Centrafrique, l’accord de Khartoum moribond

L’Accord de Khartoum, signé le 6 février 2019, semble être sur le point de rejoindre les sept précédents accords de paix qui n’ont jamais pu être appliqués sur le terrain. Pouvait-il en être autrement ?

Les principaux chefs rebelles prennent désormais leurs distances avec l’accord et renouent avec les armes tandis que le président Touadera n’arrive pas à mettre en place les instruments permettant d’instaurer la paix et la réconciliation. Les récents événements de Paoua, Bria, Obo et surtout de Birao sont révélateurs d’une paix insaisissable

(190119) — KHARTOUM, Jan. 19, 2019 (Xinhua) — Sudanese Foreign Minister Al-Dirdiri Mohamed Ahmed (C, Rear) attends a press conference in Khartoum, capital of Sudan, on Jan. 19, 2019. The Sudanese government on Saturday announced that another round of peace talks between the Central African Republic (CAR) government and 14 opposition factions will be held in Khartoum next week. (Xinhua/Mohamed Khidir) (MaxPPP TagID: xnaphotos973882.jpg) [Photo via MaxPPP]

La reprise des hostilités

Les principaux groupes armés signataires de l’accord reprennent leur liberté d’action. Abdoulaye Miskine (FDPC) a refusé d’exercer les fonctions de ministre chargé de la modernisation de l’administration et a repris les armes contre le pouvoir de Bangui. Le mercenaire tchadien Mahamat Al-Khatim (UPC) et le mercenaire camerounais Abass Sidiki (3R) ont démissionné de leur poste de ministre-conseiller militaire du Premier ministre pour reprendre leurs activités de hors-la-loi. Le mercenaire tchado-nigérien Ali Darass (UPC) impose sa loi dans la Ouaka, sans aucune opposition. Le bras droit de Nourredine Adam, leader historique de l’ex-Sekeka, le « général » Abdoulaye Hissene, sous sanction internationale, reprend le combat au nom du FPRC. Il vient d’être nommément accusé par la Minusca pour des actes de guerre, à Birao, contre le MLJC, du ministre Deya Ntoumou, qui avait ouvert les hostilités. On serait tenté de reprendre la vieille rengaine française  »  Tout va très bien madame la marquise… » devant l’aveuglement des garants de l’accord car l’Accord de Khartoum porte en lui-même ses limites.

Un accord intuitu personae

Préparé minutieusement par la diplomatie russe, avec le concours de l’Algérien russophile Smaïl Chergui inamovible président de la Commission paix et sécurité de l’Union africaine, l’Accord de Khartoum est un accord qui n’engage surtout que les personnes qui l’ont négocié et signé. Le président Touadera avait mandaté son fidèle directeur de cabinet et futur premier ministre, Firmin Ngrebada, pour négocier seul avec les chefs de quatorze groupes armés. L’Assemblée nationale, les leaders de l’opposition, les principaux responsables de la société civile ne furent pas réellement associés à cette négociation.

Seules quelques personnalités appartenant à la majorité présidentielle, comme Martin Ziguele président du MPLC, ont joué le jeu de la figuration médiatique afin de faire accroire que cet accord avait un assentiment national. Ces personnalités commencent tardivement à se rebiffer contre l’accord. De même, les quatorze chefs des groupes armés ont été cajolés pour obtenir leur signature au bas du document. Il va de soi que leurs sous-chefs et hommes de main n’ont pas été consultés et encore moins encouragés financièrement pour la conclusion d’un tel accord. Croire que ces seconds couteaux vont lâcher aussi facilement la proie pour l’ombre était pourtant peu imaginable.

Sept mois après la signature de l’accord, les rapines, les barrières routières, les vols de bétail et les spoliations restent leurs moyens de survie, d’autant que beaucoup ne sont pas Centrafricains donc nullement intéressés pour l’avenir du pays. 

Un accord transactionnel

On peut se demander si l’Accord de Khartoum n’était pas finalement destiné à permettre de consolider et de prolonger, au delà de 2021, le régime de Faustin-Archange Touadera. Avec la protection de 13 000 Casques bleus, les soutiens de l’ONU, de l’Union africaine et de l’Union européenne, le chef de l’État centrafricain pouvait être serein pour les prochaines échéances électorales. Encore fallait-il se prémunir d’une nouvelle alliance de groupes armés comme celle de 2012, avec la Seleka, dont il fut la premier victime avec son éviction du poste de premier ministre, le 11 janvier 2013. En contrepartie de l’intégration de responsables des quatorze groupes armés dans l’appareil d’État, les forces armées et l’administration, ce qui se traduit par une amnistie de facto, le président Touadera espérait probablement éviter la coagulation des diverses rébellions. C’était du donnant-donnant pour un gagnant-gagnant ! Les groupes armés renonçaient à déstabiliser le régime moyennant une reconnaissance de nombreux avantages immédiats et durables. Le pari était vraiment audacieux avec des rebelles rompus à la violence et le plus souvent opposés entr’eux.

Un accord léonin

Les clauses favorables aux groupes armés apparaissent disproportionnées par rapport à leurs obligations. Les sanctions à toute violation ne sont pas précisées. A quoi risque Abdoulaye Hissene, nommément accusé par la Minusca, après les événements de Birao ? Lors de sa récente rencontre avec le président Macron, Faustin-Archange Touadera a été invité à s’impliquer davantage pour l’application de l’Accord de Khartoum. Le peut-il, le veut-il vraiment ?

La paix est encore loin

Les Centrafricains sont en droit de s’interroger :

– que devient le programme essentiel de Désarmement- Démobilisation-Réinsertion-Rapatriement ? Les quelques opérations dites de pré-DDRR sont trop homéopathiques pour avoir un quelconque impact.
– la commission vérité-justice-réparation réconciliation ( CVJRR) qui devait être institutionnalisée dans les trois mois de l’Accord de Khartoum ne l’est toujours pas. Certes, ici et là quelques réunions sont organisées, dans une grande opacité et avec discrétion, par le régime en place. Elles ne peuvent donc avoir le label de consultations de la CVJRR, d’autant que la plupart des associations concernées n’y sont pas invitées.
– la Cour Pénale Spéciale s’adonne plutôt à des séances de sensibilisation à des publics divers voire à des spectacles de théâtre que dans la préparation de sessions judiciaires pour les milliers d’individus suspectés de crimes de guerre et contre l’humanité. L’impunité reste le moteur de l’insécurité en tous les domaines.

C’est dans ce contexte dégradé que l’ONU vient de décider d’alléger   l’embargo sur les livraisons d’armes et de munitions complétant ainsi les nouvelles livraisons que la Russie a été autorisée à faire à la mi-août 2019.  L’Accord de Khartoum est-il encore compatible avec cet important réarmement qui avait été sollicité avant sa conclusion avec les groupes armés ou la Paix sera-t-elle désormais  plutôt gagnée par la guerre ?

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