La fermeture des frontières du Nigeria est «une forme de pression sur le Bénin»

La question de la fermeture des frontières du Nigeria sera-t-elle évoquée lors du sommet extraordinaire de la Cédéao prévu ce 8 novembre sur la crise Bissau guinéenne ? Pape Ibrahima Kane, expert à la fondation Open Society OSIWA, répond aux questions de Carine Frenk.

RFI : Le géant nigérian ferme ses frontières. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) s’en inquiète et dépêche un émissaire. Qu’attend-on de cette mission et que peut faire la Cédéao ?

Pape Ibrahima Kane : La Cédéao est dans son rôle de rechercher un arbitrage et un règlement à l’amiable à la crise entre les deux pays. Et surtout, la Cédéao cherche à assurer une meilleure application du droit communautaire, notamment celui relatif à la libre circulation et à la sous-région.

Mais le Nigeria n’est pas dans son droit s’il estime que ses voisins ne respectent pas leurs engagements ?

En partie oui, parce que le Bénin sert de transit à beaucoup de marchandises vers le Nigeria. Ces marchandises arrivent au Bénin. Le Bénin bénéficie des droits, mais ces marchandises passent les frontières de manière illégale. Et cela pose de sérieux problèmes au Nigeria, surtout dans une période où l’économie nigériane ne va pas très bien.

Ce sont même des filières organisées ?

Exactement. Des filières organisées qui sont liées à la police, qui sont liées aux douanes, mais qui sont aussi liées à la politique parce que tout le monde bénéficie de ce trafic-là. Et le Bénin ne semble pas vouloir prendre des mesures drastiques pour arrêter ce commerce informel et respecter les règles qui sont d’usage entre deux pays membres d’une même communauté économique régionale. C’est là où le Nigeria a raison.

En quoi le Nigeria viole-t-il les accords ?

La législation que le Nigeria devait adopter dans le cadre de ce tarif extérieur commun, harmoniser sa législation avec celle des autres pays, ce travail n’est pas réalisé. Alors maintenant ce que le Nigeria a fait, à partir de deux produits identifiés, le Nigeria étend l’interdiction à tous les produits. Ça, c’est aussi un problème, parce qu’il y a des produits qui ne paient pas de taxes, par exemple les produits du cru (les fruits, les légumes) et ceux-là n’arrivent plus à passer la frontière parce que la frontière a été hermétiquement fermée.

Est-ce que c’est une mesure essentiellement dirigée contre le Bénin ?

Je dirais oui. La frontière qui est la mieux contrôlée à l’heure actuelle, c’est la frontière entre le Bénin et le Nigeria, par où passe pratiquement l’essentiel des biens en provenance des autres pays de la région. Parce que n’oubliez pas que c’est par cette frontière que passent les produits en provenance du Ghana. C’est par cette frontière aussi que passent les produits en provenance du Togo.

Et est-ce uniquement pour protéger sa filière riz et lutter contre les trafics que le Nigeria ferme ses frontières ou bien y a-t-il d’autres raisons ?

Bien sûr qu’il y a d’autres raisons ! Mais ces raisons ne sont pas avancées officiellement par les responsables nigérians. Il y a le fait par exemple qu’un Nigérian avait géré un réseau téléphonique au Bénin. À la fin du cycle normal de gestion, les autorités béninoises ont décidé de ne plus renouveler ce contrat et cela a déplu aux autorités nigérianes. Il y a également des allégations comme quoi [Aliko] Dangote, qui est l’homme le plus riche d’Afrique, voulait installer une unité de production de ciment au Bénin. Et apparemment, les autorités béninoises ne voyaient pas cela d’un bon œil. Donc, en représailles, les autorités nigérianes ont mis en place le système que je viens de décrire.

Y a-t-il un lien avec le désaccord né entre les deux pays suite au blocus de la résidence de l’ex-président Boni Yayi au lendemain des législatives controversées d’avril au Bénin ?

Sûrement. Parce que le Nigeria a toujours été intéressé par la stabilité du Bénin. Le président [Muhammadu] Buhari a rencontré à deux ou trois reprises le président béninois pour des conversations autour de cette crise. Mais la fermeté des autorités béninoises dans la gestion de la crise explique aussi en partie la fermeté des autorités nigérianes dans la gestion de cette crise commerciale.

Alors les conséquences sont évidemment très importantes pour toute la sous-région. Au Ghana, des commerçants réclament même des mesures de rétorsion ?

Ces mesures de rétorsion sont difficiles à mettre en œuvre parce qu’il s’agit du Nigeria. Quelles que soient les propositions qui seront faites par la Task Force, il faudra que le Nigeria y adhère.

Est-ce que la stabilité économique de la Cédéao est menacée ?

Pas tout à fait. Ce sont des situations qui arrivent de temps en temps entre des pays membres de la Cédéao. Comme par le passé, la raison a toujours prévalu. Si le problème entre le Bénin et le Nigeria, à l’heure actuelle, n’a pas encore trouvé de solution, c’est que, de mon point de vue, il dépasse le cadre commercial. Il y a des raisons politiques et c’est une forme de pression que l’État du Nigeria essaie d’exercer sur le Bénin.

Rfi

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