FAUT-IL BRÛLER LA BIBLIOTHÈQUE COLONIALE ?

Les Ateliers de la pensée ont vécu. Durant quatre jours (30 octobre-2 novembre), à l’invitation de Felwine Sarr et Achille Mbembé, des intellectuels africains et de la diaspora se sont donnés rendez-vous à Dakar pour débattre du thème du « Basculement des mondes et pratiques de dévulnérabilisation ». Les débats ont été riches, le tout dans une ferveur du public. Cette fois, il n’y a eu aucune « grenade » jetée à l’endroit des organisateurs. L’on se rappelle que lors de la première édition, en 2016, l’économiste camerounais, Célestin Monga, avait allumé une petite polémique concernant le lieu choisi pour le démarrage de ces ateliers. Il avait estimé que c’était une sorte de « petite défaite » que des intellectuels africains de grand calibre se retrouvent, plus de cinquante ans après les indépendances, dans « la maison même de l’ex-colon » pour parler de l’avenir de l’Afrique et de décolonisation des mentalités. Cette « espièglerie » avait soulevé l’ire des organisateurs. Cette fois-ci rien à dire ni sur le lieu – le Musée des civilisations noires – ni sur le thème.

Toutefois, l’éternel reproche fait aux intellectuels africains est revenu dans les débats. Quelqu’un a reproché à l’architecte et anthropologue togolais, Sénamé Koffi, après une brillante communication sur « l’espace de la décolonialité », dans lequel il revisite l’ontologie liée à l’architecture traditionnelle africaine, de ne s’appuyer que sur les travaux d’auteurs occidentaux (notamment Marcel Griaule sur les dogons). Ce que révèle cette anecdote, c’est le drame des intellectuels africains et de la diaspora de l’ère postcoloniale, tiraillés entre la nostalgie des origines et l’utopie de l’idéal universel, alors que le temps de la résilience n’est pas encore achevé. Autrement dit, pour reprendre l’expression de l’écrivaine camerounaise Leonora Miano, comment abriter dans son corps « le violeur et sa victime ».

Alors que faire de l’héritage colonial ? Faut-il brûler la « bibliothèque coloniale » ? On doit à Valentin Mudimbe ce concept, dans son ouvrage « The Invention of Africa » (1988), par lequel il désigne l’ensemble des savoirs et des textes produits par les conquérants, missionnaires et administrateurs coloniaux à propos du continent africain. Ce corpus continue d’inspirer la perception de l’Afrique, y compris par les Africains eux-mêmes. C’est une question difficile pour les intellectuels africains postcoloniaux dont l’ambition est de « provincialiser » l’Europe. Les plus radicaux parmi eux parlent de récuser l’épistémè occidental. Les plus modérés, comme Souleymane Bachir Diagne, préfèrent parler de décentrement. « Décentrer n’est pas récuser l’épistémè européen, ce n’est pas non plus récuser l’universalité des valeurs humaines, c’est, comme dirait Barbara Cassin, ‘’compliquer’’ l’universel », nous expliquait-il dans un précédent entretien. Il s’agit, de son point de vue, de remettre en question des certitudes sur lesquelles se reposait l’universalisme « de surplomb », européen, qui s’estimait tranquillement installé sur l’histoire. Le deuxième point de ce décentrement, c’est que les rencontres intellectuelles ne seront plus nécessairement un dialogue permanent avec l’Occident.

Aujourd’hui, des intellectuels africains, sud-américains et asiatiques peuvent se parler sans passer par l’Occident. Ces Ateliers de la pensée en sont la preuve. Ceci étant dit, la pluralité des archives est essentielle pour lire le monde. « Non, cette bibliothèque coloniale, on ne la brûlera pas », répond Felwine Sarr. Il reste que pour briser le pacte colonial, cette assignation des rôles (entre l’ancien colon et l’ex-colonisé), qui forclôt le champ de l’avenir, les intellectuels africains devront tôt ou tard trancher ce débat. D’où l’importance de produire un corpus dans les langues nationales. C’est peut-être la seule façon d’en faire des langues de sciences et de hâter la venue d’une épistémè véritablement africaine.

PAR SEYDOU KA

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