Macron l’Africain : le soufflé est retombé

Par Oeil D’Afrique

Emmanuel Macron est probablement le président français dont l’élection a suscité un espoir général au sein des populations africaines, toutes générations confondues. Deux ans après, elles sont partagées entre désenchantement et interrogations.

Mieux que le « Yes, we can ! » de Barack Obama, l’élection d’Emmanuel Macron a donné de l’espoir aux jeunes Africains. Il a été élu sans cocher les cases par lesquelles étaient passés ses prédécesseurs. Cette élection a marqué la fin d’un mythe. Autre mythe renversé par le jeune président : en février 2017 à Alger, pendant sa campagne, le candidat Macron était sorti des clous en déclarant que la colonisation avait été un crime contre l’humanité.

Suite à la polémique que ses propos avaient suscité, il s’était défendu en précisant qu’il n’avait pas fait acte de repentance. L’élection d’Emmanuel Macron a été perçue par la jeunesse africaine comme un permis de rêver. Jusque-là, pour envisager de devenir président en France, et plus encore en Afrique, il valait mieux être un homme d’âge avancé, avoir milité dans des partis politiques historiques, avoir empilé les mandats électifs et, détail très important pour accéder au fauteuil présidentiel d’un pays africain : avoir ses entrées au plus haut sommet de l’Etat en France. Car la France entretient avec ses anciennes colonies d’Afrique des rapports particuliers.

Malgré les indépendances, acquises pour la plupart en 1960, l’influence de la France dans ces pays est restée très forte. Dans l’esprit des Africains, le destin de leurs pays et de leurs dirigeants dépend plus de l’Hexagone que des élections. Un terme symbolise cette coopération singulière et ses dérives : la françafrique. Nicolas Sarkozy et François Hollande avaient, chacun à son tour, promis de la démanteler. En vain. La première pierre de ce partenariat renouvelé avait été posée par François Mitterrand, au cours d’un Sommet avec ses homologues africains.

Partenariat renouvelé

La 16è conférence des chefs d’Etat d’Afrique et de France, tenue en juin 1990 à la Baule, est entrée dans l’histoire à travers le discours dit de la Baule. Il avait été rédigé par Erik Orsenna, et prononcé par François Mitterrand. Au cours de ce Sommet, la France a initié le programme accroissement de l’ouverture démocratique et respect plus accru des droits de l’homme contre accroissement de l’aide publique au développement. Il l’a même placé au coeur des relations avec les pays de l’ancien pré-carré français en Afrique. Pris entre les feux de leurs populations qui aspiraient à une plus grande ouverture démocratique, et ceux de la France, les gouvernements africains de l’époque avaient cru percevoir dans ce discours une volonté d’ingérence de la France dans les affaires intérieures d’Etats souverains, c’est-à-dire du néocolonialisme. Ils y ont donc résisté autant qu’ils ont pu. Et un événement a changé la donne. La fin de la guerre froide et l’irruption du bloc des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) a élargi le périmètre diplomatique des pays africains. L’argent que la France posait des conditions pour leur prêter, ils pouvaient désormais en disposer, sans conditions, auprès de ces pays.

En devenant président, Emmanuel Macron a pris acte de cette situation. Son choix de bâtir un partenariat renouvelé avec l’Afrique part probablement de ce constat. La politique de Macron en direction de l’Afrique repose sur quelques axes. Le respect des souverainetés nationales, l’écoute des sociétés civiles et de la jeunesse, la lutte contre le terrorisme, la lutte contre la précarité et la pauvreté qui poussent les jeunes Africains à migrer vers l’Europe, sans oublier la lutte contre le changement climatique ainsi que la défense des droits des femmes à l’éducation, à la formation et à l’emploi. Il a créé une structure pour porter cette ambition : le CPA – Conseil Présidentiel pour l’Afrique. Quant à son discours de politique africaine, c’est à Ouagadougou (Burkina Faso) qu’il l’a prononcé. 

Le baptême du feu de Ouagadougou 

Vu l’enthousiasme soulevé en Afrique par son élection, ce discours d’Emmanuel Macron était très attendu. Ses homologues africains voulaient savoir s’il les traiterait avec arrogance, ou pas. La jeunesse, quant à elle, voulait savoir si elle pourrait l’avoir comme partenaire sûr, pour enfin trouver sa place dans un système de coopération qui n’a cessé de l’exclure. Il y a enfin les associations de défense des droits de l’homme, les oppositions politiques et toutes les communautés africaines de l’extérieur, dont l’espoir de voir la françafrique terrassée par un président français a été respectivement déçu par Nicolas Sarkozy et François Hollande. Face à ces attentes aussi diverses que légitimes, le président Macron s’est appuyé sur le CPA pour préparer son grand oral africain. Le CPA est constitué de jeunes Africains (de l’ancien pré-carré, mais pas que…) et de jeunes Français. Ils sont tous issus de la société civile. Tourné vers les attentes des jeunesses d’Afrique et de France, ce Conseil a un cahier de charges défini sans ambiguïté par son géniteur lors de la conférence des ambassadeurs du 29 août 2017 : transformer la gouvernance de la politique africaine, car « la France ne saurait être ce pays post-colonial hésitant entre un magistère politique affaibli et une repentance malsaine ».

Plus prosaïquement, les missions sont les suivantes : apporter au locataire de l’Elysée un éclairage sur les enjeux de la relation entre la France et l’Afrique, en formulant des propositions d’actions sur des secteurs d’avenir de cette relation tels que l’entrepreneuriat, l’innovation, le développement durable, l’éducation et la santé. A cet effet, le CPA a joué sa partition pour le renouvellement de la relation de la France avec l’Afrique. Dans le continent de la tradition orale, les discours ne suffisent plus pour convaincre. Les promesses non plus. Surtout que sur cette terre du Faso, le souvenir de Thomas Sankara reste vif. S’il fallait à tout prix lui trouver un équivalent, il serait le Che Guevara de son pays. La révolution qu’il a menée en prenant les rênes de son pays, a laissé des marques indélébiles ici, et dans de nombreux autres pays africains.

Renversé par un coup d’état dans lequel le rôle de la France n’a pas encore été élucidé, son successeur, Blaise Compaoré, vient d’être renversé par des jeunes qui étaient opposés à la révision constitutionnelle qui lui aurait permis de briguer un nouveau mandat présidentiel, après vingt sept ans de pouvoir. Des militaires français l’ont aidé à rejoindre la Côte d’Ivoire par hélicoptère. C’est sur les braises encore chaudes de cette révolte populaire que le président français et son homologue burkinabè, Roch Marc Christian Kaboré, prennent la direction de l’université Ouaga 1. 

Grand débat franco-africain 

Face à un auditoire remonté (marxiste et panafricain, pour reprendre les termes du président) mais pas politisé, le président français a très vite et très habilement retourné la situation en sa faveur. D’abord par le discours. Ensuite, au cours du débat ouvert qui s’en est suivi. La bascule s’est produite quand il a affirmé qu’il n’y a plus de politique africaine de la France, mais une politique française de développement spécifique, en partenariat avec les pays bénéficiaires et tous les autres donateurs, tant bilatéraux que multilatéraux.

Pour commencer, il a rendu hommage à Thomas Sankara, et promis que « les documents relatifs à l’assassinat de l’ancien président seront déclassifiés à l’intention de la justice burkinabè, qui y aura librement accès. » Autre dossier judiciaire, celui de l’extradition de François Compaoré, le frère de Blaise (l’ex-président, réfugié en Côte d’Ivoire), dans le cadre de l’enquête sur l’assassinat du journaliste Norbert Zongo. Le président a promis qu’il fera « tout pour faciliter » l’extradition de François, dans le respect de la séparation des pouvoirs. Les juges en charge du dossier restent saisis.

L’instruction suit son cours, qui n’est pas toujours aussi rapide que dans le cas de ressortissants français détenus en Afrique, et dont la justice ou les autorités politiques françaises auraient demandé l’extradition vers la France. Le fil rouge de l’échange entre le président quadragénaire et les près de mille étudiants, venus des neuf universités du pays, fut sans doute la volonté de tourner la page et la prise de responsabilité pour conduire une révolution dans les domaines de la mobilité et de l’innovation, dans une bienveillance ambitieuse. Le président a étalé ses promesses sur l’ensemble de son quinquennat. C’est peut-être pour cette raison que les étudiants africains, qui l’applaudissaient à Ouagadougou, s’interrogent encore sur le sens de la bienveillance macronienne. 

Contrariété des étudiant(e)s et des jeunes

A côté du développement de pôles d’excellence en Afrique, illustré par le campus franco-sénégalais de Dakar et le hub éducatif franco-ivoirien, il y a eu une hausse vertigineuse des frais d’inscription dans les universités françaises. Ils sont passés de 370 euros aujourd’hui à 2770 (en licence), voire 3770 euros (en master et au-delà). Les premières victimes de cette hausse sont les étudiant.e.s africain.e.s. Le président avait fait la promesse que celles et ceux d’entre elles/eux qui seront diplômés de l’enseignement supérieur français ne resteraient plus en France par nécessité, mais obtiendront des visas de circulation de longue durée pour aller et venir entre leurs pays d’origine et la France. Sans diplôme, pas de visa. Il reste cependant les 200 millions d’euros dont le versement a été promis au Partenariat mondial pour l’éducation, pour la période 2018/2020.

Sur le terrain des affaires, qui est la deuxième jambe de l’ambition présidentielle en Afrique, des dispositifs ont également été déployés. 2,5 milliards d’euros pour accompagner les entreprises africaines sur la période 2018/22, 65 millions d’euros pour les start-ups africaines via Digital Africa, sans oublier les 1000 passeports talents qui seront délivrés en Afrique, chaque année, aux porteurs de projets économiques innovants. Ou encore les 7,5 milliards d’euros de l’Alliance Sahel. Tous ces investissements pourraient apporter des résultats concrets, si la culture de l’évaluation prônée par Emmanuel Macron était appliquée à la politique de coopération monétaire de la France avec les pays ayant en commun l’usage du franc CFA, dont la parité fixe avec l’euro produit l’effet d’un boulet sur les exportations desdits pays, et celui d’une subvention sur leurs importations.

Le franc CFA est la dernière monnaie coloniale encore en circulation dans le monde. Sur ce sujet précis, Emmanuel Macron, qui n’a de cesse d’inviter à rompre avec les méthodes et les discours du passé, préfère refiler la patate chaude de la réforme ou de l’abandon du franc CFA, à ses pairs africains. Au grand désarroi des masses africaines dont le cri de colère contre cette monnaie ne cesse de monter. 

Familiarité gênante 

Les phrases polémiques d’Emmanuel Macron en France sont connues. Ses indélicatesses avec ses pairs africains, un peu moins. Quelques exemples. A Ouagadougou, il avait, sur le ton de l’humour, dit que Roch Marc Christian Kaboré, sorti (pour des raisons inconnues jusqu’à ce jour) alors qu’il répondait aux questions de la salle, était allé réparer le climatiseur. Et qu’il (Roch Marc Christian Kaboré) sortirait du franc CFA après l’avoir fait.

Pour sa première visite aux soldats en OPEX (Opérations extérieures), il s’était rendu auprès des soldats sur la base militaire française de Gao, sans passer par Bamako. Son homologue malien, Ibrahim Boubacar Keita, avait même dû se rendre sur place pour l’accueillir. Autre exemple, la première visite de Georges Weah hors d’Afrique, en tant que président élu du Libéria, c’est à la France qu’il l’a réservée. Le président Macron a cru bien faire, en le recevant en présence de joueurs et de dirigeants du football. Pourtant cela fait des années que l’ex-star du ballon rond a entamé une carrière politique. En 2015 comme sénateur, avant son accession à la magistrature suprême de son pays en janvier 2018.

Le recevoir de la sorte n’était pas une bonne idée. Il y a enfin le récent échange avec les diasporas africaines de France, alors qu’il recevait le président ghanéen Nana Akufo-Addo. C’était la première visite du chef de l’Etat ghanéen en France. Là aussi, l’intention était probablement louable. Mais la fusion des deux événements leur a fait perdre en solennité. Les mauvaises langues n’en ont retenu que les selfies que certain(e)s participant(e)s ont posté sur les réseaux sociaux. Cela dit, il y a tout de même quelques succès, qu’il faudra mettre à l’actif du président Macron. 

Succès et avenir 

Il a eu le courage de nommer Sibeth Ndiaye : femme française d’origine sénégalaise, porte-parole du gouvernement. Elle est Noire, et sa coiffure sort de l’ordinaire. Son camarade de promotion à l’ENA, et ancien président du CPA, Jules-Armand Aniambossou, ambassadeur du Bénin en France dans une autre vie, a été nommé ambassadeur de France en Ouganda. La République En Marche, a envoyé au Palais Bourbon des députés d’ascendance africaine. D’ordinaire, l’opportunité d’incarner la France ne leur est offerte que par le sport. Emmanuel Macron a aussi fait un pas décisif sur le chemin de la réconciliation avec le Rwanda, en appuyant la candidature de Louise Mushikiwabo au poste de Secrétaire générale de l’Organisation Internationale de la Francophonie. Le domaine dans lequel il marque indéniablement de bons points, c’est celui de la restitution des biens culturels africains à leurs propriétaires légitimes.

La question était en suspens depuis près de cinquante ans. Le travail sur la question a été confié à la professeure et historienne de l’art Bénédicte Savoy, et à l’économiste sénégalais Felwine Sarr. Leur rapport a été remis au président de la République en novembre 2018. Quant aux oeuvres, elles seront temporairement, ou définitivement, rendues aux pays africains dans cinq ans.

En principe… L’avenir s’annonce plein de promesses. Il y a tout d’abord la saison des cultures africaines Africa 2020. Elle sera une opportunité pour les Français(e)s de découvrir l’Afrique contemporaine et sa créativité. Elle durera six mois, de mai à octobre, et mobilisera aussi bien la société civile que les acteurs privés et institutionnels. Tous les 54 pays du continent seront concernés, les départements et territoires d’Outre-Mer aussi. Il y a enfin le Sommet Afrique France de Bordeaux, sur le thème de la ville durable. Il se tiendra en juin 2020. La prudence et la maîtrise relativement faible avec lesquels il aborde les dossiers africains, ont placé Emmanuel Macron à l’abri des situations délicates que ses prédécesseurs ont dû gérer. Lors du 75è anniversaire du Débarquement de Provence, le président a dit que « La France a une part d’Afrique en elle ».

Faisant référence à la contribution des soldats africains dans la libération de la France. Sans rappeler le massacre du Camp de Thiaroye, où ceux que l’on continue d’appeler communément des tirailleurs sénégalais, furent tués par l’armée française, parce qu’ils revendiquaient des droits légitimes. Il y a certes des avancées symboliques, mais pas assez pour entretenir l’enthousiasme qui est retombé tel un soufflé.

Louis Magloire Keumayou,

Journaliste et président du Club de l’Information Africaine- Twitter : @keumayou