Voulez-vous un GUNT?

Voulez-vous un GUNT?

C’était en 1983 dans la ville de Contrexeville en France. Dans un restaurant où nous nous trouvions avec des légionnaires français, l’un d’eux, se tournant soudain vers moi, alors que je portais à l’époque une fine barbiche, cria: Goukouni Weddeye!
Le Tchadien qui dirigeait à l’époque un gouvernement d’union nationale de transition (GUNT) dans son pays ravagé par des années de guerre se trouvait aussi dans la région. Il était venu prendre part au Sommet France-Afrique de Vittel dont un jeune militaire, colts et armes en évidence, fut la vedette. Il s’appelait Thomas Sankara et avait a cette occasion passablement irrité le président français, François Mitterrand, et les services de sécurité qui ne se savaient comment s’y prendre pour contenir la fougue du bouillant quadragénaire, président d’un Burkina Faso ou il avait introduit une pittoresque révolution.
À quelques kms de Vittel, le dîner failli tourner en bagarre générale: dès que la comparaison avec Goukouni, celui qui occupait les écrans de la France fut faite, je me retroussais les manches. De justesse, le gérant du restaurant parvînt à nous séparer.

Classe politique
Vingt-sept ans plus tard, en entendant parler au Sénégal de la probabilité de l’instauration d’un GUNT, je n’ai pu m’empêcher de faire un flashback pour me demander si nous étions en guerre pour devoir promouvoir l’idée que la classe politique sénégalaise, toutes obédiences confondues, se devait d’effacer les différences pour s’aligner derrière un fourre-tout institutionnel dénommé GUNT -où gouvernement de majorité présidentielle élargie.
Je n’aurais pas consacré une seule ligne à cette suggestion loufoque si une dame, Fatou Blondin Diop, ne l’avait pas évoquée ici même, hier matin.
Ne tournons pas autour des mots. Si le Sénégal doit choisir cette formule, ce serait un terrible aveu d’échec de sa démocratie, un recul extraordinaire et l’admission que l’état du pays est si alarmant qu’il est nécessaire pour le redresser de chercher une solution consensuelle. Comme le fit le Tchad justement empêtré dans des années de conflits intérieurs. Ou, après 1945, une France sortie ruinée de la deuxième guerre mondiale.
Or, réélu, même frauduleusement, voici un an à peine, on est en droit de se demander au nom de quoi Monsieur Macky Sall (l’illégitime President) devrait sentir un besoin pressant de créer un unanimisme sous la forme d’un gouvernement d’union nationale ? N’est-ce pas lui qui était si sûr d’avoir placé le pays sur les rampes de son émergence ? Ne se vantait il pas d’avoir la confiance des investisseurs étrangers et, en se faisant voter une loi d’habilitation, d’être à la tête d’une démocratie majeure, pour reprendre les termes de son minable ministre de la Justice?
Qu’on ne me dise pas que la prévalence du Covid19 est un cas de force majeure qui justifie la mobilisation générale de la nation, jusqu’à l’érosion des différences politiques et de toutes les critiques contre son régime. La question est de simplement savoir où ailleurs au monde y a-t-il eu un gouvernement d’union nationale du fait des défis posés aux nations et peuples du monde entier par le coronavirus? Nulle part! Bien au contraire, comme l’atteste, pour ne citer que cet exemple le vigoureux débat électoral aux États-Unis d’Amérique, le Covid19 est plutôt source d’un engagement, d’un bras de fer, entre protagonistes des espaces politiques partout. L’objet étant de sortir de cette pandémie en ayant des réponses nourries des contradictions croisées afin que les solutions nouvelles, loin des sentiers battus ayant montré leurs limites, puissent être dégagées. C’est de cette confrontation intellectuelle, politique, sociale et religieuse, sur tous les fronts, qu’émergeront les nations fortes aptes à naviguer le monde méconnu du post Covid19.

Césarisme
Qu’en plus d’être, à la notable exception de l’autocratique Hongrie du dictateur Victor Orban, le seul pays au monde à s’être doté d’une loi d’habilitation, loi d’exception qui instaure un césarisme dangereux, en tuant sa démocratie, le Sénégal se mette à rêver d’un gouvernement d’union nationale, c’est véritablement continuer à naviguer à vue. Il avance en aveugle, au gré des expériences opportunistes sans tête ni queue qui font hélas saliver sa classe politique.
Est-il besoin de rappeler que les deux expériences de gouvernement de ce genre n’ont guère été au Sénégal que des moments de partage du gâteau national.
En 1991, puis après les violences électorales de 1993, quand l’opposition alors sous la conduite d’un madré Abdoulaye Wade, futur président du Sénégal, a fait ce qu’il est convenu d’appeler l’entrisme, le pays avait certes vécu un moment d’accalmie mais son économie ni sa société n’ont connu de progrès mémorables.
C’est dire que remettre le Sénégal dans cette orbite, à la malienne, dans un consensus mou, c’est participer à l’étouffement des questions et scandales qui méritent débat. Et pour une seule raison: servir des chercheurs de prébendes politiques mus par leurs égoïsmes et leur goût de la…compromission!
Non, le Sénégal n’a pas besoin d’un GUNT.
Ce serait surtout le signe qu’il est frappé d’une incapacité à se sortir des schémas anciens. Il suffit à cet effet de rappeler que depuis son arrivée au pouvoir, de tâtonnements en amateurismes, quand il n’est pas occupé dans ses micmacs pour empêcher la transparente expression du jeu démocratique, le très non-inspiré Macky Sall ne s’occupe qu’à remettre sur la table les vieilles recettes de ruses et de manœuvres politiciennes. Il en a été ainsi des dialogues sans fin ni issue qu’il a instaurés, des transhumances politiques qu’il encourage ou encore de la corruption devenue son arme de destruction massive de la classe politique aussi bien ses alliés que ses opposants.
Agiter la sucette du gouvernement d’union nation, faire entrevoir un accès au banquet du pouvoir, est sa dernière trouvaille.
Ca semble marcher. Désormais, dans les rangs de l’opposition et de la société civile, il est laissé libre de faire ses bêtises, de détourner, via son fils et son beau-frère, les denrées alimentaires et les marchés de médicaments, tandis que ses crimes sur la gestion des hydrocarbures et ceux qui agitent la société nationale d’électricité ne sont même plus évoqués en murmures par ses plus excités opposants. C’est même en tenue tricolore, pour faire patriote, que certains s’excitent pour lui montrer leur alignement derrière lui dans la lutte contre le corona. Quelle malhonnêteté ?
La danse du ventre est devenue la spécialité d’une opposition qui se bouscule pour un rien aux portes du palais de la République prétendument pour apporter un soutien à la cause collective contre le virus.
Les forces civiles en ont perdu hargne et vitalité: gnoo lankk (nous refusons) est devenu gnoo beuggue (nous sommes à toi); aar li nu bokk (veiller sur le bien collectif), aar li may woutt (veiller à ce que je lorgne); y-en-a-marre, y-en-a-bon-banania. Sans oublier le forum civil et autres activistes, champions du double jeu qui ne sont plus que des serpillères élimées pour un Macky imperial face à l’abdication générale.
Celui qui se posait des questions sur sa légitimité est désormais resplendissant, moins pour une économie et un État à l’agonie, mais sa capacité à faire se déhancher devant lui sa nouvelle bande de coyotes. Il en rit de les voir capable de vendre père et mère pour s’asseoir au banquet du partage des restes de la nation. Sans piper mot sur tout ce qu’il reprochait, à juste titre, au Khalife Général Koulou Todjeman (KGKT) dont ils ne rêvent plus que de rejoindre la confrérie.
Non, Madame Fatou Diop, ne me comptez pas dans ce cirque. Pas question de m’enrôler, même en rigolant, dans ces solutions recuites conçues uniquement pour satisfaire les attentes de celles et ceux qui sont allés, tacitement ou ouvertement, à Canossa. De cette soupe, je n’en veux pas.
Le Sénégal vaut mieux que ça. Il mérite un autre sort. Et les réponses exigées par les défis gravissimes du moment devraient être trouvées loin des bricolages individualistes contraires aux intérêts de la nation.
Et ignorer la cause de ses malheurs, y compris en recyclant les politiciens qui se prostituent pour des peccadilles, ne me semble pas être la voie à emprunter pour le remettre sur de bons rails.
Y-en-a-marre de ces manèges à deux balles qui ne font saliver que les pires chasseurs de prébendes et avantages. Derrière un discours patriotique d’une hypocrisie qu’il est temps de réduire en poussière.
Assez! Soyons sérieux…

Adama Gaye, Le Caire 18 Mai 2020…

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