Le Burkina Faso sous le feu djihadiste

Une nouvelle « guerre nomade » menace de plein fouet le Burkina, insidieusement affaibli par une série d’attaques aux frontières , après avoir été frappé à plusieurs reprises dans la capitale.

Une chronique de Michel Galy qui revient du Burkina

Pourquoi ;e Burkina semble devenu le « maillon faible » des pays du G5 devant la montée du djihadisme sahélien ? Paradoxalement le Burkina, doté d’un président élu en novembre 2015 , Roch Marc Kaboré et d’une assemblée représentative, pâtît du contrecoup du long règne de l’autocrate Blaise Compaoré, renversé par une brève et sanglante insurrection populaire en novembre 2014 .

La catastrophique intervention militaire en Libye, menée sans tenir compte des conséquences sahéliennes  sous la présidence Sarkozy, en 2011, est la cause première de ce nouveau foyer conflictuel africain, en expansion constante. On sait que les groupes touaregs en particulier refluèrent vers le nord Mali jusqu’à y former un « territoire » autonome baptisé Azawad, prélude à un proto Etat djihadiste , en 2012, qui maîtrisait le même septentrion malien- après avoir chassé , ou absorbé , les premiers.

Dès l’intervention Serval, en janvier 2013, les groupes touaregs et djihadistes(pour autant qu’on puisse les distinguer …)se sont à la fois enracinés dans les villages, repliés vers les villes, et ont passé des frontières poreuses ou inexistantes pour mener la guerre dans de nouveaux pays.

La force Barkhane, depuis août 2014, essaie  désespérément , avec 4500 hommes, de sécuriser les mêmes 5 pays de l’actuel G5 sahel, baptisant abusivement « terroristes » des groupes djihadistes combattants ,quant à eux  inspirés d’un wahhabisme montant, favorisé par les menées de longue durée du Qatar et de l’Arabie Saoudite.

C’est dire d’une part que le Burkina Faso n’est que la dernière étape d’un processus, et que par ailleurs une terminologie et des analyses déconnectées des sociétés sahéliennes sont inefficaces, et provoquent des ripostes militaires contre productives.

Effectivement, le « moment Burkina » n’est qu’une étape d’un processus plus large, où les acteurs militaires occidentaux et nationaux(tout comme nombre de chercheurs d’ailleurs, notamment ceux  liés au renseignement et aux institutions de défense) semblent avoir toujours un temps de retard, ou ne pas anticiper les effets pervers des interventions successives…

Comme le laissait déjà entendre Bouthoul, fondateur de cette science incertaine des conflits(ou polémologie), le « phénomène guerre » a bien une autonomie relative, au delà des acteurs et de leurs volitions. C’est bien la discordance des territoires et le différentiel des frontières qui se joue et se rejoue sans cesse dans le foyer sahélien- même si nul n’en parle en ces termes, et ne cherche à les limiter. C’est en effet dans des  pays où l’État est fort en son centre, faible dans ses périphéries- puissance très relative, puisque, pour reprendre Bertrand Badie, de manière générale les États en question sont plutôt faibles devant des sociétés fortes-que se déploient les guerres nomades. 

Dans les États sahéliens en particulier, le citoyen des frontières a trop souvent  le sentiment de l’être bien peu, si ce n’est comme il le déplore un « citoyen de seconde zone ». C’était là l’idéologie du RUF en Sierra Léone qui demandait benoîtement dans son texte -programme « footpath to democracy »« des écoles et des centres de santé » au pouvoir de Freetown- et si ses moyens violents atteignaient les sommets de l’horreur, ces buts affichés  devraient être mieux connus voire reconnus.

Car du « projet djihadiste », caricaturé par  la charia  ou la lutte anti française, ignorance subsumée sous l’ étiquette « terroriste »,il n’en est non plus jamais question. Les biais analytiques vont d’une perception économiciste de l’ennemi(trafiquant de cigarettes ou d’êtres humains, pour aller vite…) à une analyse régulièrement en défaut de type  « renseignement militaire » : telle katiba , de tant de centaine d’hommes est caractérisée par  tel leader , telle obédience et tel lieu 

– et forcement opposée à une autre organisation et dont facile à annihiler pas des assassinats ciblés(« détruire » , disait Hollande). Alors que les pactes et dénominations sont mouvants et que les guerriers passent facilement d’une organisation à une autre -même si une se réclame par exemple d’Al Qaida et l’autre de l’État islamique …

Dans d’autres contextes,l’historien  Lucien Febvre avertissait déjà qu’on ne peut expliquer un mouvement religieux que par une étude des facteurs religieux. « Connaître son ennemi », certes pour mieux le combattre , passe par une connaissance  approfondie du contexte sociétal, historique, politique- et religieux. La guerre au Burkina n’y fait pas exception, et nécessiterait un forum libre de chercheurs civils, à parité ente chercheurs nationaux(ces derniers issus dans l’ idéal des 5 pays concernés) et internationaux, pour que la recherche à son tour abolisse les frontières.

Qu’est ce en effet de la double surdétermination de l’ethnicité et du religieux dans ce nomadisme guerrier ? A chaque fois des agencement inédits, qui tantôt mobilise un passé identitaire glorieux comme l’Empire Peul du Macina pour le centre du Mali ; parfois se réfère aux théories fondatrices  d’Ibn Khaldun sur le ressourcement des dynasties ou des états corrompus ; d’autres fois s’internationalise dans les   relations interétatiques sahéliennes , via les services de l’Algérie et sa volonté d’extérioriser et d’instrumentaliser à son profit les mouvements djihadistes, mis au service de ses ambitions ; enfin s’ancre à l’inverse dans des pactes, des alliances ou des rivalités locales comme les conflits entre Peul et peuples de cultivateurs(sur le modèle Peul /Dogon du Mali).

La force Barkhane pallie certes l’immobilisme des contingents nationaux et des forces onusiennes -dans le cas du  Mali. Mais en exigeant d’agir pour plus d’efficacité de pouvoir franchir les frontières sans demander l’aval des gouvernements locaux, on aboutit de fait à l’inverse de ce dont on se réclame : affaiblir les États africains au lieu de les renforcer !

Or même les corps expéditionnaires, découragés comme bien d’autres qui les ont précédé par l’hydre sans cesse renaissante de combattants de plus en plus comme 

«  des poissons dans l’eau », selon la formule maoïste, reconnaissent publiquement que la « solution est politique, et non militaire ».

Il ne s’agit pas forcémént de négocier avec l’ennemi : dans un entretien personnel, le président Ibrahim Boubakar Keita m’avait ainsi déclaré être opposé à un accord avec le célèbre Iyad Ag Ghali , dans une pseudo solution « à la malienne ».

Au lieu de solliciter des financements de l’Arabie Saoudite et du Qatar, qui soutiennent non seulement la diffusion d’un wahhabisme intégriste au Sahel mais appuient financièrement des groupes et des filières, ne faut il pas éviter des liaisons dangereuses, et assécher ces réseaux ?

Dans le cas du Burkina, il est connu qu’une large part de responsabilité peut être attribuée à l ‘ancien  despote Blaise Compaoré renversé en 2014, et actuellement réfugié à Abidjan(il a même pris la nationalité ivoirienne.) La Cote d’Ivoire et le Burkina, liés par l’histoire et les migrations fonctionnent d’ailleurs en binôme : si nombre de djihadistes viennent du Mali, peut être faut il chercher les donneurs d’ordres au bord de la lagune ébrié …

Un peu comme a fait l ‘Algérie avec l’instrumentalisation par la DRS du GSPC(groupe salafiste pour la prédication et le combat) poussé vers l’extérieur à la fois pour préserver son espace interne et étendre son aire d ‘influence vers le Sud, Compaoré avait passé de discrets accords avec les djihadistes pour que le Burkina serve de refuge, si ce n’est de base arrière à leurs menées au Mali, en échange d’une absence d’attentats à l’intérieur. Sa chute  a paradoxalement provoqué un « appel d’air » vers le Burkina, un reflux des groupes venus du Mali. Reste à savoir si, comme le pense beaucoup d’observateurs, l’ex président en exil manipule les mêmes forces , pour négocier son retour sans procès et sans emprisonnement- d’autant que la situation risque de lui être moins favorable en 2020, année d’élection présidentielle en Cote d’Ivoire.

Quelle est la stratégie, le programme , le projet des groupes djihadistes combattants au « pays des hommes intègres », comme l’avait rebaptisé Thomas Sankara ? De toute évidence , depuis que le premier mouvement djihadiste burkinabé, Ansar ul Islam est apparu en 2016, la guerre nomade a passé la frontière en profitant de son différentiel et des liens entre  peuples transfrontaliers. A la conquête du Nord et de l’Est, succède la tentative de déstabilisation du Centre?

Il reste qu’ après les attentats en série , la capitale Burkinabé a l’air écurisée et le gouvernement du président Kaboré vient de prendre deux mesures encourageantes : coopération intense avec le Mali, et recrutement de 500 militaires supplémentaires pour renforcer l’armée du Faso. Mais cette contre-attaque nationale suffira t elle ?

 Les djihadistes accentuent la pression en s’attaquant au christianisme en tant que tel et aux symboles locaux de l’État- comme autrefois au Liberia et en Sierra Leone. La déliquescence insidieuse des territoires et des institutions se poursuit, en l’absence de résultats de la force G5 Sahel et malgré l’aide de la force Barkhane, disséminée dans un trop grand territoire.

Comme au Mali et dans d’autre contexte les « dozos » de Guillaume Soro dans sa conquête de la Cote d’Ivoire ou les « kamajors » de Sierra leone, des milices locales ou des forces nouvelles naissent au Burkina. Faisant concurrence à l’État et représentant un recours à une tradition fantasmée voire un « ensauvagement » de la violence, les « Koglweogo » groupes d’autodéfense villageois pourraient être alors instrumentalisés dans le conflit burkinabé.

Dans ce contexte géopolitique inquiétant,  l’implication de la Cedeao représenterait  peut  être une fausse bonne idée, provoquant une incontrôlable expansion vers ces nouveaux pays attirés par le vortex du conflit. Les pays côtiers, Sénégal et Cote d’ivoire, mais aussi Togo, Bénin ,Ghana pourraient alors se trouver menacés.

Enracinement, expansion en tache d’huile, essaimage de foyers insurrectionnels, instrumentalisation des rivalités ethniques : conquête progressive des campagnes, par déstabilisation d’abord, administration parallèle ensuite. Extension du domaine de la lutte djihadiste au pouvoir d’État et à la religion. Si les forces occidentales et nationales jouent aux échecs à grand renfort  de technologie- mais  trop souvent de manière ponctuelle et réactive, il est à craindre que les groupes djihadistes soient  des adeptes du jeu de Go, en déplaçant  des fronts mouvants et en encerclant progressivement les villes: un  nouveau Grand jeu dans la longue durée et l’espace du  Sahel.

La redaction de Mondafrique

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