« Sénégal, la présomption d’innocence est morte, vive la présomption de culpabilité ! »

Depuis un certain temps, nous notons que notre société navigue inéluctablement vers une direction dangereuse pour les libertés publiques. Et, depuis les révélations de la chaine anglaise BBC qui met en accusation Monsieur Aliou Sall, DG de la Caisse des Dépôts et de Consignations(CDC), et non moins frère du président de la République, Macky Sall, dans l’affaire dite « Petro Tim gate », nous constatons une montée en puissance d’une autre de dictature de l’opinion « publique ».

En effet, depuis ces révélations, nombreux sont nos concitoyens qui réclament la démission pure et simple de Monsieur Aliou Sall de son poste de DG de la CDC, et ce dans une totale méprise de la présomption d’innocence. Certaines ONG se sont même transformées en juge, et ont automatiquement proclamé la culpabilité de M. Sall.

Devons-nous considérer que dès lors qu’une personne est mise en accusation par la presse, elle doit absolument démissionner de ses fonctions par le seul fait de cette mise en cause ? Est-ce que dans ce cas de figure on substituerait la presse à la justice ? Que fait-on de la présomption d’innocence ? La personne publique mise en accusation doit-elle de facto être considérée comme coupable ?

Toutes ces questions, c’est pour alerter sur le fait que nous sommes en train de fouler au pied un principe général de droit qui veut que lorsqu’une accusation est portée sur une personne, seule un tribunal légalement constitué devrait déclarer sa culpabilité ou non. Nous sommes donc en train de tuer un principe de droit qui pourtant nous protège contre l’injustice et les procès expéditifs.
Je note aussi que sommes en train de nous muer en procureur qui instruit son dossier à charge, nous filons quasiment vers une justice inquisitoire. A la limite, il faut envoyer à la guillotine une personne publique accusée de délit.

C’est une vraie anomalie de l’Etat de droit que nous constatons, et qui nous renvoi vers les contradictions d’une société malade de ses élites. Le plus inquiétant est que nous ne défendons plus les principes qui fondent l’Etat de droit et la démocratie selon nos convictions et notre attachement à ces principes. Nous le faisons plutôt en fonction de nos intérêts du moment et selon que nous soyons pour ou contre la personne ou la partie concernée.
Il y a une forme d’hypocrisie que nous notons dans notre société. Nos intellectuels, universitaires et autres de la société civile sont tellement politisés ou frileux qu’ils préfèrent renoncer à défendre les principes fondamentaux d’Etat de droit. L’adversité politique ne doit pourtant pas nous faire détourner de ces principes qui protègent et garantissent la stabilité politique et sociale. C’est le ciment du commun vouloir de vie commune dans un Etat viable et qui nous préserve de la guerre de tous contre tous.

Il convient pour tout un chacun de préserver les fondamentaux. Soyons justes avec nos adversaires, comme nous le serions avec nos alliés, c’est cela la marque d’une société juste et d’une Justice équitable.
Il est nécessaire de tirer les leçons du passé, notamment sur les affaires ayant envoyées en prisons successivement messieurs Karim Wade et Khalifa Sall, où une partie des instructions et de leur procès s’est déroulée dans la presse. Chose anormale.

Aussi, quelque soit la puissance ou la légitimité d’un média, il ne doit et ne peut se substituer à la justice. Une mise en accusation ne veut pas dire jugement et condamnation. Si nous laissons ces contre-pouvoirs décider de la vie ou de la mort dans nos sociétés, nous allons vers un système censitaire où ceux qui ont les moyens d’accéder à ces médias et à se défendre seront les seuls protégés. Et, ce sera la promotion d’une autre forme de société ou de régime. Le gouvernement des médias pour une dictature médiatique.
En tous les cas, nous souhaitons très vivement que le dénouement de cette affaire Petro Time gate se fasse devant le juge, car nos concitoyens ont besoin de connaitre la vérité, rien que la vérité.

En attendant, il nous revient de nous départir de nos émotions et de réclamer sereinement la justice et la transparence pour les seuls intérêts de notre peuple.

Par Pape Bocar DIALLO
Diplômé en Droit et Science Politique
Spécialité conduire et évaluer les Politiques Publiques
Université Paris XIII
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