes pas les seuls à être revenus bredouille de cette chasse. Depuis que la polémique au sujet de cette tenue de bain a éclaté, aucune des grandes agences de presse (sauf AP, comme le rappelle Slate) n’a réussi à prendre des images de femmes portant ce vêtement sur une plage française. Elles se contentent de clichés pris en Tunisie, en Algérie ou en Australie, repris en boucle par les médias.

14 000 habitants, zéro burkini

C’est le paradoxe de Villeneuve-Loubet. Cette ville de 14 000 habitants à l’année, dont les maisons dévalent deux collines pour se ruer vers la mer, est sous les projecteurs depuis son arrêté du 5 août y interdisant le burkini. Pourtant, les habitants peinent à se rappeler en avoir jamais vu. Le député-maire (LR) Lionnel Luca, l’écharpe tricolore à peine remisée au placard après avoir célébré un mariage, explique à France 24 pourquoi il a malgré tout pris cette décision : “On avait eu quelques cas, qui nous avaient été rapportés, alors j’ai pris cette décision pour éviter tout prosélytisme, pour éviter que ça contraigne d’autres femmes à suivre le mouvement, qu’elles se disent ‘Je serai mieux vue si je mets un burkini’. Et puis, un mois après l’attentat de Nice… Je n’ai jamais pensé que celles qui portent des burkinis soient l’avant-garde du terrorisme, mais vous ne pouvez pas empêcher les gens de parler.”

En trois semaines, la municipalité a répertorié “moins d’une demi-douzaine de cas de burkinis” et, grâce à la coopération des femmes concernées, qui ont chaque fois accepté de quitter la plage, les agents de police n’ont procédé à aucune verbalisation. Selon Albert Calamuso, adjoint délégué à la tranquillité publique, tout s’est déroulé dans le calme. Pas de quoi donc, en faire toute une affaire. De fait, le maire Lionnel Luca regrette que le Conseil d’État ait suspendu son arrêté et blâme les mairies de Cannes ou de Nice pour avoir, contrairement à lui, utilisé la méthode forte pour faire appliquer leur décision. “Il y a eu des dérives inacceptables”, regrette-t-il, évoquant des équipes de “trois ou quatre sbires envoyés sur les plages pour verbaliser des contrevenantes”.

L’utilité de l’arrêté en question

Mais au-delà du cas villeneuvois, la polémique autour des arrêtés municipaux anti-burkini déclenchée par le maire de Cannes le 28 juillet et alimentée par la trentaine d’autres édiles à avoir suivi son exemple pourrait avoir fait plus de mal que de bien. De nombreux islamologues français jugent en effet que les images de femmes musulmanes malmenées sur les plages risquent d’alimenter la propagande jihadiste, bien que ce vêtement soit jugé inacceptable par les salafistes et islamistes. “Dans ces milieux, les femmes ne vont tout simplement pas à la plage ou alors dans des conditions beaucoup plus strictes et sûrement pas en burkini, entourées d’autres femmes en bikini. Le burkini est jugé non conforme à leur interprétation du Coran et de la sunna [la loi divine]”, a ainsi expliqué David Thompson, journaliste de RFI spécialiste de ces questions, dans une interview sur France Info.

Alors, forcément, certains à Villeneuve-Loubet se questionnent sur l’utilité d’un tel arrêté. Et déplorent que sa surmédiatisation, ajoutée à l’obsession du personnel politique à cet égard, fasse oublier d’autres sujets plus importants à leurs yeux. “Les médias en font une tonne, mais les hommes politiques en font trois”, jure Marie-Paule, assise sous un parasol. “C’est un truc électoral, analyse Joël, venu de la commune voisine de Biot avec son épouse Nadine. La droite essaie de déstabiliser le gouvernement avec le burkini alors qu’il y a des sujets plus importants, comme l’emploi.”

Presque jamais observé “en vrai”, mais découvert “à la télé” ou “dans les articles des journaux”, le burkini fait tout de même réagir. À l’unanimité, les Villeneuvois – à l’année ou la semaine – interrogés sont contre, mais de là à l’interdire avec un arrêté, les avis sont partagés.

Beaucoup auraient privilégié le libre-arbitre. “Je suis contre, mais je respecte la religion de ces femmes et si elles souhaitent se voiler pour se baigner, c’est leur droit. Chacun fait ce qu’il veut”, résume Kylian, plagiste de 44 ans. “On doit être libre de choisir, abonde Hermann Monai, touriste italien venu de Brusimpiano, à la frontière suisse. Je ne voudrais pas qu’on décide de ma tenue à ma place.”

“On n’est plus en France”

D’autres sont trop attachés à leurs coutumes pour se montrer aussi tolérant. Vincent, la quarantaine, chaîne en or visible, observe une partie de pétanque dans le centre-ville. “Tu penses qu’il va tirer ?”, demande-t-il à son voisin avant de tiquer à la mention du mot burkini “autorisé” par le Conseil d’État. “Toi, t’as plus le droit à ta crèche (de Noël) ni à ta croix, mais eux [les personnes de confession musulmane], ils font ce qu’ils veulent, s’énerve-t-il. On n’est plus en France.” A-t-il pu observer directement un burkini ? “J’en ai pas vu”, concède-t-il brièvement avant de reprendre sa diatribe.

Cette perception du burkini comme étranger à la France est partagé par certains. À l’image de Pascal, chef de cuisine, qui cite Tanger, où il serait “normal” de “se baigner habillées”, contrairement à la France. À l’évocation des Françaises converties, à qui il serait difficile de conseiller de “rentrer chez elles” pour s’y baigner en burkini, Pascal, comme les autres, est embarrassé.

Mais la véhémence de Vincent est tout de même loin d’être la norme. Sur la plage, on regrette aussi, plus calmement, que l’arrêté ait été suspendu, “pour des questions d’hygiène”, “parce que la majorité n’ont pas réellement choisi de le porter”, ou simplement parce que “si le maire a pris sa décision, on n’aurait pas dû le contredire”.

Et lorsqu’on lui rapporte que certains de ses administrés nous ont raconté que certaines femmes ont continué de se baigner habillées après la prise de l’arrêté, le soir au bout de la plage, Lionnel Luca, le regard du général de Gaulle comme témoin dans son dos, déclare, magnanime : “Tant qu’elles le faisaient de façon discrète et sans embêter personne, on ne leur aurait de toute façon pas fait d’ennuis”. Une façon de reconnaître qu’aussi bien la mise en place de l’arrêté que sa suspension n’auront au bout du compte, pas changé grand chose à Villeneuve-Loubet.

france24

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