L’affaire Floyd illustre ce que les politiciens en France «ne veulent pas mettre en avant»




Mike Beuve. Sputnik France

Lors du rassemblement en hommage à Adama Traoré, l’amertume était palpable chez les manifestants, suite à la mort d’un Afro-Américain aux États-Unis, asphyxié par un policier blanc. Pour les participants, «Adama, Floyd, même combat». Pourquoi cette tragédie survenue outre-Atlantique a-t-elle autant d’écho en France?

«No justice, no peace», «Black lives matter», «I can’t breathe», tels sont les slogans qui figuraient sur les pancartes brandies par les manifestants lors du rassemblement en hommage à Adama Traoré et contre les violences policières devant le tribunal de Grande Instance de la porte de Clichy.

Des inscriptions identiques à celles vues récemment durant les manifestations américaines survenues après la mort de George Floyd, lors de son interpellation par un policier à Minneapolis. (Respectivement: «pas de paix dans justice», «les vies des noirs comptent», «je ne peux plus respirer».)

​Si la porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, a tenu à rappeler que les situations en France et aux États-Unis «ne sont pas tout à fait comparables ni sur le plan de l’histoire ni sur l’organisation de la société», Assa Traoré, sœur aînée d’Adama Traoré, estime pourtant que la situation est pire en France. Sur BFMTV, elle a expliqué que «l’indignation qu’on dénonce aux États-Unis, il se passe exactement la même chose en France. En France c’est encore pire: aux États unis, les policiers ont été limogés, en France les gendarmes ont été récompensés.» Comment expliquer que cet évènement qui s’est déroulé outre-Atlantique a autant de résonnance en France?

États-Unis/France même combat?

Pour Nadir Kahia, président de l’association Banlieue Plus, interrogé par Sputnik, «il y a des choses qui n’ont pas été réglées en France. Aux États-Unis, il y a aussi des choses qui perdurent, même si ce n’est pas la même histoire. Ce sont toujours les minorités qui subissent des violences policières et la justice malheureusement n’arrive pas à faire la part des choses, ce qui fait que les frustrations s’accentuent.»

«Depuis des années, la violence policière est présente dans les quartiers populaires français. Elle a toujours existé. Puis là, il y a eu cette situation aux États-Unis qui a permis de mettre en exergue ce que les politiciens et les médias ne veulent pas mettre en avant.»

Autour du drame de George Floyd, une partie du monde semble désormais vouloir changer les choses et mettre fin aux violences policières.

Les réseaux sociaux se mobilisent

En témoignent les gestes de soutien qui ont fleuri sur les réseaux sociaux. Anonymes, personnalités politiques ou encore célébrités du monde du cinéma, du sport ou de la musique font cause commune à coup de hashtags #BlackLivesMatter et #Blackouttuesday. Une forte mobilisation qui a eu des effets positifs sur le rassemblement parisien du mardi 2 juin, comme le souligne Nadir Kahia.

«Il n’y avait pas que des citoyens de couleur, il y avait de tout. À l’image de cette France qui est issue principalement des quartiers populaires, car ces quartiers ne se résument pas qu’à des Noirs, des Maghrébins ou des Arabes, même si certains quartiers peuvent être composés de cette manière, mais ça reste la France.»

​La thématique des violences policières est revenue sur le devant de la scène avec la sortie de la chanteuse Camélia Jordana qui, sur le plateau de l’émission «On n’est pas couché» sur France 2, affirmait qu’«il y a des milliers de personnes qui ne se sentent pas en sécurité face à un flic, et j’en fais partie».

Un français sur trois a peur de la police

Camélia Jordana a de plus ajouté que «des hommes et des femmes se font massacrer [par la police, ndlr] quotidiennement en France, pour nulle autre raison que leur couleur de peau». Des propos jugés «mensongers et honteux» par Christophe Castaner, ministre de l’Intérieur.

Pourtant, ce constat semble être partagé par une partie de la population. Un Français sur trois dit se sentir en insécurité «face à un policier», soit 33% des personnes interrogées, relève une enquête YouGov pour Le HuffPost effectuée du 1er au 2 juin.

​Comment expliquer cette appréhension? Pour Nadir Kahia, la réponse est simple: «c’est par rapport à ce que l’on vit».

Sanctionner les bavures

Les rapports entre les habitants de certaines zones géographiques dites «sensibles» et les forces de l’ordre sont de plus en plus conflictuels. D’un côté, des Français qui ont peur de subir un contrôle d’identité qui pourrait mal se passer, de l’autre des policiers évoluant dans des conditions pour le moins compliquées: guet-apens, tirs de mortiers d’artifice ou encore caillassages.

«On peut dire qu’ils travaillent dans des conditions difficiles, mais ce n’est pas ça qui peut autoriser un policier à tuer, à prendre la vie d’un jeune ou d’un père de famille, parce qu’il aurait eu un comportement nuisible ou condamnable. Ce n’est pas ça la République», fustige Nadir Kahia.

«On dénonce autant les agissements et les incivilités de certains, mais on dénonce aussi la délinquance d’une minorité de policiers […] Certes, il y a des violences, certes il y a des difficultés sociales, mais ça ne doit pas encourager les policiers ou les gendarmes à avoir des agissements qui sont condamnables et qui devraient être condamnés comme n’importe quel acte que l’on peut réprimer en France.»

Des changements que souhaite amorcer Christophe Castaner.

Des postures paternalistes

Devant le Sénat, il a notamment indiqué, mercredi 3 juin, que «chaque faute, chaque excès, chaque mot, y compris des expressions racistes» ferait «l’objet d’une enquête, d’une décision, d’une sanction».

© AP Photo / Thibault Camus

«Je suis, sur ce sujet, intransigeant», a poursuivi Christophe Castaner, ajoutant: «L’exigence que nous avons vis-à-vis des policiers qui fauteraient, c’est garantir la sérénité du travail de l’ensemble de la police et de la gendarmerie, garantir la défense de cette police républicaine qui, au quotidien, combat le racisme, combat l’antisémitisme et s’engage pour défendre l’honneur de la République.»

Le président de Banlieue Plus pointe néanmoins du doigt le «déni de la part de nos élites, de nos gouvernants, sur ces situations-là, car il y a aussi le poids de l’histoire, des postures qui sont paternalistes, une méfiance des Français issus des quartiers populaires ou de l’immigration», regrette le militant associatif.

«La République, ce sont des droits, des agissements, des institutions, c’est une éthique. C’est bien beau de dire aux citoyens: il faut vous tenir correctement, respectez les règles. Mais les élites elles-mêmes ne sont pas exemplaires», conclut Nadir Kahia