DOSSIER – Afrique de l’Ouest : Dakar, cœur du « pré carré » turc





Longtemps en marge du jeu des grandes puissances, la Turquie se redéploye en Afrique de l’Ouest pour opérer sa remontée. A cet égard, elle vise à faire du Sénégal « un pays d’interconnexion » de ses investissements en Afrique » et marche de proche en proche sur les plates-bandes des partenaires traditionnels de Dakar comme Paris, tout en tenant la dragée haute face à une Chine plus que jamais impériale sur le continent.

Les travaux du stade olympique de Diamniadio qui seront lancés ce 20 janvier 2019 pour 18 mois vont porter l’empreinte de l’influence économique turque au Sénégal. C’est un marché de 40 milliards de FCFA filé à l’entreprise turque Summa, co-gestionnaire, avec sa compatriote Limmak, de l’aéroport international Blaise Diagne de Diass pour 25 ans.

Des années plus tôt, les Turcs avaient édifié le centre de conférences Abdou Diouf, dans la même nouvelle cité de Diam

niadio. Parallèlement, le Parlement turc approuva un financement d’environ 300 millions de dollars, destinés à certains pays africains dont le Sénégal. Le pactole est alloué à travers la banque Eximbank de Turquie.

Voilà Ankara qui pousse ses pions dans la capitale sénégalaise et la stratégie est reliée à un objectif prédéfini dès 1998 quand la Turquie lança le « pacte d’action pour l’Afrique », théorisé par l’alors ministre des Affaires étrangères, le libéral Ismail Cem. Une crise économique ayant frappé le pays retardera la mise en œuvre du projet qui sortira de terre avec l’arrivée au pouvoir du parti politique islamo-conservateur AKP en 2002. De plus, un heureux concours de circonstances orientera les Turcs vers Dakar, puisque Abdoulaye Wade, élu en 2000, va prôner à partir de 2005, avec l’ouverture vers Pékin et d’autres émergents, une politique de diversification du partenariat international. 2005 est, pour rappel, instituée par Ankara « année de l’Afrique ». Le Président Erdogan, qui a visité l’Ethiopie durant cette année-là, a voyagé 40 fois à travers l’Afrique et y a visité plus de 30 pays depuis lors.

Pourtant, Dakar, où a été ouverte une ambassade turque dès 1963, n’abritera une représentation diplomatique à Ankara qu’en 2006.

En 2008, l’implantation d’une usine de farine turque sur la route de Rufisque, attire les attentions. Capitalisant sur une rhétorique « de solidarité et de partenariat pour un futur commun », les dirigeants du Parti pour la justice et le développement (Adalet ve Kalkınma Partisi – AKP), affirment vouloir contribuer à la stabilité, au développement et la prospérité du continent. En mai 2010, un groupe de 20 médecins turcs sillonne le Sénégal pour faire des consultations gratuites au bénéfice des populations de plusieurs localités du pays. A l’occasion, un important don de médicament avait été remis par ces médecins turcs aux autorités sénégalaises.

Fin janvier 2012, alors que Macky Sall n’était pas encore aux commandes, 180 firmes turques, membres de la Confédération des hommes d’affaires et des industriels de la Turquie (TUSKON) participent à la 4eme édition des rencontres commerciales turco-sénégalaises dans le but déclaré « d’attirer de plus en plus d’investisseurs turcs au Sénégal ». Les secteurs les plus représentés ont été le BTP, l’énergie, le fer et l’acier, les pièces détachées pour automobiles et l’agro-alimentaire.

Le volume commercial entre les deux pays est passé de 85 millions de dollars en 2010 à 140 millions de dollars en 2012.

Ce pays sera l’invité d’honneur de la 21ème édition de la Foire internationale de Dakar (Fidak) en novembre-décembre 2012. La Turquie avait convoyé 60 opérateurs économiques et occupé 26 stands. Quelques jours plus tard, en janvier 2013, Abdoul Mbaye, alors chef du gouvernement sénégalais recevait son homologue turc, Recep Tayyip Erdogan, qui effectuait une visite de 48 heures, en compagnie d’une délégation de 200 officiels et hommes d’affaires turcs.

Erdogan, devenu président de la République, effectuera une nouvelle tournée en Afrique de l’Ouest en 2018. Avec un aréopage d’hommes d’affaires, il séjourne à Dakar dans un contexte où on assiste à un accroissement, sans précédent, du volume des échanges entre les deux pays. Embellie constatée, conjointement, le 21 décembre 2017, par le ministre turc de l’Economie, Nihat Zeybecki, et son homologue sénégalais du Commerce, Alioune Sarr, en marge de la FIDAK. Lors de cette rencontre à Dakar, la Turquie avait exprimé son souhait de faire de la capitale sénégalaise « sa porte d’entrée » pour l’établissement d’une Zone de libre-échange avec l’Afrique de l’Ouest, qui, deviendrait une zone d’investissement prioritaire, avec ses 340 millions de consommateurs.

L’Etat turc souhaite augmenter sensiblement le nombre de vols et cargos de Turquie Airlines. Compagnie qui mise déjà sur une flotte de 300 avions.

Un partenariat qui soulève des critiques

Cette percée de la Turquie alimente aussi la critique au Sénégal, où certains pensent qu’il ne s’agit point d’un partenariat gagnnt-gagant.

En septembre 2019, la compagnie turque Tosyali, un des plus grands producteurs d’acier au monde, a conclu un accord avec Dakar pour créer une zone économique spéciale afin de stimuler l’activité des PME dans le pays. L’affaire a été dénoncée par des opposants sénégalais sous la houlette de l’architecte Pierre Atepa Goudiaby à la veille de la présidentielle. Atepa trouve injuste que le Sénégal concède ces minerais aux Turcs à 2 milliards de dollars là où on pouvait percevoir 52 milliards de dollars. « Avec le gaz qu’on a ici, on peut transformer tout ce fer pour avoir 450 millions de tonnes et cela fera 300 milliards de dollars d’ici 50 ans à 60 ans », justifiait-il. Le gouvernement avait reculé avant de revenir pour tenter de concrétiser le projet, quitte à faire soulever une nouvelle polémique sur le sujet animée par Ousmane Sonko.

De la tribune d’une séance du Conseil présidentiel sur l’investissement, en novembre 2017 à Dakar, feu Ameth Amar, le patron du groupe Nouvelle Minoterie africaine (NMA), avait alerté sur les risques que font peser les importations massives, bon marché et subventionnées par le gouvernement turc, de pâtes alimentaires sur la compétitivité de la filière locale. Pour faire clair, les importations de ce produit ont atteint 50 000 tonnes, contre une production nationale à l’époque estimée à moins de 20 000 t.
Dakar a également été le théâtre du bras de fer politico-judiciaire pour étouffer financièrement la galaxie « Fetö ». Au terme d’un combat épique, la fondation Maarif a été chargée de reprendre en main les écoles Gülen, de les faire passer sous le contrôle de l’État turc et d’en assurer la gestion financière et éducative.
En définitive, à l’heure du leadership multipolaire marqué par un rétrécissement de la sphère d’influence de l’Amérique et de ses sous-traitants européens, la Turquie jette ses dards sur le Sénégal, pour s’offrir une brèche dans une Afrique en pleine croissance.