Syrie: «Erdogan veut créer un conflit entre Kurdes et Arabes sunnites fidèles à Ankara»

Entre accalmie fragile et escarmouches récurrentes entre forces soutenues par Ankara et celles fidèles à la Syrie, il pourrait suffire d’une étincelle pour que tout s’embrase au nord de la Turquie. Retour avec Charalambos Petinos, spécialiste de la Turquie et sa géopolitique, sur la situation explosive en Syrie et la stratégie d’Erdogan.

Après l’accord de Sotchi entre Moscou et Ankara, le climat semble être à l’apaisement au nord-est de la Syrie, en tout cas si l’on se fie aux instances diplomatiques des puissances régionales. Le ministère russe de la Défense a annoncé que le retrait des troupes kurdes était achevé et Ankara a, de son côté, indiqué que commenceraient des patrouilles communes entre les troupes turques et russes à partir du 1er novembre. Le Nord syrien est-il pour autant en passe de retrouver une paix durable?

Peu probable. Depuis le 29 octobre, les violences –peu médiatisées– ont repris de plus belle, faisant plusieurs morts dans les rangs de l’armée syrienne de Bachar el-Assad et ses alliés. D’après Charalambos Petinos, historien spécialiste de la géopolitique turque, cette paix durable ne risque pas d’arriver de sitôt, car la stratégie à long terme d’Erdogan est bien plus pernicieuse qu’il n’y paraît.

«Erdogan, dans la zone frontalière du nord-est de la Syrie, a une stratégie de nettoyage ethnique des Kurdes. Une fois ces derniers expulsés de la zone, il pourra y réintégrer les réfugiés arabes sunnites. En faisant cela, il créera automatiquement une situation de conflit entre des Kurdes qui voudront reprendre leur territoire et des Arabes sunnites récemment installés et fidèles à Ankara. Cela lui permettra de se poser en défenseur des populations arabes dans cette région et il pourra ainsi garder la mainmise dessus, et garder loin de ses frontières les Kurdes de Syrie.»

De surcroît, cette stratégie, qui s’inscrit dans «une logique d’expansion néo-ottomane», pourrait déclencher un effet domino et amener à encore plus de violences. En effet, le gouvernement de Damas a juré qu’il mettrait tout en œuvre pour récupérer l’intégralité de son territoire. Ce n’est d’ailleurs pas anodin qu’Assad se soit rendu il y a quelques jours sur le front à Idleb pour réaffirmer cette position. De ce point de vue, la politique de maintien du contrôle sur le Nord syrien d’Erdogan est en réalité une bombe à retardement. C’est ce qu’indique l’appel à l’alliance proposé par le Chef d’état-major de l’armée syrienne:

«Le commandement général des forces armées est prêt à accueillir les membres des unités des Forces démocratiques syriennes (FDS) qui souhaitent rejoindre ses rangs», a indiqué le ministère syrien de la Défense dans un communiqué relayé par l’agence étatique SANA, le 30 octobre.

En ce sens, il semble peu probable que la situation dans la région se stabilise à terme. En effet, lorsque l’on demande à Charalambos Petinos si la confrontation entre les Turcs et leurs supplétifs d’une part et Damas de l’autre est inévitable, sa réponse est sans appel:

«Il faut prendre en compte le fait que les alliés arabes des Turcs sont des salafistes, notamment ceux anciennement appelés “Ahrar al-Cham”, maintenant appelés “armée nationale syrienne”, et tout ce que ces salafistes souhaitent, c’est en découdre avec l’armée syrienne», explique-t-il, avant d’ajouter que «leur objectif est de récupérer toute la Syrie des mains de Bachar, et ils sont déterminés à le faire. En témoigne la résistance qu’ils opposent dans la région d’Idleb.»
Avec des États-Unis qui se désengagent, une Europe qui ne semble pas vouloir agir dans la région, il semble donc la Russie et son allié iranien «puissent faire office d’arbitre final», car ils ont tout intérêt à ce que la situation «ne s’envenime pas plus que cela».

fr.sputniknews.com

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