FRANC CFA, UN ANACHRONISME

Rarement abordé dans les cénacles du pouvoir en France, le sujet du Franc CFA est omniprésent sur les réseaux sociaux. Il a fait l’objet d’un débat le 14 octobre organisé par l’Association Science Po Afrique avec le soutien du Conseil présidentiel pour l’Afrique.

Pourquoi la France a-t-elle encore son mot à dire sur la politique monétaire de la zone CFA ? Pourquoi les billets sont-ils imprimés en Auvergne ? Et qu’advient-il des dépôts effectués par les banques centrales africaines vers la Banque de France ? Ces questions nourrissent une polémique largement relayée dans les réseaux sociaux et bêtement balayée sous le tapis à Paris. Une fois n’est pas coutume, le 14 octobre dernier, à Science Po, le débat était ouvert, introduit par Wilfrid Lauriano Do Rego, le coordonnateur du Conseil Présidentiel pour l’Afrique (CPA) crée en 2017 par Emmanuel Macron. L’entrepreneuse camerounaise Rebecca Enonchong, monte sur ses grands chevaux, soutenue par une salle pleine à craquer. A sa droite, un ancien ministre togolais, l’économiste Kako Nubukpo, auteur du récent L’Urgence africaine est un illustre opposant au Franc CFA. A sa gauche, Lionel Zinsou, ancien banquier chez Rothschild qui fut Premier ministre du Bénin en 2015 joue le défenseur de la principale monnaie unique africaine — 15 pays.

“Mais comment se justifie l’idée de déposer nos réserves à la Banque de France ? Pour moi, c’est indécent !”, lance Rebecca Enonchong. Qu’un ministre français —Bruno Le Maire— se dise « ouvert à des pistes de réformes » la met en colère. « Etre ouvert, ce n’est pas de la condescendance, répond Zinsou, c’est une façon de dire : « faites les réformes que vous voulez, on ne fera pas obstacle », la France et les pays de la zone CFA doivent se parler, c’est dans les traités. Maintenant, il faudrait que le patron du FMI soit africain plutôt qu’européen car c’est surtout en Afrique qu’il travaille ! »

Justement, un ancien Directeur du FMI s’est récemment exprimé sur le sujet. Dans une note de 30 pages, Dominique Strauss-Kahn aujourd’hui consultant livre sa vision de CFA. Une chose est sûre : « il faut dégager la relation franco-africaine des derniers traits du colonialisme ». Changer de nom au plus vite est une évidence, que les billets ne soient plus imprimés en France et les dépôts effectués ailleurs qu’à Paris ne pose pas de problème particulier, dès lors que les dirigeants de la zone CFA en font la demande. « Aujourd’hui, explique l’ancien directeur du FMI, la France assume seule un risque financier non rémunéré, pour lequel l’opinion africaine ne lui accorde guère de crédit et dont le bénéfice commercial est partagé avec toute la zone euro ! »

Car les fameux dépôts à la Banque de France ne sont d’aucune utilité pour les finances publiques de l’hexagone : “ce sont des écritures libellées en Francs et non en Euro”. Le plus logique serait donc que la Banque centrale européenne (BCE) se substitue à la Banque de France, au moins provisoirement, et que Bruxelles se saisisse du dossier. « C’est ce qui aurait dû être fait au moment du passage à l’Euro », admet DSK. Mais la vraie question n’est pas là. « Une réforme de symboles constituerait une terrible occasion manquée au regard des défis qui attendent la zone», conclut l’ancien patron du FMI. L’économiste Kako Nubukpo fait justement remarquer que la part des échanges intracommunautaires dans la zone franc est très faible : de 11 à 15%, dit-il, alors que dans la zone Euro elle est de 60%.

« La présence du Franc CFA n’a pas engendré de stimulation échanges.» Il faudrait donc redéfinir la zone et désigner une nouvelle banque centrale qui jouerait le rôle de garant. « Ces questions ont déjà été abordées dans un premier projet de réforme en 1984 », rappelle Kako Nubukpo qui pointe « la responsabilité des dirigeants d’Afrique ». Car, pour diverses raisons, tous ne sont pas favorables à une réforme. Le sujet est si politisé que certains chefs d’Etats ne veulent pas y toucher au prétexte que cela donnerait du crédit à leurs adversaires. Une mauvaise posture pour une mauvaise raison. D’autres en Afrique de l’Ouest craignent la puissance écrasante du Nigéria qui, en jouant le rôle de garant, engendrerait « une sorte de servitude », nous explique Kako Nubukpo, moins hostile au CFA qu’il y a trois ans lorsqu’il publiait « Sortir de l’Afrique de la servitude monétaire : A qui profite le Franc CFA ? ». DSK plaide de son côté pour l’intégration du Ghana, un pays enclavé dans la zone francophone. D’autres questions se posent et à ce rythme, craint Rebecca Enonchong, le débat pourrait encore durer des décennies. C’est tout l’objet de ce débat destiné aussi à prendre la température d’un dossier qui fait flamber les réseaux sociaux, mais roupille dans les tiroirs des administrations. Un sujet qui appelle à une réforme rapide sans quoi il donnera encore du crédit à ceux qui accusent la France de faire perdurer ce qu’ils présentent volontiers comme « un outil de domination ».