Le «Texas canadien» deviendra-t-il indépendant?

Un récent sondage indique que le quart des Albertains souhaitent séparer leur État du reste du Canada. Pétrole, péréquation et culture: ces trois mots pourraient expliquer l’essor du mouvement. Pour mieux comprendre le phénomène, Sputnik s’est entretenu avec plusieurs personnalités, dont le directeur de l’Alberta Independence Party.

L’Alberta finira-t-elle par ravir au Québec son titre de mouton noir de la fédération canadienne? Un récent sondage indique que 25 % des Albertains sont en faveur de l’indépendance complète de leur province. Menée par la firme Abacus, l’étude conclut que seulement 71 % des Albertains considèrent leur appartenance au Canada comme étant un élément positif. Après les deux référendums sur la souveraineté du Québec (1980 et 1995), un référendum sur celle de l’Alberta?

Selon les mêmes résultats, 28 % des Québécois souhaitent toujours voir leur province devenir un pays indépendant. L’Alberta serait donc la deuxième province la plus susceptible de se séparer un jour de la fédération. Dans la province voisine de Saskatchewan, ils sont 18 % des répondants à vouloir faire sécession.

Pour analyser ces nouvelles lignes de fracture, Sputnik s’est d’abord entretenu avec Todd Wayne, directeur de l’Alberta Independence Party. Fondé en 2001, aboli par la suite et refondé en 2008, ce parti incarne le mouvement anti-fédéral dans cette province unique.

Selon M. Wayne, le système de péréquation représente une grande source de frustration pour les Albertains. Redistribuant les recettes fédérales à travers tout le Canada, ce système profite surtout au Québec, une province moins riche.

«Il y a plusieurs facteurs qui expliquent la montée du mouvement souverainiste en Alberta. Mais je dirais que le premier facteur est certainement le système de péréquation canadien. L’Alberta donne de plus en plus et reçoit de moins en moins. Les Albertains perçoivent ce système comme inéquitable», a d’abord souligné M. Wayne en entrevue.

Le nouveau Premier ministre albertain, Jason Kenney, n’est pas séparatiste, mais entend revoir ce système. Durant sa dernière campagne électorale, le chef conservateur a même menacé d’initier un référendum sur cette question s’il était porté au pouvoir. Jason Kenney accuse les provinces comme le Québec de profiter des transferts albertains tout en refusant que ne soient construits des oléoducs sur leur territoire. Le Premier ministre du Québec, François Legault, répète qu’il n’y a aucune «acceptabilité sociale» pour les projets de pipelines dans la Belle Province

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Des tensions entre les provinces

Ces vingt dernières années, l’Alberta est devenue extrêmement riche grâce à ses réserves pétrolières. Les transferts dont profite le Québec sont donc en grande partie issus de l’économie des sables bitumineux, dont l’extraction est considérée comme très polluante.

«L’Alberta envoie des milliards de dollars CAD chaque année à des provinces comme le Québec et l’Ontario. Quand cet argent quitte l’Alberta, nous n’en voyons plus jamais la couleur. Les Albertains en sont bien conscients», a ajouté le directeur du parti sécessionniste.

Politologue et animateur de radio, Guillaume Ratté-Côté estime aussi que la question de la péréquation et du pétrole est cruciale. Ayant vécu en Alberta, M. Ratté-Côté anime maintenant l’émission Les Sales des nouvelles à la station CJMD à Lévis, au Québec.

«En Alberta, personne n’ignore ce fait: le Québec reçoit des milliards en péréquation qui proviennent de l’industrie du pétrole. Il faut écouter la radio –un média très puissant dans cette province — pour le constater. Ça ne prend pas un doctorat pour le comprendre… N’importe quel animateur de radio albertain vous expliquera que le Québec bénéficie de sommes considérables pour ensuite se plaindre de sa situation à l’intérieur du Canada. Ce fait explique une partie de la “froideur” des Albertains à l’égard des Québécois», a expliqué M. Ratté-Côté à notre micro.

Cet enjeu n’explique toutefois pas tout. Depuis de nombreuses années, les Albertains aiment se comparer aux Texans (États-Unis) pour exprimer leur différence. Guillaume Ratté-Côté pointe le rôle de la culture dans la montée du mouvement séparatiste albertain.

«Il existe un vrai nationalisme albertain, qui est très différent du nationalisme québécois. On pourrait même dire qu’il existe une sorte de fond réactionnaire en Alberta. C’est encore bien vivant et perceptible. C’est d’autant plus vrai dans les régions rurales. […] D’ailleurs, beaucoup de Québécois travaillent en Alberta, mais ils ne développent pas vraiment de sentiment d’appartenance albertain. Ils peuvent porter un chapeau de cowboy à l’occasion d’un grand rodéo, mais les Québécois sentent qu’ils restent en culture étrangère», a-t-il poursuivi.

La moitié des Albertains séparatistes aimeraient toutefois que leur province rejoigne les États-Unis après avoir quitté le Canada. Une idée saluée par le chef du Parti 51 au Québec, Hans Mercier. Le Parti 51 vise à ce que le Québec devienne un État américain:

«Le fait que l’idée soit populaire dans une autre province démontre le sérieux de notre démarche et l’échec du système constitutionnel canadien. L’idée d’annexion en Alberta nous fera aussi réaliser l’urgence d’agir, car elle sonnera le glas de la péréquation dont le Québec est devenu si dépendant», a mentionné M. Mercier à notre micro.

Guillaume Ratté-Côté croit que l’Alberta aurait plus de chances d’intégrer les États-Unis que de devenir entièrement indépendante. Il estime même que le Président Trump se montrerait favorable à cette idée:

«Ça fait longtemps que les États-Unis n’ont pas absorbé un nouveau territoire. S’il y a un moment où c’est possible, c’est avec Trump au pouvoir. C’est donc aujourd’hui qu’il nous agir. Donald Trump aime les coups d’éclat et il est un partisan des ressources naturelles. Il a relancé l’industrie du charbon. […] Trump pourrait présenter les sables bitumineux de l’Alberta comme un très bon coup dans sa politique», a ajouté le politologue.

Todd Wayne reconnaît que certains Albertains veulent rejoindre les États-Unis, mais considère ce projet comme peu stratégique sur le plan économique.

«L’Alberta pourrait bien rejoindre les États-Unis, mais elle devrait alors s’acquitter de rembourser une partie de la dette fédérale américaine. Ce n’est pas la meilleure option pour nous», a tranché M. Wayne.

Les chances que l’Alberta devienne indépendante restent faibles, mais l’unité canadienne semble actuellement ébranlée. La prochaine élection fédérale, prévue le 21 octobre, sera déterminante pour l’unité du pays. L’élection du Parti conservateur, une formation ancrée dans l’Ouest, calmera peut-être la situation. Les conservateurs ont promis de promouvoir l’industrie pétrolière et d’accorder un peu plus d’autonomie aux provinces.

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