Comment la société sénégalaise périt

Le mythe de l’argent facile a transformé profondément la société sénégalaise. L’engagement politique, la contrefaçon monétaire et financière, les jeux de hasard, les habits faux de la religion et les liens sociaux en fonction de l’intérêt matériel, mènent tous, désormais, à la quête de l’argent.

Le délitement des liens familiaux, des relations de travail et des apports sociaux, constituent des conséquences majeures d’une crise profonde dans laquelle se meut le pays depuis quelques décennies. L’avant-goût d’une Nation en déperdition se dessine à grand trait sous les yeux des acteurs politiques, sociaux, culturels impuissants face à la perte sans précédent des valeurs républicaines et de la société traditionnelle. Le Sénégal périt.

L’argent fait des ravages insoupçonnés au Sénégal. Dans les villes et dans les campagnes des profondeurs du Sénégal, le mythe de l’argent est désormais la clef de la réussite en société. Il est devenu ainsi, par sa possession, un des signes de distinction sociale. L’argent devient presque un «dieu», régulateur des hiérarchies artificielles dans la société contemporaine. Nous assistons depuis quelques décennies à ce basculement brutal dans la quête de l’argent facile, gagné honnêtement ou non. Cette transformation mentale de la société n’épargne aucune profession, aucune catégorie socioprofessionnelle, aucun pouvoir politique. Le mythe a fini par s’installer dans tous les esprits.

L’engagement politique est probablement le secteur dans lequel où le mythe de l’argent facile se confond aux pratiques des acteurs politiques, au pouvoir ou non. Celui qui n’a pas d’argent, ne peut gagner électoralement une parcelle de terroir. Pour être ministre, responsable dans l’administration publique, il faut avoir de l’argent ou être parrainé par une personne ou un groupe d’intérêts influent par ses ressources financières. L’exercice du pouvoir étatique n’est plus dépendant de la compétence, de la capacité managériale à piloter un service public. L’accès à un poste administratif dépend du parrain social, de la base électorale fictive ou réelle, qui elle-même, devient juste une marchandise électorale pour celui qui détient les cordons de la bourse et qui manipule à sa guise ces « acquis » à sa cause ou du chef.

La transformation de la société sénégalaise, sous l’effet de l’influence de la quête de l’argent, est lisible également à travers l’expansion explosive de la contrefaçon de la monnaie, des produits industriels, des produits alimentaires. La contrefaçon financière et industrielle représente de nos jours une économie régionale, à l’instar de l’économie formelle. Elle enrichit impunément.

Le secteur de la religion est lui aussi gagné par la folie meurtrière de l’argent. Le Sénégal enregistre au cours de ces dernières années, une poussée sans précédent du charlatanisme maraboutique. Une industrie qui marche. Il est devenu quasi impossible de distinguer l’homme de Dieu du faux-marabout. Cette catégorie de charlatans a réussi à faire croire qu’elle a des connaissances mystiques permettant d’accéder à des postes administratifs ou à devenir riche.

Les ravages causés par l’argent au cœur de la société actuelle se mesurent évidemment à l’aune de la crise profonde dans la cellule familiale et dans les rapports sociaux entre les citoyens. Tous les liens sociaux, culturels et religieux se transforment en des relations d’intérêts personnels, pour ne pas dire, des calculs bassement matériels. Les conséquences de la victoire de ce mythe rongeur de l’argent se répercutent naturellement sur les valeurs culturelles, sociales et religieuses. La déperdition culturelle de la société constitue, à ce titre, un effet des pertes de valeurs. La faillite de l’État, le chacun pour soi, l’incivisme, la violence aveugle au sein de la famille, sur le lieu de travail, dans la rue, ajoutées à la fin des solidarités, s’enchevêtrent et gagnent du terrain.

Les valeurs traditionnelles en prennent un sacré coup. Elles disparaissent progressivement et suscitent la peur et l’angoisse des adultes, encore accrochés au mythe du passé et des traditions. Deux mondes se regardent. L’ancien meurt à petit feu, le nouveau émerge et se développe dans la déchirure.

Mamadou SY Albert

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