Qui étaient les Signares au Sénégal ?

Questions à Guillaume Vial, professeur d’histoire-géographie de lycée à Troyes et membre du bureau et du comité de lecture de la Société française d’histoire des outre-mers, dont il anime le site Internet. Il vient de publier Femmes d’influence: Les signares de Saint-Louis du Sénégal et de Gorée, XVIIIe- XIXe siècle. Etude critique d’une identité métisse (Hémisphères Editions).

Qui étaient les signares au Sénégal ?

Les signares étaient un groupe de femmes noires et métisses, à la sociabilité spécifique, qui ont vécu dans les comptoirs puis villes coloniales de Gorée et de Saint-Louis du Sénégal, pour l’essentiel entre 1750 et 1850.

Elles ont participé d’une culture diffuse née du contact, à partir du milieu du XVe siècle, de Portugais – auxquels les signares doivent leur nom, senhoras, les dames – et d’Africaines sur la frange littorale s’étendant du fleuve Sénégal à la Sierra Leone.

Cette rencontre, alors que les Portugais n’ont eu longtemps comme seule base d’implantation régionale l’archipel du Cap-Vert, a entraîné une fécondation culturelle et souvent biologique, donnant naissance sur la côte à un monde métis, largement luso-africain. Cependant, ce fonctionnement est perturbé par l’installation de comptoirs (souvent insulaires), de taille réduite, par les Portugais (Cacheu, dès 1588 et Bissau), les Hollandais (Gorée, contraction de Goède Reede, la Bonne Rade, dès 1621) et les Anglais (dans l’estuaire de la Gambie, notamment), sans oublier les Français, dans l’estuaire du fleuve Sénégal dès 1638 (avec la création du comptoir de Saint-Louis en 1659) et à Gorée, en remplacement des Hollandais, à partir de 1677.

Ce qui est frappant, outre certains traits culturels (vestimentaires, linguistiques), c’est la grande autonomie de ces populations d’intermédiaires et spécifiquement de certaines individualités féminines remarquables (la Belinguere, Dona Catilina) au XVIIe siècle, qui ont su se développer à la marge et à l’interface de différents pouvoirs territoriaux et réseaux marchands à longue distance, européens et africains.

Les signares sont apparues plus tardivement, dans un contexte précis, celui de la présence française, marquée par le régime de l’Exclusif des Compagnies de commerce, à l’ombre des comptoirs ; de manière embryonnaire dans la seconde moitié du XVIIe siècle, où l’on relève des situations de concubinage entre employés des Compagnies et Africaines ; puis par une affirmation progressive, au cours du XVIIIe siècle, au fur et à mesure que la situation de métissage s’est ancrée et a perduré, pour donner naissance à la culture et au monde spécifique des signares.

Quel rôle jouaient-elle dans la société ouest-africaine et atlantique ?

Les signares ont été ces femmes entreprenantes et influentes de Saint-Louis et de Gorée, les deux noyaux urbains les plus probants de la côte sénégambienne.

Pour autant qu’on puisse l’observer, à partir de sources essentiellement européennes et masculines, donc extérieures, les signares ont développé une sociabilité particulière qui s’est institutionnalisée progressivement : hiérarchisation et organisation des signares en mbotaye (des compagnies ou organisations en classe d’âge), entre aspirantes signares, jeunes signares et vieilles signares établies ; sous la coupe de ces dernières, organisations de fêtes (les folgars) et mariages, les deux étant liés. Les mariages sont dits à la mode du pays – traduction littérale d’une formule portugaise – qu’on a trop souvent caractérisés comme des mariages temporaires. En fait, les mariages durables (avec des Européens installés ou des hommes métis), faute d’avoir pu être consacrés par un prêtre (durant les périodes d’occupation anglaise et/ou de la Révolution et de l’Empire), ont été également appelés à la mode du pays.

Les «vrais» mariages temporaires au XVIIIe siècle sont d’un autre genre, puisqu’ils sont l’union de deux partis : l’Européen (Français le plus souvent mais aussi Anglais lors des périodes d’occupation anglaise), haut cadre des Compagnies de commerce, qui apporte l’accès privilégié – et en principe prohibé – à des marchandises européennes et la protection dans le comptoir, voire au-delà dans le cadre des activités commerciales ; la signare qui met à disposition des moyens, dont la location de bâtiments et surtout les captifs de case – des esclaves, rattachés au foyer, au statut très différent des esclaves de traite destinés aux Amériques – spécialisés dans différents corps de métier : traitants (pratiquant les activités commerciales), laptots (marins), charpentier, etc. À cela s’ajoute la connaissance précieuse des langues, des coutumes (voire des conseils à l’hygiène de vie) et surtout des réseaux marchands et de pouvoirs locaux, sur la terre ferme, pour les activités commerciales auxquelles s’adonnent la signare, par le biais de ses captifs ou par son rôle de prête-nom pour son mari temporaire, lequel n’avait pas le droit de commercer en propre.

Finalement, le rôle des signares semble marqué par une plus forte intégration au monde atlantique qu’aux sociétés ouest-africaines, à la différence des Luso-africains. Sans en être toutefois totalement absente, puisqu’elles en sont issues et qu’elles conservent des liens, les signares se sont rattachées à une autre légitimité politique, européenne, précisément française.

Pourquoi sont-elles tombées dans un relatif oubli avant de redevenir sur le devant de la scène ?

La période vraiment précoloniale de l’histoire sénégalaise commence à partir de 1817, année marquée par le naufrage de La Méduse…lequel navire devait permettre la réappropriation de Saint-Louis et de Gorée par les autorités françaises. Néanmoins, c’est alors que les Français sortent des comptoirs, pour s’installer, timidement au début, au long du fleuve Sénégal, avant une colonisation effective qui commence par une phase de conquête, initiée par Faidherbe (1852-1865) notamment.

La présence française est dès lors plus affirmée : le développement durable de l’école, de l’Église, l’encadrement d’un commerce libéralisé (de la gomme sur les escales du fleuve Sénégal), l’application du Code civil (1830) et donc du mariage légal (et définitif) ont contribué à la cristallisation d’une bourgeoisie métisse, progressivement dissociée de ses racines noires africaines, tout en n’étant que partiellement intégrée au monde colonial en construction, malgré la pratique politique pour les hommes métis.

De fait, les mariages temporaires ont progressivement disparu et le métissage avec des Africaines aussi. La crise du commerce de la gomme (cette résine a eu longtemps une grande utilité alimentaire, textile ou bien encore pharmaceutique), au milieu du XIXe siècle, et l’abolition concomitante de l’esclavage (1848), ont eu raison de l’indépendance économique de la plupart des signares. Conjuguée avec une hausse du célibat, la signarité s’est étiolée jusqu’à disparaître.

Mais la disparition des signares – et non des métisses, qui ont alors tendu à se marier avec des métis – n’explique pas leur oubli relatif et temporaire. L’indifférence des cadres coloniaux, arrivés plus fréquemment avec leur femme, pour les plus sédentaires, ou attirés par l’intérieur de l’Afrique et ses espérances de gloire, ont cessé de regarder les métisses des villes sénégalaises.

Enfin, la disparition des signares réelles est renforcée par une vision phantasmée, prélude à leur oubli durable, qui décrit les signares en courtisanes, aux mœurs et comportements dépravés, quand leurs ancêtres du tournant du XIXe siècle ne sont pas suspectées d’avoir collaboré avec les Anglais : l’anglophobie réactivée par Fachoda (1898) n’y est pas pour rien. Pire, le racisme scientifique d’un (docteur) Bérenger-Féraud, qui s’appuie sur de pseudo-calculs, entend confirmer ce qu’est censé dire l’étymologie du mot mulâtre (terme issu portugais mulato – de mulo le mulet, animal hybride, réputé stérile – utilisé pour caractériser le métissage en Noirs et Blancs) : l’infertilité des métis (sénégalais).

Et pourtant cette éclipse des signares, au regard de l’histoire, n’a eu qu’un temps : les années soixante ont été marquées par l’émergence d’une vision (re)devenue positive du métissage, culturel chez Senghor, où les signares apparaissent même dans ses poèmes. Les historiens ont commencé d’étudier les signares, souvent, cependant, avec un filtre, celui de « la beauté du métis » (Guy Hocquenghem). Or les signares ont certes fait partie du monde métis sénégalais, mais elles l’ont dépassé car – et on l’a souvent oublié, – elles n’ont pas toujours été exclusivement métisses : elles ont même d’abord été noires.

Une mode signare s’est enfin affirmée autour de la fabrication de bijoux en or ou de la confection de coiffes et d’étoffes (appelés « pagnes d’apparat » à l’origine), tentant de renouer avec les temps passés ; des « promenades de signares » se déroulent encore, comme lors du Festival International de Jazz Saint-Louis (2017) ou lors de la traditionnelle fête du Fanal de la même cité, qui témoignent finalement de cette influence des signares au cours des siècles, qui apparaissent comme des personnalités féminines fortes et émancipées.