Pourquoi Donald Trump n’a pas réussi à avoir la peau de Nicolás Maduro

Malgré une situation économique désastreuse, la pression de l’opposition et des Occidentaux, le président vénézuélien garde les leviers du pouvoir

Des milliers de chavistes ont manifesté, samedi dernier, dans les rues pour exprimer leur solidarité avec le dirigeant du Venezuela, Nicolás Maduro, face aux sanctions imposées par les Etats-Unis à son gouvernement. Juan Guaidó, le président autoproclamé, ne parvient pas à prendre la main.

Neuf mois après le début de son offensive politico-diplomatique, Juan Guaidó s’essouffle. Le jeune turc de la politique vénézuélienne, 36 ans, a pourtant suscité un vent d’espoir inespéré chez ses compatriotes et les chancelleries occidentales, mais force est de constater qu’il n’a pas réussi à arracher les principaux leviers du pouvoir à Nicolás Maduro. Le président vénézuélien a su faire le dos rond, maintenir sa base partisane (de 15 à 20 % de la population) et s’assurer de la loyauté de ses alliés, même si son régime a été grandement ébranlé.

Sorti de l’ombre lors de sa prestation de serment du 5 janvier dernier, Juan Guaidó est alors investi président de l’Assemblée nationale. Les observateurs lui donnent alors peu de chances. Rapidement, cet homme intelligent et structuré va néanmoins réussir à fédérer l’opposition autour de son combat. Il lance des forums citoyens dans tout le territoire et appelle à la fin de l’usurpation du pouvoir, à la mise en place d’un gouvernement de transition et à la tenue de nouvelles élections. Le pouvoir l’arrête une semaine plus tard maladroitement sur une autoroute avant de la relâcher. Les images sont relayées sur les réseaux sociaux, le chef de l’opposition communique habilement, ce qui décuple sa notoriété auprès de ses compatriotes.

Le 20 janvier, il se proclame président avant d’effectuer une tournée en Amérique latine pour engranger les soutiens politiques. La droite sud-américaine et les principales chancelleries occidentales l’adoubent assez rapidement.

Et surtout, les Etats-Unis de Donald Trump en font leur champion pour enfoncer un coin dans l’alliance bolivarienne qui compte aussi Cuba, la Bolivie et le Nicaragua. Le président américain tape du poing sur la table, accroît les sanctions américaines qui plongent l’économie vénézuélienne au bord de la banqueroute et menace d’intervenir militairement…

«La stratégie américaine est erratique et soumise aux humeurs de Donald Trump, déplore un diplomate européen à Caracas. Et la présidence n’est pas toujours en phase avec le Département d’Etat. » En fait, le président américain multiplie surtout les déclarations pour s’attirer les faveurs des lobbies anti-castriste et anti-chaviste en Floride, un « swing state » ultra-important dans la conquête de la Maison Blanche. Le républicain Marco Antonio Rubio, sénateur républicain de l’Etat, y dégaine les tweets pro-Guaidó avec autant de dextérité que le chef de l’Etat. Les opposants représentent une manne importante pour le parti.

Fort de ce soutien politique, Juan Guaidó joue ensuite sur la crise humanitaire. Se rendant à la frontière colombienne en mars, il parie que l’armée n’osera pas s’opposer à l’entrée de l’aide. Ce sera son premier échec : l’accès este bloqué aux convois.

Dans ses interventions hebdomadaires, Nicolás Maduro n’a de cesse de dénoncer l’ingérence américaine, notamment lors de la gigantesque coupure électrique d’une semaine, le même mois. Le dirigeant chaviste accuse alors Washington de piloter des « attaques électromagnétiques ».

A Caracas, on craint une intervention militaire régionale sous l’égide du Brésil et de la Colombie. Les Etats-Unis pressent en effet les présidents Bolsonaro et Duque d’intervenir chez leur voisin. Mais les deux pays font machine arrière. Le général Hamilton Mourão, vice-président brésilien, n’y est pas favorable. Son aviation est obsolète, les munitions manquent. Il ne veut pas engager ses hommes dans un bourbier. « Pour le général Mourão, la crise vénézuélienne est une drôle de guerre », explique l’un de ses visiteurs réguliers. Les grandes puissances et pays de la région s’y affrontent par procuration.

Le 30 avril, Juan Guaidó tente un nouveau coup de force pour rallier l’armée. Il rejoint ses partisans sur la base militaire de Carlota. En vain. Le chef de l’Etat verrouille la situation et fait arrêter tous ceux suspectés de défection ou d’allégeance à son adversaire politique. Une majorité des militaires a peur de tout perdre et n’est pas prête à basculer. Et Cuba fournit une aide décisive. Le gouvernement de La Havanne a beaucoup d’expérience dans le contrôle de la société. ​En échange du pétrole de Caracas, il lui fournit une assistance pour les écoutes et une police politique pour surveiller les opposants et les hauts gradés.

Les salaires des militaires sont payés et la Grande muette vit des trafics (essence, or…), notamment à la zone frontalière de la Colombie où certains rebelles des Farc ont repris leurs activités

Autres soutiens de poids, la Turquie, la Chine et la Russie. Le Kremlin connaît parfaitement, le régime chaviste. Son ambassadeur, Vladimir Zaemsky, est en poste dans le pays depuis neuf ans. Le Kremlin fournit une aide cyber aux autorités et une assurance de veto au Conseil de sécurité de l’ONU. La Chine est sur la même ligne politique à New York. Elle s’inquiète surtout pour le remboursement de sa dette.

Malgré la reconnaissance de plus de 50 capitales dont 24 de l’Union européenne, Juan Guaidó n’a jamais réussi à prendre le contrôle du dispositif sécuritaire et du levier financier. Le régime est très affaibli économiquement, mais résiste en n’honorant pas ses dettes et en ponctionnant les entreprises. Les salaires des militaires sont payés et la Grande muette vit des trafics (essence, or…), notamment à la zone frontalière de la Colombie où certains rebelles des Farc ont repris leurs activités.

En panne de stratégie, l’opposition va alors accepter l’ouverture en juin d’une nouvelle phase de médiation à l’initiative de la Norvège. Un dialogue sans conditions préalables ni objectifs clairement définis contrairement aux pourparlers précédents. Deux séances de discussions se déroulent à Oslo puis un nouveau cycle à la Barbade. Mais le président vénézuélien suspend les pourparlers, il y a un mois, pour protester contre les sanctions américaines.

Beaucoup doutent de la sincérité du président chaviste et l’accusent de jouer la montre pour se maintenir en poste. « Cela crée des divisions au sein de l’opposition, ajoute le diplomate européen. Les plus radicaux veulent accentuer le rapport de force, les plus modérés restant partisans du dialogue. » Quant aux Etats-Unis, ils tentent de convaincre les proches de Nicolás Maduro de le lâcher pour obtenir une révolution de palais.

Pascal Airault lopinion.fr