Le Sénégal plonge dans la vulnérabilité

La vulnérabilité a concerné, au cours des années 1980, certaines franges de la population, singulièrement celles du monde rural. Moins de trente ans après, le phénomène de la vulnérabilité frappe le monde urbain. La société sénégalaise bascule subitement dans la vulnérabilité chronique. Aucun segment de la société n’est épargné par l’impact de la crise durable et les mutations de l’économie. De quoi interroger véritablement la place du travailleur et des couches faibles économiquement, les conséquences dramatiques des politiques publiques et le réchauffement climatique.
On se souvient encore des ravages énormes de la sécheresse des années 1970. Elle a décimé le cheptel. Elle détruisit tout l’écosystème agricole, pastoral du monde rural. Les populations ressentiront cet impact. La pauvreté s’installe et secrète des départs massifs de vagues de jeunes fuyant la misère sociale et économique rurale. Cette situation secrète naturellement l’appauvrissement des pans entiers des populations rurales. La vulnérabilité sera un objet de réflexion des pouvoirs publics, des partenaires techniques et financiers.
Durant les années 1980, les acteurs du développement mettront en œuvre des projets. En dépit des résultats des actions en matière d’accès aux services de base, notamment, la santé, l’eau, l’assainissement, l’éducation de base et l’amélioration des conditions de vie et d’existence avec la création d’activités créatrices de revenu, le Pudc, tout récemment avec la bourse familiale, le monde rural demeure vulnérable.
La pauvreté persiste à l’échelle de toutes les régions du Sénégal. L’accès aux services de base préoccupe. Le phénomène longtemps circonscrit à tort dans les zones rurales est devenu un phénomène urbain. Dakar, la capitale administrative et politique, les capitales régionales et les zones péri- urbaines, sont affectées par la vulnérabilité. Les Sénégalais ne peuvent plus assurer les trois repas de la journée.
Ce constat de la misère sociale rurale et urbaine reflète l’aggravation des conditions de vie et d’existence des travailleurs des secteurs formels et informels, des chômeurs et des personnes âgées et les conditions rurales. La vulnérabilité n’est plus réductible au seul monde rural. Elle est désormais nationale. Ce qui est probablement une nouveauté dans la vulnérabilité réside dans la disparition quasi définitive de la couche moyenne entre les riches et les pauvres. Alors que le nombre des premiers se réduit, celui des seconds se multiplie à une vitesse insoupçonnée. Les travailleurs et les retraités font désormais partie des couches vulnérables.
Le renchérissement du coût de la vie dans les zones urbaines, les faibles salaires et pensions de retraite fragilisent davantage ceux qui ont un faible revenu. La crise économique dans laquelle se meut le Sénégal depuis les années de sécheresse constitue une des causes majeures du basculement de la société sénégalaise dans la vulnérabilité sociale, économique et sociale. Le Sénégal n’a pas encore trouvé une politique capable de le sortir de la crise, de la précarité et de la pauvreté.
La vulnérabilité représente aujourd’hui une véritable menace pour la stabilité de la cellule familiale et la préservation des équilibres de la société. Elle alimente et nourrit de nombreux conflits familiaux se traduisant par l’accroissement des divorces, l’usage de la drogue des enfants de couples à problèmes, la violence conjugale, le banditisme et la prostitution clandestine dans les familles. Elle est également aussi au cœur des conflits entre les pouvoirs publics et les syndicats des travailleurs conscients de la paupérisation des travailleurs et ses effets insoupçonnés sur le travailleur.
Bien des enfants ont quitté les bancs de l’école et les amphithéâtres des Universités publiques ou privées en raison de la vulnérabilité de parents appauvris, soit par la sécheresse, soit par la crise durable de l’économie sénégalaise. Ce cycle infernal se répercute dans le domaine sanitaire. Le travailleur ne peut se soigner. Il ne peut assurer son transport personnel et celui de sa famille. Il accède difficilement aux loisirs, à la terre, à l’habitat. Pendant que le nombre de l’armée des vulnérables augmente dans les villes, nous assistons à une aggravation de la vulnérabilité dans le monde rural.
Les agriculteurs sont dépossédés par l’agro-business avec la complicité de l’Etat et des collectivités territoriales. Demain, les ouvriers agricoles seront les vulnérables du monde rural. Les questions cruciales liées au réchauffement climatique, à la pollution de l’air, de la terre et de l’eau, sans oublier l’exploitation industrielle des ressources pétrolières et gazières, auront sans nul doute, un impact durable prononcé sur la vulnérabilité des populations sénégalaises.
Il est peut-être temps de faire de la vulnérabilité une question d’intérêt national. L’émergence du Sénégal dépendra des capacités de l’État central à mesurer la gravité de l’expansion du phénomène de la vulnérabilité envahissante du Sénégal des profondeurs et des villes et à mener une réflexion sérieuse sur les conséquences de la crise, de l’urbanisation sauvage et du réchauffement climatique sur le développement du Sénégal.