Dr Ibn Taimiya Sylla: «Le véritable problème de la stratégie numérique du Sénégal… »

Expert dans le domaine numérique et opérant actuellement au Texas, Dr Ibn Taimiya Sylla décortique les tares de la politique numérique du Sénégal. Dans cet entretien, le Président du Parti Disso s’exprime aussi, sans complaisance, sur les questions brûlantes de l’actualité sénégalaise.

Comment jugez-vous la situation actuelle du pays ?

La situation du pays est un peu critique dans le sens où les populations sont très fatiguées, le front social est très en ébullition. Les Sénégalais sont fatigués, économiquement parlant ils joignent difficilement les deux bouts. Le gouvernement doit faire quelque chose pour remédier à cela.

Pourtant, eux, ils évoquent des taux de croissance solides…

Les taux de croissance, vous pouvez en faire ce que vous voulez. Déjà eux ils parlaient d’un taux de croissance de 7%. Et on a vu que l’Uemoa a publié des chiffres qui sont en deçà de cela. Donc qui croire ? Est-ce que ce taux de croissance se ressent dans le panier de la ménagère ? Est-ce que le pauvre paysan le ressent ? Donc je ne pense pas que dire qu’on a effectué un taux de croissance de 7% soit pertinent. Ils auraient dû trouver un autre moyen de mieux caractériser notre développement économique.

Un troisième mandat pour le Président Macky sall, qu’en pensez-vous?

Le troisième mandat c’est un faux débat. Moi je me réfère à la Constitution. Et celle-ci dit que nul ne peut faire plus de deux mandats consécutifs. Et à ce que je sache le chef de l’Etat est à son second mandat. Maintenant vouloir un troisième mandat c’est aller à l’encontre de la constitution. Donc pour moi c’est un débat qui est clos par la constitution. Soulever ce débat n’est qu’une distraction.

Et c’est quoi le bon débat pour vous ?

Pour moi le vrai débat c’est comment aider les Sénégalais à améliorer la qualité de leur vie. Quels sont les stratégies et les actes qu’on doit poser pour aider les jeunes sénégalais à avoir confiance en eux-mêmes, à avoir confiance en l’avenir. Parce que ce que nous voulons c’est de créer des emplois de qualité pour la jeunesse. C’est cela le vrai débat, pas un débat sur un éventuel troisième mandat.

Pensez-vous que la question de l’emploi est traitée de façon efficace ?

En 2012, quand le président Macky Sall promettait les 500 000 emplois, je me disais que ce n’était pas réaliste. Parce que le tissu industriel du Sénégal n’est pas en mesure d’absorber ce nombre d’emplois. Et je le vois revenir encore avec une proposition de 1 million d’emplois. Il faut une transformation structurelle de notre économie pour régler ce problème de l’emploi.

Et pourtant eux-mêmes prônent cette transformation structurelle de l’économie…

Ils parlent de transformation structurelle alors qu’ils apportent des solutions conjoncturelles. Le Sénégal a aujourd’hui besoin d’un leadership transformationnel. Et non un leadership transactionnel. Toutes les administrations qui se sont succédées ont eu un leadership transactionnel. Alors qu’aujourd’hui nous avons besoin d’un leadership transactionnel au profit de nos jeunes et des populations rurales.

Quelle sera votre posture durant les prochaines élections locales ?

Les locales ont été reportées. Mais pour moi, le plus important c’est de définir d’abord la gestion des collectivités locales afin que ces collectivités puissent être au service des populations. Car l’acte 3 de la décentralisation a créé plus de problèmes qu’elle n’en a résolu. Donc il faut d’abord qu’on se focalise sur comment on va gérer les collectivités locales. Une fois que cela est clarifié, on pourra passer à l’élection des maires.

Que pensez-vous de la stratégie numérique, vous qui êtes spécialiste en la matière ?

On a le «Sénégal numérique 2025». Mais, le problème c’est que ce plan n’est pas ambitieux du tout. Il prône une contribution du numérique dans le Pib de l’ordre de 10% en 2025 alors que la moyenne de la Cedeao est à 10%. Donc cela veut dire que nous ne sommes pas ambitieux. Et notre manque d’ambition va nous placer derrière le Ghana, la Côte d’Ivoire, le Nigéria alors que nous avons tous les atouts pour pouvoir être la locomotive numérique de la Zone Cedeao.

Que nous manque-t-il alors?

Le manque de leadership et d’ambitions dans ce domaine est en train de nous faire régresser. Je pense qu’il est temps qu’on se réveille avant que ce ne soit trop tard. Sinon les pays les plus Smart vont attirer les investissements directs et ces investissements vont aider à créer des emplois de qualité pour les populations de ces pays. Et ces pays seront les têtes de ponts par lesquelles les multinationales vont pénétrer le continent. Et c’est assez effrayant.

A quel type de leadership aspirez vous ?

Le type de leadership que nous avons toujours voulu au niveau de Disso, c’est un leadership transformationnel. Qui va nous permettre de transformer le Sénégal de l’état de pauvreté dans lequel nous sommes aujourd’hui vers un état d’émergence économique. Cela devra se manifester dans l’élaboration de la stratégie que dans l’exécution de la stratégie.

Les populations fustigent la hausse des prix de l’électricité…

Le coût de l’électricité est dû à un manque de probité de l’Etat vis-à-vis des populations. Ils n’ont pas tenu un langage de vérité aux populations. Parce que tout le monde sait que la production de l’électricité au Sénégal, les intrants sont à 90% basés sur le pétrole. Et nous ne contrôlons pas le coût du pétrole. Venir dire aux populations «nous n’allons pas augmenter le prix de l’électricité », je pense que c’est faire preuve de manque de probité. Le problème c’est que la Sénélec est devenue un tel monstre qu’il est devenu très difficile à manager. Elle ne peut pas jouer tous les rôles qu’on lui demande de jouer aujourd’hui.

Quelles et donc la solution ?

Ce qu’il faut, c’est de la diviser en trois compagnies. Une première qui va s’occuper de la production, une seconde du transport et une autre de la commercialisation. Chacune de ces compagnies pourrait utiliser l’expertise des jeunes, recruter les ingénieurs qui sortent des écoles. Mais on ne peut faire jouer à une seule boite tous ces rôles. Elle devient dans ce cas, un monstre difficile à manœuvrer.

Vous êtes dans la diaspora, comment celle-ci se porte ?

La diaspora se porte bien. La diaspora sénégalaise aux Usa est très dynamique. La question, c’est est-ce que notre pays tire profit du potentiel de sa diaspora.

Justement, tire-t-on sérieusement profit du potentiel de la diaspora ?

Aujourd’hui la diaspora fait des transferts de l’ordre de 1000 milliards de Cfa par an. Et le potentiel est supérieur à cela. Car le pays peut gagner en termes de transfert de technologies ou d’expertises. Parce que dans n’importe quelle multinationale il y a des Sénégalais bien placés, capables d’aider ce pays à bénéficier du transfert de technologies et de l’expertise des Usa, du Canada, de la France etc. Car tous les pays qui ont émergé l’ont fait à l’aide de leur diaspora.

Propos recueillis par Youssouf SANE

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